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EDITORIAL
Les réflexes autoritaires de retour
Depuis quelques semaines, c’est le retour à la case-départ dans la gestion des « autorisations » liées aux manifestations publiques. Un tour de vis systématique est ainsi appliqué aux demandes citoyennes concernant l’exercice de libertés publiques constitutionnelles. C’était le cas ce week-end avec l’interdiction d’une marche contre la cherté des denrées alimentaires de première nécessité. Ce fut déjà le cas la semaine dernière en banlieue dakaroise. Ici et là, des citoyens ont été arrêtés, brutalisés, privés de libertés pendant des heures, relâchés… Et rebelote sans doute sous peu.
 
En revenant à la règle illégale des interdictions systématiques sous prétexte d’anticiper le « trouble à l’ordre public », le président de la république, par l’entremise de sa préfecture politisée, réenfile le sombre costume de la répression qui caractérise sa conception autoritariste du pouvoir. Or, il y a quelques mois, ses propres certitudes avaient été dangereusement secouées par une violente insurrection politique. L’une des branches de cette rébellion fut justement de mettre un terme au bâillonnement des libertés minimales dont les citoyens d’une démocratie, même de moyenne qualité, sont en droit de jouir. C’était la réponse à un processus de normalisation stalinienne de principes démocratiques immuables et inviolables sacralisés par la Constitution. Désireux subitement de sauver son pouvoir, Macky Sall abdiqua sans demander son reste.
 
Six mois après, comme s’il attendait que la bourrasque de mars 2021 perdît de sa puissance, le voilà qui retombe dans ses vieux réflexes impérieux, oubliant que c’est son autoritarisme primesautier qui fut l’une des causes de ces événements sanglants. Les forces de l’ordre sont de retour sur scène, sous les accoutrements préférés de politiciens cyniques : ceux de la répression. Au nom du principe de déclenchement des causes et des effets, il n’est pas certain que cette voie soit la mieux indiquée pour assurer la paix sociale.
 
 
 

Coalition d'opposition "Yewwi Askan Wi" : un pari audacieux, des garanties fragiles
C’est un grand défi politique que l’opposition initiatrice de la coalition «Yewwi Askan Wi» («Libérer le pays») s’est lancée à elle-même pour mener un projet alternatif au pouvoir en place et qui reste à imaginer. Cette volonté de rassemblement, préalable à tout renversement éventuel des rapports de forces en vigueur et chronométré sur l’horizon des trois prochaines années, est pétrie de bon sens. Elle résulte de plusieurs ambitions dont celle de rendre possible « le contrôle effectif du processus électoral (pour) garantir au peuple sénégalais une expression libre, transparente et démocratique de son suffrage », comme indiqué au point 5 de la Charte signée par une vingtaine de partis et de mouvements politiques. Du reste, cette jeune coalition (seulement) électorale concrétise plusieurs mois de tractations secrètes, difficiles, laborieuses dont l’aboutissement espéré par les signataires devrait être un changement de régime à l’élection présidentielle de février-mars 2024. Mais là, on entre dans une autre histoire…
 
Pour l’heure, la crédibilité de «Yewwi Askan Wi» se joue dans sa capacité immédiate à trouver une réponse globale cohérente au casse-tête des élections municipales et départementales de janvier 2022 avec un système électoral dont la cruauté n’a d’égale que la clarté. La guerre des places y fera rage, les suspicions d’accaparement du processus de décision n’y manqueront pas, les procès en sorcellerie autour du thème des « grands et petits partis » s’y poseront. Pire, les chantages publics assis sur le refrain «retenez-moi ou je pars et je balance» pourraient l’affaiblir ; les frêles d’épaules, les convaincus fragiles et les petits capricieux se feront un plaisir malin à transformer en bulles médiatiques des points mineurs ou accessoires liés au fonctionnement des instances appelées à être mises en place ; et certains trouveront les moyens d’aller voir ailleurs sous mille et un prétextes après quelques exercices de grand écartement... Ces scénarii sont objectivement prévisibles car la diversité des origines, des profils et des histoires qui composent l’entité le préfigure, et ce ne serait pas une nouveauté. Cela aussi, c’est une autre histoire…
 
Au-delà d’une défaite ou victoire éventuelles à ces joutes locales, c’est la maîtrise de son destin triennal qui se joue pour «Yewwi Askan Wi». C’est le degré de maturité, de responsabilité et d’engagement dont ses membres sauront faire preuve ou pas qui déterminerait l’avenir de la coalition. Comment se projeter aux législatives cruciales de juillet 2022 si l’expérience fait pschitt quelques mois seulement après son inauguration ?
 
Entrent alors en compte divers facteurs liés au management de cet instrument politique au service d’ambitions plurielles et légitimes. Le respect de la dignité des uns et des autres, grands et petits partis, groupuscules et mouvements, l’équité dans la distribution des rôles et responsabilités, la discipline totale par rapport au respect des principes de la charte et l’implication effective et optimale des forces disponibles pour tirer le meilleur de chacun et de tous constitueront en gros le substrat fondamental par lequel cette coalition pourra entrevoir l’avenir avec un optimisme mesuré. C’est le minimum d’efforts à faire pour s’éviter les coups de boutoirs d’une majorité présidentielle théoriquement plus forte, pratiquement mieux préparée, décidée à prolonger le plus longtemps possible sa mainmise absolue sur le pouvoir local en amont des législatives et de la présidentielle à venir.
 
En fin de compte, l’entreprise «Yewwi Askan Wi» est assurément périlleuse dans un contexte de divergences profondes entre pouvoir et oppositions relatives à la conduite du processus électoral. Pour les élections locales de janvier prochain, la coalition Benno Bokk Yaakaar part favorite, grâce ou à cause de la prédominance d’un système majoritaire impitoyable, mais aussi et surtout grâce à son monolithisme, à ses moyens financiers quasi illimités, à l’influence qu’elle peut exercer sur les administrations déconcentrées corrompues qui, à l’échelle du territoire, sont enclines à jouer le jeu antirépublicain du pouvoir central. C’est une constante du fonctionnement des joutes politiques sénégalaises. C’est toute l’ambigüité et l’escroquerie que peut supporter la démocratie sénégalaise dans ses heures sombres parrainées par des potentats avides de puissance éternelle.
 
Mais l’histoire n’est jamais totalement ingrate : en 2009, c’est à des élections locales que le Président Abdoulaye Wade a entamé la descente aux enfers qui allait faire le lit de sa chute trois ans plus tard. Autre temps, autre contexte, autres acteurs… Autant d’éléments qui fragilisent a priori le pari du « Grand Soir » que portent les « rêveurs » qui ambitionnent de «libérer le pays» et ses habitants… Là, c’est une vraie histoire qui demande à naître.
 

Inondations : ruse et incompétence sans limites
Ces inondations et les images de populations submergées par les eaux  jusque dans leur intimité ne témoignent de rien d’autre que d’une gouvernance corrompue dont la tête de gondole joue à cache-cache avec la réalité et la vérité.
 
Au-delà des « solutions structurelles globales » requises pour tourner cette page des naufrages pluviaux, il faut dénoncer ici et maintenant la responsabilité première du Président de la république et de ses ministres, coupables de n’avoir pas tenu leurs promesses aux populations des banlieues sénégalaises affectées par ce marasme, en dépit des moyens financiers colossaux censés avoir été injectés depuis plus de dix ans dans cette entreprise ratée. Mais seuls les naïfs, supporteurs du régime et autres situationnistes sont convaincus que des milliards de francs CFA n’ont pas été détournés des fonds originels que l’Etat a annoncé avoir investis dans la résolution définitive du cauchemar des inondations.
 
En vrai, si on met de côté l’incompétence et l’incurie de la gouvernance Sall sur le sujet, une chose semble acquise : les inondations ne sont pas forcément la tasse de thé du pouvoir actuel. Macky Sall semble d’autres priorités dans l’agenda politicien qu’il déroule tant bien que mal depuis son arrivée au palais de la république. La convocation en urgence d’une réunion de crise sur la question apparait comme une preuve incontestable de cette insouciance renouvelée et dramatique des gouvernants face aux douleurs quotidiennes des milliers de nos compatriotes en période d’hivernage.
 
La vadrouille annuelle des autorités étatiques et locale sur les lieux de misère de la banlieue ne règlera rien sauf à encore vendre des illusions à des populations dont la plupart ont fini de démythifier les paroles de circonstances pour tenter de prendre en charge leur destin et leurs drames du moment. En attendant des temps meilleurs…
 
 
 
 

Sénégal, une démocratie dirigée
Jusqu’au bout et sans en démordre, le gouvernement du président Macky Sall est résolu à maintenir sa chape de plomb sur la démocratie sénégalaise. Il y a bien longtemps que ce chef d’Etat animé de si peu de sincérité et soumis aux flagorneurs d’un cabinet-noir sans vergogne a décidé de capturer les institutions de l’Etat et de la République au profit de ses ambitions personnelles. Le vote en urgence de lois anti-terroristes scélérates le 25 juin dernier a été une étape de cette course folle à la puissance. L’approbation ce 12 juillet par les députés d’un code électoral stratégiquement tripatouillé à dessein entre 2017 et 2018 en est une autre sur les chemins de l’hyper-puissance. L’intolérance et l’arrogance avec lesquelles le Code-Macky a été validé par l’assemblée nationale est, du reste, conforme au standard de médiocrité qui caractérise désormais le statut de la démocratie dans notre pays. Le dialogue politique inclusif qui devait accoucher d’un minimum de consensus politique autour d’un code électoral réaménagé pour être du niveau de celui obtenu par feu Kéba Mbaye en 1992 replonge notre pays dans des tiraillements potentiellement explosifs.
 
Visiblement, le pouvoir en place n’en a cure. Malgré ce que ses parlementaires racontent sur le thème du « rien n’a changé » en ce qui concerne le code électoral, les faits sont têtus et leur apportent un cinglant démenti. C’est la loi n°2018-22 du 4 juillet 2018 portant révision du Code électoral de 2017 qui a substantiellement changé les conditions d’éligibilité par l’introduction du vocable « ELECTEUR » à l’entame de l’article 57. A cette période, il était difficile de penser que Karim Wade et Khalifa Sall n’étaient pas deux des adversaires non désirés par Macky Sall à l’élection présidentielle de février 2019. Du reste, une course contre la montre avait été lancée pour éviter que cette modification substantielle de la loi électorale ne rentrât dans la période des six mois en dessous de laquelle le Sénégal enfreindrait le Protocole de bonne gouvernance de la Cedeao relatif à l’organisation des élections.
 
« Un ajout en juillet 2018 »
 
Cette exclusion d’adversaires politiques n’a pas échappé aux observateurs électoraux de l’Union européenne après le scrutin de février 2019. « Les candidatures de Khalifa Sall et de Karim Wade n’ont pas été rejetées en raison des parrainages mais parce qu’ils faisaient l’objet de condamnations à une ‘’peine d’emprisonnement sans sursis (…) pour l’un des délits passibles d’une peine supérieure à 5 ans d’emprisonnement » » (Article L.31). Leurs condamnations ont été considérées comme les privant automatiquement de leurs droits civiques, en tant qu’électeurs et, par voie de conséquence, en tant que candidats. Cette interprétation n’était pas sans équivoque. Elle tenait à un ajout fait en juillet 2018 à la liste des pièces à inclure dans les dossiers de candidature, à sa voir le numéro de la carte d’électeur (Article L.115). Ainsi l’éligibilité était explicitement subordonnée à la qualité d’électeur, ce qui est de pratique courante, mais, étant donné l’exposition médiatique des deux cas en question, pouvait apparaître comme dicté par les circonstances », lit-on à la page 30 du Rapport final de la Mission d’observation.
 
En réalité, au regard du manque de fiabilité et de crédibilité morales qui caractérise le président de la république, nombreux étaient les observateurs qui s’étaient fait déjà une raison sur l’issue du dialogue politique voulu par Macky Sall lui-même. Le décor de l’échec était ainsi planté en deux segments : accords sur des aspects précis de la loi électorale mais sans grand danger pour le pouvoir ; désaccords majeurs sur des points plus compliqués comme l’usage du bulletin unique et la suppression des barrières politiques factices privant un certain nombre d’acteurs de participation aux joutes électorales. Arbitre en dernier ressort, Macky Sall savait exactement ce qu’il voulait et comment l’obtenir. Son objectif fondamental était de recruter les têtes de la dissidence du Pds qu’il savait en conflit avec Me Abdoulaye Wade. Ce ne fut donc pas un hasard si la bande à Oumar Sarr a rejoint la mouvance présidentielle avec armes, bagages et convictions après plusieurs décennies de guérilla et d’exercice du pouvoir. A ces moments précis, ont commencé les complaintes de Famara Ibrahima Sagna, alors à la tête du Comité de pilotage du dialogue national, furieux de constater que ses efforts étaient sabotés à certains niveaux du processus… Le hasard peut-être. Le fait est que Macky Sall n’avait plus réellement besoin d’un machin qui, au passage, aura coûté quelques dizaines de millions de francs CFA au contribuable. Les ravages de Dame Covid-19 se chargeront de finir le sale boulot…
 
Le « Code Kéba Mbaye » est mort
 
Au sortir de cette grande récréation, on peut bien accabler une certaine opposition, autant pour sa naïveté renouvelée face aux stratagèmes du président de l’APR que pour sa propension presque naturelle à se faire piéger par un «lion» qui ne dort jamais. Pouvait-elle pour autant refuser l’appel du président de la république ? Peut-être que oui, peut-être que non. C’est à ce niveau là que le peuple sénégalais, dans sa diversité politique, aurait pu pourtant assister au premier grand geste d’élégance d’un chef partisan lancé à toute vitesse dans un projet de conservation du pouvoir d’Etat.
 
Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence : le « Code Kéba Mbaye » n’existe plus. C’est le Code-Macky qui est à…l’horreur au Sénégal. Autant le premier était concrètement inclusif et à la hauteur des exigences minimales d’une démocratie représentative. Autant le second trahit fondamentalement les soubassements d’une compétition électorale juste et équitable entre acteurs politiques. Mais cela ne dérange pas un président sénégalais historiquement adepte des passages en force et signataire incorrigible de contrats d’exclusion à durée indéterminée contre tous les petits « diables » qui lorgnent son fauteuil...
 

Pour Macky Sall, l’heure de la vengeance a sonné
Le président de la république avait promis de tirer les leçons des événements meurtriers de mars 2012 et leur cohorte de 13 à 14 morts en proclamant sur un air guerrier que cela ne se reproduira pas. Il n’avait pas dit comment. Les images puissantes de villes insurgées pendant plusieurs jours pour défendre les droits politiques et constitutionnels des citoyens trop longtemps bafoués, les déchainements incontrôlables de populations jeunes victimes des conséquences monstrueuses de politiques économiques et sociales dont l’essentiel des retombées ne profitent qu’à des oligarchies connectées au régime, le ras-le-bol contre la pauvreté et l’indigence dont les stigmates sont de plus en plus visibles au cœur et à la périphérie de nos cités, avaient créé un vrai traumatisme chez le président Macky Sall. La belle figure du chef, construite autour d’une fiction sans rapport avec la réalité intrinsèque d’un homme belliqueux et violent, s’était effondrée. A partir de là, la plaie de mars a laissé place à l’idée d’une riposte contre toutes les forces qui avaient mis à nu sa duplicité et son incompétence. L’heure de la vengeance  a sonné, sous la forme d’une procédure d’urgence imposée à une assemblée nationale naturellement ringarde pour faire passer un package de lois du code pénal et du code de procédure pénal dont quelques-unes, scélérates, restreignent et criminalisent substantiellement les libertés relatives aux manifestations et rassemblements pacifiques.
 
L’article 279 alinéa 1 dispose : «Constituent des actes de terrorisme punis de la réclusion criminelle à perpétuité, lorsqu’ils sont commis intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but d’intimider une population, de troubler gravement l’ordre public ou le fonctionnement normal des institutions nationales et internationales, de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte quelconque par la terreur
 
Cette disposition est une conséquence directe des événements dramatiques de mars rappelés plus haut. A elle seule, elle suffit désormais à envoyer devant une chambre criminelle une flopée d’opposants politiques, de militants de la société civile engagés dans la défense des libertés constitutionnelles, d’activistes soucieux de contrecarrer ou de dénoncer les velléités de capture des institutions censées favoriser le fonctionnement démocratique de notre pays. Sa qualité d’épée de Damoclès aux mains du binôme Etat-mouvance présidentielle va constituer une menace permanente pour cette catégorie d’acteurs. A tout moment et au gré de circonstances qui se présenteraient, leurs rassemblements politiques seraient susceptibles d’être versés dans la catégorie «terrorisme» pour peu que des incidents surviennent. La criminalisation se ferait sous la supervision d’un procureur de la république doté d’un spectre d’interprétation des faits d’une grande élasticité.
 
Le maquillage des intentions du président de la république ne fait aucun doute : il profite de la rengaine mondialisée de lutte contre le terrorisme/jihadisme pour chercher à liquider les pans radicaux de l’opposition sénégalaise, ceux qui se déclarent prêts à l’empêcher de concourir à une troisième candidature consécutive à laquelle il s’est déjà auto-exclu. Au travers de l’assemblée nationale, il piège donc et sans coup férir le principe fondamental du droit constitutionnel à organiser des manifestations publiques en toute sérénité. Qui peut s’opposer à ce qu’un Etat et ses démembrements répressifs aux ordres d’une mouvance politique dépourvue d’états d’âme créent les conditions d’une émeute de basse ou petite intensité dans un rassemblement d’opposants et en attribuent ensuite la responsabilité et la paternité à ceux-ci, qu’ils soient des personnes physiques ou morales ?
 
C’est pour cette raison que le débat autour de cette loi qui confond terrorisme à manifestations et introduit le concept de « association de malfaiteurs » devrait être plus politique que technique en raison des visées sous-jacentes non avouables. Le caractère scélérat de cette loi de vengeance vicieuse et disproportionnée n’a pas été mieux rendu que par l’intelligence de situation du député Mansour Sy Jamil. S’adressant à Moustapha Niasse lors des débats d’hémicycle, il lui a dit : «Monsieur le président de l’Assemblée, on vous a vu avec une pierre (le 23-juin 2011, ndlr) (…) Si cette loi existait avant, on vous aurait accusé de terrorisme et vous ne seriez pas là aujourd’hui.»
 

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