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EDITORIAL
Le président, le chéquier et la prison
La politique ? On peut la définir comme on veut et sous toutes les coutures, de l’art au sacerdoce, de l’engagement noble et désintéressé au service de la collectivité à la professionnalisation dont elle fait l’objet de la part de requins insatiables et voraces. Le Sénégal, comme la plupart des pays africains, est devenu un laboratoire de premier plan sous l’angle de la frénésie par laquelle la « mutation génétique » transforme les politiciens. La phase d’accélération de ce phénomène quasi animal assimilée à la transhumance porte la signature du président Macky Sall qui en est le théoricien et le metteur en œuvre assumé.
 
La dernière mouture de cette descente aux enfers de l’immoralité - que certains, par mauvaise foi ou esprit partisan, nomment pragmatisme – concerne le recrutement massif de maires et d’élus issus des élections locales du 23 janvier 2022. Un certain nombre d’entre eux, portés par la vote populaire et démocratique à la tête d’exécutifs locaux sous la bannière de l’opposition, ont choisi de faire allégeance à un président de la république sonné par une série de lourdes défaites dans les grands certains urbains sénégalais.
 
On retrouve dans cette situation les pratiques habituelles malsaines d’un chef de parti qui, dans son for intérieur, apprécierait un système partisan dont il serait le cœur-réacteur, entouré de partis et mouvements satellites qui en seraient les excroissances politiques propagandistes dans la société sénégalaise.
 
Repères détruits
 
Son obsession maladive à rassembler derrière sa personne une masse critique de figures politiques – généralement tordues - et d’électeurs pour consolider son pouvoir tend à tuer la vitalité d’une démocratie qui a grandi dans l’expression salutaire de contradictions multiples. Depuis son arrivée au pouvoir, il s’attache méticuleusement et froidement à détruire les repères fondamentaux qui font une démocratie : listes électorales fiables, liberté de participation aux élections, accès aux suffrages des Sénégalais, respect des votes des électeurs…
 
Le système de parrainage imposé d’autorité lors de l’élection présidentielle de février 2019, condamné par la Cour de justice de la Cédéao - qui en exige la suppression en vain - et reconduit pour les législatives du 31 juillet 2022, est la carte noire d’une dictature électorale aussi sombre que les zones d’ombre du parcours initiatique par lequel un président de la république peut arriver au pouvoir. De l’élimination systématique d’adversaires politiques par le traitement brumeux de centaines de milliers de « parrains » à partir d’ordinateurs verrouillés, on est passé au contournement frauduleux des choix populaires et démocratiques exprimés par des millions d’électeurs sénégalais. En attendant un jour l’enrôlement obligatoire des citoyens dans un Gondwana éventuel. On ne peut autant manquer de respect à son peuple et aux électeurs !
 
Suffrages trahis et volés
 
Ces méthodes opportunistes ne participent pas à l’assainissement du jeu politique et ne contribuent nullement à promouvoir la transparence et la bonne gouvernance politiques dans notre pays. Elles installent davantage le virus de la corruption dans un espace politique où les agents de la trahison des suffrages sont immédiatement en contact avec les citoyens sénégalais.
 
Cette corruption verticale qui capture des élus d’opposition pour les recycler dans le pouvoir n’est pas à la gloire du président Sall – même si lui s’en glorifie. Elle accentue l’image dramatique qu’une bonne partie de l’opinion publique retient essentiellement de sa personne : incapable de gagner dans une compétition loyale arbitrée par les citoyens, il se promène avec son chéquier et ses mallettes pour « retourner » des opposants ou s’afficher fièrement au palais avec des voleurs de listes de candidats d’opposition ; à défaut, il s’appuie sur des narratifs judiciaires pour jeter les uns en prison et rendre les autres inéligibles…
 
C’est cette posture que Macky Sall entend visiblement laisser à la postérité. Le temps de changer en mieux existe, mais en a-t-il seulement le goût, l’envie et la volonté ?

Pour une démocratie qui se respecte, rien ne doit remplacer une compétition électorale ouverte, libre, démocratique et dont l’issue ne doit dépendre que des citoyens et de leurs votes. En cela, le parrainage est un dispositif politique punitif qui dévoie totalement l’élection.
 
Saisie par l’Union sociale libérale (USL) de l’avocat Abdoulaye Tine en décembre 2018, veille de l’élection présidentielle de février 2019 emportée par Macky Sall, la Cour de justice de la Cédéao avait soigneusement décortiqué l’iniquité et la violence dont le système de parrainage version sénégalaise était porteur.
 
Selon la juridiction communautaire, « (…) les formations politiques et les citoyens du Sénégal qui ne peuvent se présenter aux élections du fait de la modification de la loi électorale doivent être rétablis dans leurs droits par la suppression du système de parrainage. »
 
Ce parrainage « constitue un véritable obstacle à la liberté et au secret de l’exercice du droit de vote, d’une part, et une sérieuse atteinte au droit de participer aux élections en tant que candidat, d’autre part ».
 
Les juges de la Cour communautaire avaient donné au Sénégal un délai de six mois pour supprimer totalement « le système de parrainage électoral » du processus de sélection des candidats. Le président Macky Sall, qui assure la présidence tournante de l’Union africaine depuis février, refuse d’appliquer l’arrêt rendu.
 
Imposer le parrainage parce que l’on détient les leviers de pouvoir, de répression et de normalisation de la vie politique revient à instrumentaliser l’Etat au service de ses propres ambitions. Et de réveiller inutilement de vieux démons enfouis dans quelque poubelle de l’histoire.
 
C’est pourquoi l’acte de dénonciation de ce système de parrainage conflictuel et sans valeur ajoutée partagée devient une œuvre de salubrité démocratique trans-partisane. Ceux qui l’acceptent aujourd’hui simplement parce qu’ils sont au pouvoir pourraient bien en souffrir demain, sait-on jamais !
 
Du reste, et au-delà des gains électoraux qu’une majorité peut espérer d’un système d’élimination de candidats adversaires potentiels, le Bulletin unique semble beaucoup plus utile à la consolidation du  processus démocratique sénégalais qu’un semblant de parrainage qui ne satisfait que ceux qui tirent les marrons du feu…électoral.

TER, le Projet autoritaire d’un Président dominateur.
Blâmé, chahuté, vilipendé, le Train express régional sénégalais (TER) a bien fini par sortir de terre et des entrailles technologiques de plusieurs grandes entreprises françaises dont SNCF, Thalès, Engie, etc. Il coûtera aux contribuables sénégalais la faramineuse somme de 780 milliards de francs CFA (1,2 milliard d’euros, 1,346 milliard de dollars US environ) hors taxes et hors douane. Un montant avancé par des partenaires financiers du Sénégal (Banque islamique de développement, Banque africaine de développement, Agence française de développement, Banque publique d’investissement France, Etat du Sénégal, etc.).
 
Politiquement et juridiquement, notre pays s’est donc doté d’un nouveau patrimoine national, un bijou technologique à préserver et dont le modèle principiel devrait profiter à tous les Sénégalais à partir de n’importe quel endroit du territoire, au nom du sacro-saint idéal de l’accès de tous aux services sociaux de base. A cet égard, le Train express régional est un pas dans la résolution souhaitée - mais lointaine - du casse-tête de la mobilité des populations et des goulots d’étranglement induits par le transport dans Dakar et sa région. Si tout le bien qu’en disent les autorités sénégalaises se concrétise, le Ter sera un formidable outil d’épanouissement pour des milliers de compatriotes devenus prisonniers des désordres, incompétences et indisciplines agrégés dans le secteur des transports depuis plusieurs décennies.
 
Avec le temps, disparaîtront sans doute les griefs et fulgurances négatives qui ont accompagné la mise en œuvre du Train express régional. Néanmoins, moult questions liées au Ter n’ont rien perdu de leur pertinence avec sa mise en service en grandes pompes. Son opportunité fondamentale et son caractère prioritaire face aux besoins essentiels du Sénégal dans le domaine de la mobilité des personnes et des biens restent à démontrer : il sera difficile d’y parvenir. Une non transparence à peu près totale entoure son coût réel et les modalités de son exploitation entre le Sénégal et les entreprises françaises : seule une publication in extenso des contrats signés et documents annexes peut attester de la bonne foi de l’Etat du Sénégal et rassurer les sceptiques. Des avenants invisibles à moins qu’ils n’aient été estampillés ‘’confidentiel’’ ou simplement inexistants. Mais dans tous les cas, le Ter est tiré, il faut le boire. Il est à nous tous !
 
Aujourd’hui qu’il a pris son envol, le Train express régional est à placer dans les actifs politiques du Président Macky Sall. En dépit des couacs et impairs temporels ayant jalonné les chemins du projet, il est allé au bout de ses propres idées pour doter le Sénégal d’un outil moderne de transport, et de celles du Président Emmanuel Macron soucieux lui aussi de soutenir une industrie française en quête de débouchés commerciaux dans un marché mondial impitoyable. Certes, les Etats n’ont pas d’amis à part les intérêts qui les lient, mais rien n’empêche aux Présidents qui s’entendent comme larrons en foire de s’arranger entre eux… Sous cet angle, le TER peut être considéré comme un projet politique autoritaire réalisé par un Président autoritaire décidé à frapper les esprits des Sénégalais, mais aussi à donner un coup de pouce à un homologue étranger dans le besoin.
 
Dans l’histoire contemporaine, les régimes impérieux ont très souvent brillé par leurs capacités à réaliser des infrastructures publiques gigantesques pour, d’un autre côté, masquer ou faire oublier leurs carences dans des domaines plus compliqués comme l’administration de la justice, la gouvernance, la transparence, la séparation des pouvoirs… Le Président Macky Sall a d’office sa place dans cette classification. Avant son élection en 2012, il avait promis de faire faire des pas de géants à la démocratie sénégalaise. Dix ans plus tard, le pays et sa démocratie sont plus proches de la privatisation par la domination absolue qu’il exerce sur toutes les structures institutionnelles et administratives de l’Etat. Mais il va de soi que tout cela est fait pour le bonheur et le bien-être des Sénégalais! 
 
 
 

Macky Sall, la zone grise de la démocratie sénégalaise
2021 n’est pas encore partie mais on a déjà la photo de l’année. Ceux qui n’en savent pas l’histoire ne pourront pas comprendre les raisons de sa consécration. Un briefing s’impose donc à leur intention.
 
A la veille du dépôt des listes de candidatures aux élections municipales du 23 janvier 2022, un nommé Djibril Ngom, coordonnateur et mandataire de la coalition d’opposition Yewwi askan wi (Yaw) dans la circonscription électorale de Matam (dans le nord du Sénégal), disparaît dans la nature en emportant avec lui les listes de candidats.
 
La conséquence politique de cette «disparition» est immédiate : ladite coalition ne peut prendre part aux scrutins de janvier sans le dépôt de ses listes. Sans discernement, le préfet déclare la coalition Yaw forclose. Les services compétents de l’Etat, en particulier la police et la gendarmerie, ne donnent l’impression de prendre en charge cette affaire grotesque. Mais les responsables politiques de Yaw, perspicaces, déposent un recours devant la Cour d’appel de Saint-Louis qui, face à l’évidence du sabotage politicien dont l’ex-mandataire s’est rendu coupable et complice, accepte raisonnablement d’intégrer les listes de Yaw dans le jeu électoral.
 
Trois semaines plus tard, le sieur Djibril Ngom réapparait en public, mais pas n’importe où. Une photo devenue très virale sur les réseaux sociaux le montre en compagnie du Président de la République au Palais de la République.
 
Ce tête-à-tête grossier Macky Sall-Djibril Ngom est d’une violence despotique. Elle met en symbiose une double complicité entre un petit politicien corrompu par une chefferie locale du nord du pays et un Président de la République dont la frivolité et le cynisme n’ont jamais eu de frontières. Elle résume à elle seule l’infini potentiel de violences qui git en l’actuel chef de l’Etat, explosif au gré des circonstances.
 
Cet homme, Macky Sall, vivait déjà dans une faillite morale et institutionnelle à nul autre pareil dans le cercle restreint des dirigeants ayant présidé aux destinées de notre pays depuis  1960. La violence que dégage cette entrevue autant que les éléments symboliques et opérationnels d’une trahison de devoirs et responsabilités d’Etat qu’elle porte renvoient au vrai visage du chef de l’Etat. Une immense zone grise pour la démocratie sénégalaise
 
Comment un Président de la République un brin sensible aux valeurs démocratiques et à une seine compétition politique peut-il recevoir en audience au Palais de la République une personne qui assume avoir délibérément volé des documents électoraux afin d’exclure des prochains scrutins de janvier son parti et sa coalition politique ?
 
Sur les flancs d’une réponse à trouver dans la question, la démarche est elle-même un appel à la transhumance politique à l’intention de responsables d’opposition. Audience dans le saint des saints de la présidence, photos virales, enveloppes, pistons, trafic d’influence… La liste des «avantages» pour ceux qui franchiront le Rubicon est si longue… Avis aux amateurs intéressés !
 
Néanmoins, cette séquence du saccage des principes moraux élémentaires de la politique et de la démocratie par la plus haute autorité du Sénégal a quelque chose d’utile au moment où circule un projet de charte contre la violence politique. Pour ses promoteurs dont on ne doute pas de la bonne foi, voilà peut-être un indicateur grandeur nature d’un vrai chantier dont l’accomplissement serait utile pour le Sénégal  et sa démocratie.
 
 
 
 
 
 

CSM - Que cherche Macky Sall derrière le redéploiement massif des magistrats dans les Cours d’appel à deux mois des élections locales ?
Les Cours d’appel, maillon essentiel des élections et des contentieux électoraux, ont fait l’objet d’un grand chamboulement voulu par le Président de la République à quelques semaines des scrutins municipaux et départementaux. Que cherche-t-il ?
 
Il est difficile de ne voir derrière les redéploiements massifs opérés hier par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qu’une banale volonté administrative de mieux faire fonctionner l’appareil judiciaire. Birahime Seck, Coordonnateur général du Forum civil, a plusieurs fois sonné l’alerte pour dénoncer « le refus (du Président de la République) de tenir (à date échue) la réunion du Conseil supérieur de la magistrature », un acte qui, à ses yeux, « relève de la mauvaise gouvernance judiciaire. » Ni la présidence ni la chancellerie n’ont jamais apporté des explications officielles sur ce black-out judiciaire. Mais après la session tenue enfin ce 22 novembre, on en comprend peut-être une des raisons.
 
La partie essentielle et dominante des nominations intervenues concerne les six Cours d’appel qui existent au Sénégal (Dakar, Thiès, Kaolack, Ziguinchor, Saint-Louis et Tambacounda) et dont les compétences s’étendent aux autres juridictions du pays.
 
« La Cour d’appel statue sur les litiges relatifs aux élections des conseils municipaux et régionaux… (Elle) veille au déroulement des opérations de vote, à la régularité du scrutin, au recensement des votes et procède à la proclamation des résultats provisoires », lit-on sur le site du gouvernement sénégalais.
 
En rapprochant ce grand chamboulement de la magistrature de la tenue des élections municipales et départementales du 23 janvier 2022, le Président de la République semble viser des objectifs précis dont le moindre parait évident : peser politiquement sur l’issue de ces joutes locales qui soulèvent une grande passion de part et d’autre de l’espace politique et citoyen.
 
Le rôle transversal essentiel des Cours d’appel dans l’issue des élections politiques n’est plus à démontrer eu égard aux nombreux contentieux qui peuvent en découler.
 
A cet égard, il y a un système de pantouflage politique qui est mis en œuvre par le Président de la République, notamment à Saint-Louis. La grande ville du Nord sera le théâtre d’une dure bataille politique dans laquelle est impliqué le maire sortant Mansour Faye, à la fois ministre des Transports terrestres et du Désenclavement et beau-frère du chef de l’Etat. Les nominations du CSM concernant Saint-Louis ne sont donc pas neutres.
 
Le « pantouflage » concerne le magistrat Cheikh Niang. Jusqu’ici en détachement à la présidence de la République, il devient président de chambre à la Cour d’appel de Saint-Louis. Un nouveau poste qu’il va cumuler avec les fonctions de secrétaire général de cette même juridiction. Comment ne pas voir derrière cette « mission-commando » une volonté manifeste et assumée du Président Sall de « suivre » de près le scrutin local en sa faveur ?
 
Les autres nominations dans cette juridiction concernent Gorgui Diouf (président de Chambre), El Hadj Alla Kane (Conseiller), Yaya Amadou Dia et Thiéyacine Fall (Substituts généraux).
 
A la Cour d’appel de Dakar, sont intervenues treize nominations. L’une d’elles concerne un vieux routier de retour au premier plan après une longue disparition derrière les radars de Thémis, en l’occurrence Ousmane Diagne, nouveau procureur général.
 
Dans les autres cours d’appels, de nouveaux premiers présidents ont été désignés par le Conseil supérieur de la magistrature : Habibatou Babou (Thiès), Souleymane Sy (Kaolack), Mamadou Dème (Ziguinchor) et Waly Faye (Tambacounda).
 
La question du timing concernant la tenue ici et maintenant du Conseil supérieur de la magistrature reste entière, de même que les profils choisis pour diriger les cours d’appel.
 
Comment les magistrats subitement nommés pour présider les juridictions en charge des élections locales du 22 janvier prochain vont-ils se comporter face aux contentieux potentiels ? Qu’en sera-t-il des contentieux actuels concernant les listes de partis et de coalitions d’opposition rejetées par des préfets et dont l’issue pourrait être tranchée par les nouveaux patrons des cours d’appel ?
 
Question de redevabilité, il n’est pas toujours aisé, au plan psychologique, de devoir fermer les yeux sur les déboires (électoraux) de son bienfaiteur, surtout en politique. Mais c’est le jeu de la démocratie et de l’intérêt général qui doit primer en toutes circonstances, quels que soient les états d’âme du prince.
 
 

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