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SEYDOU GUEYE (PORTE-PAROLE DU GOUVERNEMENT): L’ex-rocardien plongé dans le bourbier sénégalais

Mardi 1 Novembre 2016

Natif de la populeuse Médina, Seydou Guèye se veut un Lébou bon teint. Maoïste hier, il vire concrètement à la social-démocratie du parti socialiste français, courant Michel Rocard, décédé il y a quelques mois. Intellectuel structuré, porte-parole mesuré et pertinent si les contraintes politiques ne lui imposent pas la langue de bois, il se veut un adepte de la politique autrement, en délivreur de messages. Comme ses fans Charlie Parker ou John Coltrane.
 
Comme tous les enfants de son époque, nés au début des années 60, Seydou Guèye a fait partie de ceux qui ont eu la chance de vivre dans une capitale florissante et fleurissante à tout point de vue. Qui offrait déjà beaucoup d’opportunités, dominée par la présence active d’éminents intellectuels ayant marqué le monde politique sénégalais. Entre autres, Majmouth Diop, fondateur du Parti africain de l’indépendance (Pai) dont le Manifeste publié en 1957 a été un détonateur pour la jeune génération de l’époque. Il y a également de grandes figures comme Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye, Seydou Cissokho, Cheikh Anta Diop, Lamine Coura Guèye et bien d’autres. D’ailleurs, c’est ce qui explique l’engagement politique ‘’prématuré’’ de jeunes comme Seydou Guèye.

«En vérité, très tôt,  j’ai été politiquement encarté. J’étais dans les cellules de formation politique d’obédience maoïste. D’ailleurs, j’en discute très souvent avec Mansour Elimane Kane qui a partagé avec moi la même cellule politique et qui était mon aîné au lycée.»
 
« Bourgeois, révolutionnaire, adepte du reggae »
Les évènements politiques intervenus au Sénégal sous le régime du président Senghor lui sont racontés par les aînés. Pour d’autres, il les a vécus en témoin éveillé. Ce qui lui a donné nécessairement l’envie de rejeter toute entreprise de répression au profit d’une « véritable révolution politique, culturelle et sociale » dans son pays. C’est ainsi qu’il devint un « révolutionnaire affirmé », fortement influencé par la musique de Bob Marley. «Notre jeunesse a été marquée et influencée par le phénomène Bob Marley, donc le reggae. Chez moi, c’était le siège des rastas de la Médina. En réalité, c’était Babylone, on écoutait le reggae et on traduisait les sons de Marley.»

Un univers complet pour comprendre, à son niveau, les enjeux politiques de l’époque. «J’ai fait mon premier exposé politique sur le Manifeste du Parti communiste alors que j’étais en classe de troisième », se rappelle Seydou Guèye. « Cela m’a donné la vocation d’être parmi les éléments les plus avancés durant cette période. Nos conversations portaient sur notre identité politique. Et  souvent, il m’était reproché de ne pas être un évolutionnaire, mais un petit bourgeois. C’était très sympa, certes, mais il y avait cette culture d’un enfant de la Médina qui affleurait au-delà de mon engagement politique.»

Cet engagement a été consolidé par l’expérience acquise dans la gestion du foyer socio-éducatif du lycée Blaise Diagne où il était à l’internat. Un milieu qu’il a partagé avec Ibrahima Sarr, ancien ministre du budget, et d’autres camarades qui occupent aujourd’hui des responsabilités dans l’appareil d’État ou dans le secteur privé.
 
« Meneur de grève »
Ce garçon de la Médina, éduqué pour chasser les principaux maux de la boite de Pandore, avait les mots pour convaincre, rassembler et devenir leader. C’est lui qui le dit ! Remuant et affairé, il était un footballeur ‘’de la rue’’, principal terrain de jeu pour l’écrasante majorité des enfants de son âge. Ce n’est qu’avec l’entrée dans le cycle d’adolescence que lui et ses camarades ont commencé à déplacer leurs sains vagabondages footballistiques sur le parvis du cimetière des Abattoirs. Sur un terrain en goudron portant le nom de ‘’Wembley’’, en référence au mythique stade de Londres. «C’est là où nous avons joué avec Youssou Ndour et Cie. Nous étions structurés en deux équipes. Au niveau de la Rue 11, c’était la base du club de Kussum et tous les soirs, du lundi au vendredi, nous avions un adversaire : l’équipe des Damels. »

Avec un rayon d’amis qui couvraient d’autres quartiers comme la Gueule-tapée, Fass et Colobane, Seydou Guèye devient à la fois « meneur d’hommes » et « séducteur impénitent » qui passait une partie de son temps libre dans les boites de nuit. « J’avais cette capacité à conduire les troupes », dit-il. Une prédisposition qui lui a été utile au lycée Blaise Diagne où il était dans la cohorte des meneurs de grève, cette bande particulièrement crainte par les proviseurs, censeurs et autres surveillants. «J’étais devenu un véritable meneur, sans peur ». Pour un jeune du mouvement maoïste d’alors, ce n’était guère surprenant. La députée Haoua Dia Thiam pourrait e témoigner.
 
Militant de la 2e Gauche
S’il a toujours lutté contre « les lois injustes » dans la société, Seydou Guèye revendique aussi avoir œuvré pour « l’émergence des masses populaires et ouvrières ». Sans clamer urbi et orbi cette doctrine ‘’confuciusienne’’ qui veut que l’autorité de l’empereur s’arrête à la haie du bambou du village’’. Autrement dit, même l’autorité a des limites dans son entreprise de domination idéologique. Opposé à la pensée unique qui veut que les classes dominantes entravent le progrès de la société, il s’éloigne peu à peu des cercles politiques à l’université et oriente sa lutte à travers la révolution culturelle.

«Arrivé à l’université, je n’étais pas en phase avec le dispositif politique ou syndical qui était en place. Après le lycée, j’ai préféré intégré un mouvement culturel du nom de ‘’Caada Gui’’ qui prenait en charge les protestations estudiantines à travers des sketchs.» Par la force des choses, c’est à Paris qu’il devient un « militant fondamental » de la deuxième Gauche. « Ce n’était pas une Gauche complexée, elle assumait au contraire les réalités du marché et de l’heure avec comme ambition de se servir du marché comme moteur de développement et de croissance dans une société de partage. Une deuxième Gauche qui est sortie du complexe de privatisation-nationalisation.»
 
Sorbonnard 
Après une Licence, option droit des affaires, il prend les airs en direction de la France. Un rêve d’adolescent venait de se réaliser pour un meneur de grève reconnu comme tel. Mais entre temps, le jeune homme de la Médina dakaroise a grandi. S’est développée en lui une autre perception de la vie et, surtout, de la politique. À Paris, il choisit la Sorbonne-Panthéon où il fait l’Institut des Hautes études internationales et l’Institut de droit comparé. Curieux et décidé à gravir les échelons, il opte pour l’École nationale d’assurance de Paris et termine son cycle universitaire avec un diplôme d’études spécialisé en Conseil en organisation, conduite et innovation technologique et sociale.

Pour ses premiers pas dans la vie professionnelle, l’ex-futur porte-parole du gouvernement sénégalais s’investit dans le secteur de l’assurance en France. Notamment dans une compagnie nommée « Eagle star », filiale du géant British American Tobacco, puis il intègre la Mutuelle d’assurance des commerçants et industriels de France comme chef du département audit et organisation.
 
Membre actif du Parti socialiste français
Son engagement politique au Sénégal, il le prolonge au parti socialiste français dont il devient un militant actif. En fait, le Ps est le premier véritable parti politique auquel Seydou Guèye adhère. Il passe ainsi de la pensée maoïste à la social-démocratie d’essence occidentale, deux visions du monde et deux pensées politiques qui prônent intrinsèquement un humanisme bon teint. C’est pourquoi le saut pour l’autre versant n’a pas été l’équivalent d’une escalade de l’Himalaya.

Par le truchement d’un collègue de travail, le Médinois rencontre l’immense Michel Rocard, à l’occasion d’un diner. Et le contact s’est fait tout naturellement, se souvient-il.

«C’est à partir de là que le champ de la réflexion qui était une préoccupation centrale pour Rocard a occasionné un point de convergence dans nos relations.» A cet instant là, s’ouvrent un destin et une porte, ceux d’un « engagement politique plus formel doublé d’un contact permanent avec les populations. » Pour réussir une telle entreprise, « il fallait penser, beaucoup penser » afin de fournir des solutions probantes aux décideurs. «A force de travailler dur, je suis devenu le délégué général du cadre de réflexion puisque Rocard avait organisé des clubs de réflexion à côté d’autres personnalités comme Bernard Kouchner qui animait un Club dénommé ‘’Réunir’’. Il y avait aussi le Cercle Condorcet, le club ‘’Initiative’’ que dirigeait Jean-Paul Huchon (ndlr : ex-président de la région Île de France). »

Dans ses fonctions nouvelles de délégué des clubs de réflexion présents dans tous les départements de l’Hexagone, Seydou Guèye ne chômait pas. Il devait coordonner de très près leurs activités. « La réflexion devait servir de base d’argumentation aux positions du courant dans la bataille de ligne qui se menait à l’intérieur du Ps français », explique-t-il à Nouvel Hebdo. «Un courant est une identité particulière, mais qui appartient à la même idéologie. Ce n’est pas un conflit interne, mais un débat d’idées. Cette fertilisation croisée a permis au Ps d’élaborer des propositions qui ont eu un impact social et politique assez fondamental.»

Une partie de la réforme du système fiscal française s’est jouée ici, sous-entend Seydou Guèye. « En termes d’efficacité et de solidarité », précise-t-il. « Il y a eu d’autres propositions du courant rocardien qui ont beaucoup influencé le commun-vivre-ensemble des Français. Dans la galaxie de Rocard que l’on appelait la ‘’Rocardie’’, il y avait aussi le Centre international Pierre Mendes. » Un cadre propice pour côtoyer d’éminents intellectuels qui réfléchissaient sur « les mutations de la société ». Devenu plus mature et expérimenté pour être au centre de l’agora politique, il comprit que « la politique est une question de demain à laquelle on donne une réponse aujourd’hui », indique-t-il. « Chez Rocard, il y avait trois éléments qui indiquaient notre identité et notre culture. Ce sont: le penser clair, le parler vrai et l’agir concret. » L’esquisse d’une autre manière de faire de la politique.
 
Faire autrement la politique, loin des tentations
A son retour au Sénégal après des années passées en France, Seydou Guèye se rapproche d’Abdourahim Agne, ancien baron du Parti socialiste sénégalais et fondateur du parti de la réforme (Pr). «Avec cet éminent homme politique, nous avons monté ce parti pour, justement, faire la politique autrement. Nous avons essayé et avons réussi beaucoup de choses jusqu’à ce que je décide de le quitter pour rejoindre l’alliance pour la république (Apr). Nous avions quelques petites divergences. » Brouilles ou désaccord sur lesquels il n’a pas souhaité s’épancher outre mesure. Faire la politique autrement, Abdourahim Agne y a-t-il réussi ? A voir.

Le slogan est utilisé à outrance dans le landerneau politique sénégalais. Le porte-parole du gouvernement et du parti présidentiel l’appréhende à sa façon. «Tout est dans la posture, le mode de présence de l’acteur politique, puisque faire la politique autrement, de mon point de vue, c’est redonner à la politique sa véritable vocation et ses lettres de noblesse. Mais nous sommes un peu envahis par la tentation politicienne qui en définitive ne se pose pas les vraies questions.»

Critique à l’endroit de ses « collègues », Seydou Guèye dénonce la tendance à faire de la politique uniquement pour des objectifs de pouvoir et de positionnement dans le pouvoir. «Dans ce schéma, je pense que les citoyens ne se retrouvent pas. Si nous voulons consolider la politique autrement, il nous faut prendre en charge le triptyque précité : penser clair, parler vrai et agir concret.» Mais pas seulement. «Nous hommes politiques, il nous faut arrêter de nous faire face et de faire face aux citoyens pour leur dire la réalité. Dans le ping-pong que nous jouons entre nous, il n’y a rien de positif et qui est utile aux Sénégalais. Il faut nous voir notre mode de présence en politique et notre intervention en politique.» C’est pourquoi, dit-il, «moi, je travaille à la promotion de la citoyenneté où il y a d’énormes pas à faire.»
 
Agent marketeur de la République
Désormais marié au costume comme indispensable à ses missions dans l’Etat, Seydou Guèye n’en préfère pas moins le jean associé à des baskets. Un souvenir de jeunesse lorsqu’il portait fièrement des rastas, bien avant que n’apparaisse aux Sénégalais cette calvitie devenue patrimoine du public. Ayant viré au jazz, il se voit en messager au service de la société, à l’instar de John Coltrane, Charlie Parker ou Dizzie Gillespie. Lui-même est d’ailleurs un délivreur de messages en sa double qualité de porte-parole. «Le rôle d’un porte-parole n’est pas de faire plaisir à ses camarades de parti. Son rôle est de s’adresser aux citoyens et à l’opinion. Il arrive que ce je dis ne plaise pas souvent à mes camarades, mais en vérité, je parle en leur nom et en celui du Gouvernement. Je parle surtout aux Sénégalais.»

A ce monogame qui dit ne pas trop penser à élargir ses « galons », la responsabilité de rendre les choses plus compréhensibles. «Je dois être le médiateur entre la complexité de la décision et la compréhension de l’opinion. Mon travail est un travail d’explication et faire partager notre monde.» (Par Abdoulaye Mbow, avec Momar Dieng)

 
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