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EDITORIAL
Me Ciré Clédor Ly, un des avocats du maire de Dakar
Me Ciré Clédor Ly, un des avocats du maire de Dakar
On n’en peut plus d’assister à ce scandale permanent qu’est devenue l’affaire Khalifa Sall, accentué par les doutes et les indécisions d’un procureur général qui ne sait plus sur quel pied danser, et par la raideur d’un président de Cour d’appel visiblement mal à l’aise de devoir systématiquement dire «niet» à toutes (ou presque) les requêtes des avocats de la défense.
 
La rupture judiciaire induite par l’arrêt de la Cour de justice de la Cedeao et écartée d’autorité semble avoir pollué un procès d’une nature rare en Démocratie. Le retrait (temporaire ou définitif) des conseils du député-maire de Dakar de cette entreprise de liquidation d’une adversité politique était attendu de tout le monde, même des plus fervents "fedayin" de la mouvance présidentielle.
 
La question est donc ailleurs et peut être posée derechef: pourquoi nos hommes politiques et certains de nos magistrats vouent-ils une haine si fondamentale aux institutions dont ils sont les premiers animateurs, un irrespect si assumé au peuple souverain qui est l’émanation des actes qu’ils posent chaque jour dans l’exercice de leurs fonctions ? Estiment-ils que les «gens» qui les regardent faire soient dupes de certaines de leurs combines ensevelies sous des draps légaux ?
 
En refusant de s’adresser à un "mur", la défense du député emprisonné depuis 16 mois rend ridicules les "commanditaires politiques" du procès et met les juges et magistrats face à leurs responsabilités professionnelles et éthiques. Comme quoi, le courage du (haut) fonctionnaire devant le Prince restera toujours un baromètre puissant du fonctionnement normal – ou piégé - de l’État de droit.
 
 

Quand l’égocratie supplante la démocratie
Le flagrant délit permanent ! Cette expression qui date de la fin des années 80 est attribuée au magistrat Abdoulaye Gaye, ancien procureur général, alors aux prises avec les turbulences démocratiques que l’opposant Abdoulaye Wade imposait à un Abdou Diouf impopulaire et reclus dans ses appartements du palais de la république. Ce «délit» théorisé de toutes pièces a servi à condamner le chef du Sopi tout en lui imposant des «compromis» politiques qui n’empêcheront pas pour autant la chute du régime socialiste.
 
Trente ans plus tard, le flagrant délit permanent s’est mué en dogme politique œuvre du régime incarné par le chef de l’Etat élu en 2012. Un virage qui installe le pays et ses institutions dans un ridicule dont il sera difficile de trouver un pendant dans l’histoire. En fait, Macky Sall, en lieu et place de la démocratie, impose peu à peu l’Egocratie, ce vilain système de gouvernement qui fait de sa personne le centre de la vie politique sénégalaise.
 
Cette descente aux enfers de la pratique politique démocratique est caractérisée par deux faits majeurs cuisinés dans les antichambres du pouvoir en place : le dossier Karim Wade et l’affaire Khalifa Sall. Dans les deux cas, alors que le gouvernement pouvait en tirer des dividendes certains, Macky Sall se retrouve pris dans la posture du bourreau sans loi que celle de ses ambitions, contraint d’adopter une fuite en avant porteuse d’incertitudes, pas seulement pour lui-même et ses clans du centre et de la périphérie, mais pour la nation entière.
 
Son égoïsme opérationnel est synonyme de dangers car sa conception du pouvoir et de la gouvernance le place au dessus des intérêts du Sénégal. C’est factuel. Au lieu de concentrer ses efforts à réclamer à Karim Wade les 138 milliards de francs Cfa auxquels celui-ci avait été condamné par la Cour de répression de l’enrichissement illicite, il s’en désintéresse pour se suffire de la non présence négociée ou suggérée de l’ancien ministre d’Etat à la présidentielle de février 2019.

Est-ce acceptable, ce sacrifice de l’intérêt général, de la part du premier magistrat de ce pays ? Sous cet angle personnalisé des rapports politiques, les institutions deviennent naturellement des instruments d’accaparement d’un processus électoral programmé à être vicié comme il l’a été aux législatives calamiteuses de juillet 2017.
 
Avec le dossier Khalifa Sall, on est en plein dans le ridicule et le déni de justice. Au-delà des arrangements du maire de Dakar avec la gestion de la caisse d’avance, il y a lieu de dénoncer cette machinerie d’Etat qui s’est acharnée sur l’édile en chef de la capitale déclaré coupable d’un délit d’ambition inconnu  en droit sénégalais. Ici comme ailleurs, la raison commandait de s’en tenir à des décisions de justice rendues au seul nom du peuple souverain, on n’en a jamais été proche tant l’arrogance des autorités dépasse l’entendement. L’accueil qu’elles ont réservé au jugement rendu par la Cour de justice de la Cedeao en faveur de Sall est une porte ouverte pour sortir d’une impasse due imputable à une volonté de puissance mal pensée et donc mal cousue.
 
Pourtant, à un moment ou à un autre, il va falloir se retrouver dans une autre dynamique, loin de la démesure. C’est au président de la république de revenir à plus de raison, par exemple en mettant définitivement sous le coude des instincts dictatoriaux en rupture avec ces standards démocratiques qui lui ont ouvert les portes du pouvoir, sans parrainage, ni manipulations des lois, encore moins chasse aux sorcières. C’est à ce prix bien peu élevé pour des personnes sensées et patriotiques que l’apaisement reviendra dans l’espace politique. La roue de l’histoire tourne trop vite aujourd’hui, intraitable, imprévisible, souvent impitoyable, tant les peuples peuvent être encore jaloux de leur souveraineté… (Cet article remanié est paru dans le quotidien "Tribune" du Lundi 9 juillet)

 
 
 
 
 

Cedeao et esprits politiciens
L’hystérie collective qui a aseptisé les esprits de certains de nos dirigeants après le jugement de la Cour de justice de la Cedeao sur le cas Khalifa Sall nous rappelle au moins tout le chemin qu’il reste à parcourir en ce qui concerne l’intégration communautaire dans la région ouest-africaine. Elle témoigne du (très) peu de respect que les dirigeants de notre pays vouent à une institution qu’ils se plaisent bien de railler avec le surnom de «machin» dans leurs apartés secrets ou en petit comité.
 
C’est toute leur irresponsabilité qui est confondue dans le galimatias des inepties verbales empruntées à un état d’esprit politicien sans commune mesure. Ce sont eux qui ont souscrit aux compétences dévolues aux juges communautaires, eux-mêmes se chargent de ridiculiser et d’affaiblir dans l’opinion un instrument dont l’une des missions fondamentales est de mettre un frein aux abus des Etats-parties.
 
La gêne qu’ils éprouvent aujourd’hui face à la clarté incorruptible du jugement rendu par Alioune Sall et ses collègues de la cour n’est que le résultat piteux d’un projet politicien visant à démolir de manière déloyale des adversités politiques légitimes qui n’entendent pas rester au bord de la route pour 2019. En fin de compte, nos dirigeants se comportent avec cette cour exactement comme ils le font avec des institutions nationales qui ont perdu toute crédibilité. Constants dans l'erreur.
 

En reconnaissant à la France l’extrême générosité d’avoir offert des privilèges (desserts après repas) aux tirailleurs africains issus du Sénégal, le président de la République tente de réhabiliter les anciens colons français et retourne le principe de la dette coloniale due à l’Afrique en passe-droits au bénéfice des entreprises françaises qu’il sert si bien d’ailleurs depuis son arrivée au pouvoir.


«Desserts aux tirailleurs sénégalais» : Macky Sall renverse l’historique dette coloniale
«Les Français sont nos amis car nos tirailleurs avaient droit à des desserts pendant que d’autres africains n’en avaient pas…» (Macky Sall).
 
Maladresse coupable, conviction profonde, ou légèreté insoutenable ? Ces propos du président de la République du Sénégal, tenus dans le cadre de la présentation du tome 1 d’une série de quatre ouvrages consacrés à sa «Conviction républicaine», ont semé l’émoi et la consternation dans des milieux intellectuels et de la société civile dans notre pays et ailleurs sans doute.
 
La colère ambiante est dirigée non contre cet élément colonial factuel et discriminatoire au profit de nos compatriotes conscrits dans les armées françaises – l’attribution de desserts – mais contre le fait que ce soit le Président lui-même qui monte au créneau à la fois pour le rappeler mais aussi et surtout pour en tirer des justifications a posteriori concernant la politique des grands cadeaux qu’il développe à l’égard de la France depuis six ans.
 
La question que notre Président ne se pose pas et qu’il aurait dû se poser, c’est : pourquoi seuls les tirailleurs sénégalais du Sénégal avaient droit à des «desserts» ; pourquoi les tirailleurs issus d’autres pays africains étaient à ce point éliminés de la généreuse sollicitude des colons français. Cette double interrogation renvoie aux systèmes de traitement et de châtiment naguère mis en place par la colonisation française en Afrique francophone.
 
En même temps, elle jette un regard cru sur le rôle véritable que l’on faisait jouer aux Sénégalais et à leurs élites dans le cadre de la consolidation du projet colonial dans les autres territoires. Il est possible que ces privilèges liés au «dessert» aient été le résultat de négociations menées par ces mêmes élites auprès de la puissance occupante. Alors là, on comprendrait de quoi il retournait. Les desserts n’étaient pas gratuits, ils étaient une contrepartie coloniale!
 
C’est à ce niveau qu’il faudrait mettre en contexte les propos du chef de l’Etat. Si la France coloniale a si bien servi les compatriotes sénégalais engagés dans la «grande cause» française en Afrique, pourquoi n’en serait-il pas reconnaissant à la «patrie des droits de l’Homme» ? Ce coup de pouce politique bruyant à l’Hexagone ne sort pas du néant et ne ressemble pas à une boutade au détour d’un discours. La France, avec ses symboles comme le franc Cfa et ses armées de plus en plus présentes sur le continent et notamment dans le Sahel, est fortement contestée dans ses prérogatives historiques ou contractuelles en Afrique. Mais elle a encore le soutien de son pré-carré dont fait partie le Sénégal.
 
Réhabiliter la colonisation française
 
Ce qu’a donc fait Macky Sall, c’est une tentative de déconstruction politique et morale de l’image négative du colonialisme français sous nos tropiques au travers de dehors humanitaires qui camouflaient d’autres desseins. Alors que la «dette coloniale» française à l’endroit de l’Afrique reste «impayée», le président Sall va en sens contraire en payant à la France d’aujourd’hui une autre «dette coloniale», celle relative en particulier à la générosité dont justement les colons avaient fait preuve à l’égard des «tirailleurs sénégalais».

C’est à ce niveau qu’il faudrait situer la détermination quasi instinctive du président sénégalais, depuis son arrivée au pouvoir, à offrir de manière souveraine et souvent sans appel des marchés publics juteux aux entreprises françaises. A ses yeux, c’est un moyen économique moderne de solder «notre dette» envers le «grand-frère» gaulois.
 
En attendant, la vraie dette coloniale issue des politiques de répression et de liquidation des peuples africains sous l’empire colonial français va continuer à être dans l’impasse. Et l’on se retrouve subitement dans une perspective nouvelle qui place l’Afrique, selon Macky Sall, dans la posture du coupable condamné à expier des «dettes» au profit de l’ex-puissance coloniale… Une vraie trahison que l’Histoire a déjà retenue dans ses livres d’or.   
 
 
 

SwissLeaks, les secrets pulvérisés des puissants !
En février 2015, c’est la stupeur dans le monde: des médias de grande renommée, crédibles et influents révèlent un gigantesque système d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent imputé à la prestigieuse banque britannique HSBC par l’intermédiaire de sa filiale HSBC Private Bank SA.
 
L’affaire devient très vite un séisme de dimension mondiale à une échelle qui touche et compromet un gotha bien large: institutions respectables, hauts responsables politiques, des rois et souverains de pays richissimes, dirigeants de pays pauvres et sous-développés, stars interplanétaires du sport de haut niveau, mais aussi des gens apparemment sans histoires, des citoyens quelconques, etc.
 
A la base des fuites ayant révélé le scandale, un informaticien français employé de HSBC en Suisse, Hervé Falciani, qui fait parvenir au journal «Le Monde» une clef USB contenant plusieurs dizaines de millions d’archives de fichiers bancaires numérisés. Ces fichiers concernent la période comprise entre novembre 2006 et mars 2007.
 
C’est sous la coordination du Consortium International des Journalistes d’investigation (ICIJ) que les SwissLeaks ont été publiés grâce à la collaboration d’environ 150 journalistes appartenant à une soixantaine de médias issus de près de 50 pays après des enquêtes qui ont duré un an. Falciani, aux prises avec la justice suisse, est l’objet d’une condamnation par contumace pour «vol de documents», notamment, la France ayant refusé de l’extrader.
 
Pour l’Afrique de l’Ouest, cet événement– dans la lignée des autres révélations liées aux Panama Papers et Paradise Papers- est d’une importance capitale. Il dévoile les procédés par lesquels des institutions, personnes morales et individus ont fait évader des milliards de dollars dans des institutions financières ou autres comptes offshore. Un manque à gagner considérable orchestré à plusieurs niveaux, au détriment des finances de pays gravement confrontés à la corruption et dont les services fiscaux ne disposent que de moyens faibles et limités pour assurer leurs missions.
 
Selon José Antonio Ocampo, président de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des sociétés, «l’Afrique perd chaque année entre 30 et 60 milliards de dollars (25 et 50 milliards d’euros)» à cause des pratiques liées à l’évasion fiscale. (voir Jeune Afrique du 11 au 17 mars 2018).

Pour cet expert en fiscalité, l’évasion fiscale est un drame pour les pays africains car «l’impôt sur les sociétés représente entre 13 et 18% des recettes fiscales contre 8,5% dans les pays développés.» La conséquence est immédiate: «des rentrées fiscales inférieures signifient moins de financement pour l’éducation, les soins de santé, les programmes de réduction de la pauvreté, l’infrastructure et la lutte contre les changements climatiques.»
 
 

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