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EDITORIAL
Sénégal : 14 morts, la mauvaise conscience du président de la République
Deux semaines après l’insurrection démocratique et populaire qui a ébranlé le pouvoir du président Macky Sall, entrecoupée sur les flancs par des scènes de pillages révélateurs d’une condition de pauvreté accablante pour l’initiateur du «Yoonu Yokuté» (le chemin de la prospérité), le silence perdure autour des auteurs du carnage public contre 14 jeunes sénégalais (10 selon les décomptes non mis à jour des autorités). Pas moins de 14 citoyens apparemment non porteurs d’armes sont tombés de manière incompréhensible lors des événements de mars. 14 citoyens dont on peut raisonnablement penser qu’ils manifestaient pacifiquement pour la restauration inconditionnelle de libertés démocratiques chèrement conquises en plusieurs décennies de luttes politiques et sociales, mais depuis dix ans mises sous séquestre par l’autoritarisme primesautier du chef de l’Etat.
 
Aujourd’hui, à la faveur du «cessez-le-feu» opportunément arraché aux protagonistes par le khalife général des mourides Serigne Mountakha Mbacké, la tentation est grande pour le pouvoir de s’enfermer dans un confortable ponce-pilatisme afin de ne poser aucun acte visant à clarifier les circonstances dans lesquelles certains de ces jeunes ont été quasiment exécutés. La carte du pourrissement de l’affaire est bel et bien engagée. Les meetings politiques ont repris du tac au tac avec l’objectif de laver l’affront de mars et de redorer un blason bien dégradé. Certains média sont pris d’assaut – pour ne pas réquisitionnés – dans le but évident de réorienter ou de recadrer les certitudes nées des événements de mars 2021. Des mises en scènes oiseuses de machinations infantiles sont programmées et diffusées à grande échelle sur des réseaux sociaux poreux. La lumière nécessaire sur les massacres, elle, attendra. A jamais peut-être !
 
Or, le devoir politique et moral de tout Etat démocratique doté d’institutions crédibles est justement d’apporter à son opinion publique et notamment aux familles des victimes des réponses pertinentes insusceptibles d’être étouffées ou contrecarrées par l’autorité politique et ses relais sécuritaires et judiciaires. Cette mission de clarification d’un épisode désormais crucial dans la vie politique de notre pays se doit d’être une obsession vitale, autant pour le prestige de notre pays que pour l’honneur même du président de la République, premier magistrat du pays, protecteur des gens et des biens, recours des faibles et des puissants. Malheureusement pour le Sénégal, cet homme n’a jamais su se hisser à la place qui devait être la sienne dans l’antre prestigieux de ses fonctions suprêmes. Il a choisi d’être moins qu’ordinaire.
 
Responsable moral de la mort de ces 14 Sénégalais, le chef de l’Etat a l’impérieux devoir de se rattraper, non de la disparition tragique de ses compatriotes, mais de son appétence pour ces petits complots qui finissent logiquement en tragédies, de ses mutismes qui se transforment inéluctablement en coups tordus, de ses expressions (corporelles et vocales) simples et nerveuses qui se terminent inévitablement en agression contre la démocratie. Après seulement, il pourrait rejoindre le nid de silence qui lui sert de laboratoire. En attendant 2024.
 
Quinze jours après la secousse tellurique qui aurait pu emporter son régime, Macky Sall est clairement empêtré dans une posture de faiblesse qu’il n’a peut-être jamais envisagée. Son agenda politique, fortement bouleversé par une capacité de résistance populaire qu’il ne soupçonnait pas, devra s’adapter à un contexte nouveau imposé par un rapport de forces qui a basculé. C’est pourtant dans ces conditions tout à fait nouvelles, pour lui et pour ses opposants, qu’il devra apprendre à vivre avec le souvenir de 14 jeunes sénégalais présumés abattus par des mains inexpertes d’une chaîne de commandement dont il est le grand chef. Pour sa propre conscience mais aussi pour l’histoire, identifier les auteurs camouflés de ces tueries et en faire des exemples de redditions des comptes pour la postérité reste un challenge. En a-t-il seulement le courage et les moyens ?

Quand l’ex proc’ devenu ministre pète les plombs !
En des moments graves pour le destin d’une nation subitement confrontée à un risque de basculement inédit de sa jeune histoire, c’est un ministre de l’Intérieur à la réputation déjà entachée qui a été envoyé au front pour couvrir un président de la république introuvable, invisible, inaudible. Avec déjà un minimum de 4 personnes tuées officiellement, peut-être plus, Antoine Diome était attendu sur le terrain de l’apaisement qui conduirait à un début de sortie de crise après plusieurs jours de violentes manifestations aux motivations diverses et globalement légitimes. En réalité, l’ex magistrat n’était visiblement pas préparé à la tâche. 

Sur un ton belliqueux sous-tendu par une grande nervosité, Diome n’a pas seulement failli, il a pété les plombs, en dessous de tout. Entre invectives et écarts de langage, accusations gratuites et corruption des éléments factuels, c’est un apprenti politicien orgueilleux et arrogant qui a sombré entre les lignes d’un discours va-t-en-guerre éloigné des préoccupations soulevées par les Sénégalais. Sans aucun égard pour les compatriotes décédés sous les balles des forces qu’il commande par procuration, il s’est davantage comporté en procureur tout-puissant délivrant un réquisitoire implacable contre des citoyens sénégalais dont il feint de comprendre les revendications politiques légitimes et populaires. 

Déni de réalité

Accroché au déni absolu de la réalité qui éclate sous les yeux du monde, il s’est amusé à enchaîner une salve de confusions volontaires entre politique, économie, mœurs, terrorisme, violences, dissipant dans une mare judiciaire préconçue la question centrale génératrice du scandale d’Etat : l’échec du projet de liquidation en douce d’un concurrent politique. Habitué des prétoires comme substitut du procureur spécial de la cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) qui eut la peau de Karim Wade, agent judiciaire de l’Etat pour enfoncer Khalifa Ababacar Sall lors du procès de la « caisse d’avance » de la mairie de Dakar, Antoine Diome s’est vu attribuer en novembre dernier l’insigne…horreur de boucler la boucle du « meurtre » politique contre Ousmane Sonko, mais la passe de trois dont a besoin Jupiter s’avère plus compliqué que prévu. 

A dire vrai, les Sénégalais ne semblaient pas attendre grand-chose du discours du ministre de l’Intérieur, ils ont eu raison. Ni à la hauteur de la situation gravissime du pays, totalement inexpérimenté dans l’attitude et le choix des mots, il a élargi le fossé du grand malentendu entre le peuple en colère et les gouvernants. Sa seule satisfaction : avoir quand même eu la témérité de parler à ses compatriotes à la place de l’autre, introuvable, invisible, inaudible !

Arrêter l'unique "troubleur" d’ordre public au Sénégal
Macky Sall, déterminé à consolider son pouvoir en bafouant les droits élémentaires des citoyens par une violence institutionnelle et administrative injustifiable, est un DANGER pour le Sénégal. Que tous ceux et toutes celles qui le soutiennent aveuglément (je dis bien aveuglément) ou implicitement réfléchissent un tant soit peu à leurs propres responsabilités dans l’aggravation de la situation actuelle, dans le secret de leur conscience morale et citoyenne.
 
Lisons ce qui se passe dans ce pays depuis un mois avec un peu de détachement et beaucoup moins de passion, et on verra que la dignité de chacun et chacune de nous ne saurait être ensevelie dans un esprit partisan pervers et dévastateur pour notre pays. Le principe des libertés démocratiques confisquées par le clan Sall n’a jamais été une fiction : c’est une réalité qui a commencé à ramper depuis son arrivée au pouvoir avant de monter en puissance. Aujourd’hui, c’est une démocratie défigurée et un Etat de droit enseveli qui forment la vitrine du Sénégal. Cet homme est un danger pour l’ordre public.

SweatGate : La posture du «4e pouvoir» en question
Neutralisée par la corruption ou adepte d’un équilibrisme plus hypocrite que neutre, une bonne partie de la presse (quotidienne et en ligne) travaille concrètement au profit du pouvoir en traitant abondamment des seules émotions autour du viol présumé d’une plaignante aussi mystérieuse que choyée.
 
Or, dans cette affaire, l’occultation inconsciente ou calculée des multiples éléments factuels et potentiels qui accréditent la thèse d’un complot d’Etat contre un leader politique (arrivé quand même 3e à l’élection présidentielle de février 2019, performance exceptionnelle dans le contexte sénégalais de l’époque !) ne saurait être ni option ni violon d’Ingres pour des journalistes. Presqu’aucune tribune ou prise de position éditoriale pour s’interroger, dénoncer ou s’émouvoir de la grossièreté évidente des manœuvres de caniveau visant à éliminer un concurrent politique en s’appuyant sur un appareil d’Etat répressif mobilisé au service d’un camp partisan.
 
Cette démission du « 4e pouvoir » a transformé le Sénégal en une aire de rafles et d’humiliations systématiques injustifiables contre des jeunes et des femmes victimes des desiderata d’un prince prêt à tout pour satisfaire son agenda politique. A ce niveau également, la tendance observée se limite au simple rapportage d’informations, comme si tout cela relevait d’une normalité républicaine.
 
Si la démocratie (pluraliste) et l’Etat de droit (véritable) doivent avoir un avenir dans notre pays, bien au-delà des conflits politiciens et de leurs contingences, c’est ici et maintenant que la presse sénégalaise est appelée à se réinventer par elle-même, à l’abri des connivences et des sujétions qui font sa mauvaise réputation actuelle. Notre dignité de journaliste est à ce prix.

« Affaire Sonko » : de l’aveu au passage à l’acte
L’aveu est toujours la reine-mère des preuves, même quand il est implicite, et surtout quand il concerne la politique et l’intimité nauséabonde de ses caniveaux. Aux premières heures d’une « affaire privée » en voie de se transformer en scandale d’Etat - Ousmane Sonko est accusé de « viols répétitifs » et de « menaces de morts » par une employée d’un salon de massage - « ordre » semble avoir été donné aux responsables, militants et alliés du président de la république d’observer le silence absolu sur une bombe politico-médiatique en gestation. Cela ressemble à un aveu de paternité ! Affaire privée ?
 
En imposant motus et bouche cousue à ses ouailles – dans le genre «tenez-vous à carreau et laissez-moi faire ; pas d’interférences svp !» - Macky Sall est passé à l’acte, accréditant lui-même la thèse de son intérêt direct ou indirect dans cette sombre affaire de mœurs. En moins d’une semaine, la police nationale, la gendarmerie nationale, le procureur de la république, le juge d’instruction du 8e cabinet et l’assemblée nationale, toutes des institutions d’Etat, ont pris possession d’un dossier potentiellement explosif eu égard aux implications lourdes qu’il porte, le tout dans un chronogramme impressionnant en termes de célérité et d’efficacité. Affaire privée toujours ?
 
Dans tous les pays du monde où la guerre entre pouvoir et opposition est une donnée permanente, le (mauvais) sort des opposants reste de première importance et priorité. Le Sénégal n’échappe pas à la règle. Cette sale affaire est une aubaine inespérée pour le président Macky Sall – muet comme d’habitude - de liquider un adversaire politique teigneux qui lui cause des soucis immenses depuis une dizaine d’années et qui, de facto, est devenu l’irréductible chef d’une opposition désertée trois mois plus tôt par des candidats potentiels aux honneurs de la république. Il l’a déjà fait avec d’autres par d’autres armes en d’autres circonstances, pourquoi se priverait-il d’une énième victime qu’il avait pris soin d’extirper de l’administration fiscale sénégalaise il y a cinq ans ?  
 
L’objectif de se débarrasser d’Ousmane Sonko ne fait l’objet d’aucun doute. Même ses plus farouches et indécrottables adversaires ne se font pas d’illusion depuis l’entrée en jeu officielle de l’Etat dans cette « affaire privée ». Mais ce qui est détestable se trouve à deux niveaux.
 
D’une part, c’est la détermination irresponsable avec laquelle le pouvoir s’est engagé à éliminer un concurrent politique gênant en usant de ses prérogatives absolutistes de domination sur les institutions présumées républicaines. Cette démarche est à l’image du chef de l’Etat, perpétuellement obsédé à consolider ses desiderata autocratiques logés dans une mentalité d’intolérance qui fait courir un risque d’embrasement au pays.
 
D’autre part, il faut déplorer la démission choquante d’une bonne partie des médias anesthésiée à la fois par le cercle de corruption dans lequel elle a été ferrée depuis dix ans et par son manque d’ambitions pour la sécurité globale du Sénégal. L’idée ici ne consiste pas à suggérer un quelconque parti-pris en faveur d’Ousmane Sonko et de ses naïvetés surprenantes, mais il appartient aux journalistes d’être les lanceurs d’alerte au service de la cause démocratique et des exigences fondamentales qui la placent au-dessus de contingences partisanes et claniques sans lien avec les intérêts généraux de notre pays.
 
Si le leader de Pastef doit être naturellement comptable de ses errements, faut-il banaliser à ce point et de manière aussi flagrante, en les traitant à la marge, les éléments liés à une sale guerre menée contre un opposant sous l’ombre des leviers exécutifs d’une république accaparée par des entrepreneurs politiciens égoïstes et sans vergogne ? Faut-il que les médias se complaisent dans la banalisation des restrictions successives des libertés à travers des arrestations systémiques et systématiques de militants politiques alors même que la justice garante des libertés des citoyens est sous coupe ?
 
Depuis 2012, c’est l’extrême volonté de puissance développée par Macky Sall, sous le drapeau d’un sectarisme outrancier, qui structure la démocratie sénégalaise. Les détentions intempestives d’opposants/ membres d’organisations de la société civile, la conduite unilatérale du processus électoral et la capture fomentée de l’élection présidentielle de février 2019 sont des étapes cruciales d’un autoritarisme primaire que le Sénégal avait cru dépasser.
 
Las ! Il faudra en arriver à le contraindre à un minimum de compétition démocratique, sans le secours de policiers, gendarmes, juges, etc. Faut-il le rappeler, c’est grâce à ce chemin d’élégance démocratique minimale acceptée par tous ses concurrents d’hier qu’il est arrivé au pouvoir. Depuis 2012, c’est une autre personnalité qui s’est révélée aux Sénégalais. En pire. Un vrai chantier pour les médias !
 
 
 
 

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