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Ma conscience ne se délègue pas (Par Moustapha Diao)

Mardi 13 Octobre 2026

« Dieu m'a donné le libre arbitre : nul mortel ne dirigera ma conscience ». Dieu m'a laissé mon libre arbitre. Il aurait pu m'en priver et il ne l'a pas fait. Cela m'oblige. Un don de cette taille ne se range pas dans un tiroir, encore moins entre les mains d'un autre. Un mortel ne saurait donc être mon directeur de conscience : il n'a reçu de Dieu ni ma part de liberté, ni ma part de comptes à rendre. En effet c'est bien de comptes qu'il s'agit. Le jour où il faudra répondre de mes actes, je ne pourrai pas désigner un guide du doigt et dire : c'est lui qui a décidé. Cette ligne de défense n'est pas ouverte à celui que Dieu a fait libre. Ce que j'ai fait, c'est moi qui l'ai fait.

 

Conseiller n'est pas diriger. Il faut pourtant éviter un contresens. Refuser un directeur de conscience n'est pas refuser tout conseil. J'ai eu des maîtres, j'ai écouté des aînés, je me suis laissé reprendre quand j'avais tort. Le conseiller éclaire, le directeur décide. Le premier met une lampe dans ma main, le second prétend marcher à ma place. Je prends la lampe de bon cœur, mais les pas restent les miens.

 

On objectera que la liberté est lourde et que la conscience peut se tromper. C'est vrai. Je me trompe, comme tout le monde. Mais une erreur commise en conscience m'instruit, alors qu'une obéissance qui m'égare ne m'apprend rien, puisque je n'y étais pas. L'erreur est le prix de la liberté, et ce prix me paraît juste.

 

Reste la solitude, que l'on prête volontiers à celui qui s'assume. Elle est réelle, mais elle n'est pas un isolement. On peut avoir des amis, des maîtres, des frères, et demeurer seul au moment de trancher. Cette solitude-là n'est pas un abandon. C'est l'endroit exact où se tient la responsabilité.

 

La tentation de ne plus juger ! Cette frontière est ancienne, et les sociétés l'oublient volontiers. L'homme politique réclame de l'obéissance, le chef de parti de la discipline, le tribun de la ferveur. Chacun, à sa manière, demande qu'on lui confie sa conscience en échange d'un confort : ne plus avoir à juger. Le marché est tentant, parce que juger fatigue. Mais celui qui renonce à juger ne devient pas innocent. Il devient disponible, pour le meilleur comme pour le pire, et l'histoire montre assez souvent lequel des deux l'emporte.

 

Un gourou et sa secte

 

Poussons cette logique jusqu'au bout, là où elle cesse d'être une tentation pour devenir un système. Un gourou est celui qui a fait de la direction de conscience un métier, et de la secte son atelier.

 

Regardons ce qu'il exige, car la liste est toujours à peu près la même. Il exige d'abord l'obéissance, et pas l'obéissance à une règle connue de tous : l'obéissance à sa personne, à son humeur, à ce qu'il décidera demain. Il exige ensuite que l'on cesse de douter, et il a l'habileté de présenter le doute comme une faiblesse, puis comme une faute, puis comme une trahison. Celui qui interroge devient suspect. Celui qui se tait devient exemplaire.

 

Il exige aussi la rupture, par étapes. On commence par prendre de la distance avec ceux qui « ne comprennent pas » : les amis, puis la famille, puis tout regard extérieur. Le cercle se resserre jusqu'à ce que la voix du maître soit la seule que l’on entende. Il exige les biens, souvent, parce qu'un homme qui a tout donné ne peut plus partir sans tout perdre. Il exige le secret, qui rend les fidèles complices de ce qu'ils ne comprennent plus. Il exige enfin la confession, c'est-à-dire que chacun lui livre ses faiblesses, de sorte qu'il détienne de chaque conscience la clef et le double de la clef.

 

Aucune de ces exigences n'est brutale à l'origine. Voilà ce qui rend la chose redoutable. On ne prend pas une conscience de force, on se la fait remettre, morceau après morceau, par des gens qui croient donner librement. Chaque renoncement semble petit, et c'est leur somme qui fait un esclave consentant.

 

Ce que le gourou demande à ses disciples, c'est très exactement ce que le libre arbitre interdit de céder : le jugement, le discernement, la responsabilité. Il réclame comme un dû ce que Dieu a laissé à chacun comme un don. Il se place entre l'homme et celui qui l'a fait libre, et il s'y installe.

 

Cette dérive n'est pas une invention de notre époque, et nos propres maîtres l'ont combattue. El Hadji Malick Sy écrivait en son temps contre des marabouts imposteurs qui, au nom du soufisme, se servaient de la religion à des fins bassement matérialistes. Dans “Kifâya ar-râghibîn”, il dresse un réquisitoire contre la cupidité, l'instrumentalisation du sacré et le commerce de la religion. Le maître authentique est ainsi le premier à désigner le faux maître. Celui qui s'interpose entre l'homme et Dieu pour en tirer profit n'est pas un guide : il est ce que Tivaouane a toujours appelé un imposteur.  

 

 Certainement que tous ceux qui suivent le gourou ne sont sots. Beaucoup sont sincères, cherchent un sens, une chaleur, une certitude, et il est difficile de leur en vouloir. Mais le fait est là : une conscience que l'on a remise à autrui ne revient pas toujours en bon état.

 

Le clerc au service du maître

 

Il reste un fait qui étonne, et que l'on retrouve dans presque tous les cas : le gourou n'avance jamais seul. À côté de lui, on trouve presque toujours des hommes instruits, parfois très instruits, bardés de diplômes, qui se chargent de le défendre.

 

On s'attendait à l'inverse. On voudrait croire que l'instruction vaccine, que celui qui a beaucoup lu ne se laisse pas prendre. Il n'en est rien. Le diplôme donne des armes, il ne donne pas de boussole. Celui qui sait argumenter peut tout aussi bien servir la vérité que l'habiller, et il sait toujours trouver la raison savante qui rend respectable ce que le simple bon sens aurait refusé.

 

Le mécanisme est connu. Le gourou apporte l'autorité, l'intellectuel apporte la justification. L'un dit ce qu'il veut, l'autre explique pourquoi il a raison. Ce partage des rôles est redoutable, parce qu'il donne à l'emprise un visage présentable : on ne croit plus suivre un homme, on croit suivre une pensée.

 

Pourquoi des esprits cultivés s'y prêtent-ils ? Les raisons sont rarement nobles, mais elles sont humaines. La proximité du pouvoir flatte. La vanité d'être l'interprète officiel d'un grand homme console de bien des déceptions. L'intérêt pèse aussi, de façon plus ou moins avouée. Et puis il y a cette pente subtile : une fois engagé, on ne peut plus reculer sans reconnaître qu'on s'est trompé, alors l’on s'enfonce, et l'on met son intelligence à défendre ce que l'on aurait dû examiner.

 

Le dommage vient ensuite. Autour de ces intellectuels, il y a ceux qui n'aiment pas réfléchir, ou qui n'en ont pas le temps, ou qui ont pris l'habitude de laisser ce travail à d'autres. Ceux-là raisonnent en raccourci : « Il est docteur, il est professeur, il a écrit des livres, il doit avoir raison. » Ils ne suivent plus le gourou : ils suivent le diplôme de celui qui défend le gourou. C'est ainsi que des gens simples, qui auraient sans doute résisté au maître seul, se laissent conduire par son avocat. La paresse de penser trouve ainsi un alibi respectable.

 

Il faut ici rendre justice à ceux qui font autrement. Des intellectuels, il y en a qui gardent leur distance, qui disent non quand il faut, qui préfèrent perdre une place qu'une conscience. On leur doit beaucoup. Et la sagesse de chez nous les avait devancés. 

 

Cheikh Ahmadou Bamba, dans “Kun Kaatiman’’, adresse aux chercheurs de savoir un avertissement net : la connaissance n'est jamais le partage de celui qui désobéit à Dieu et nuit à autrui. Autrement dit, le diplôme ne remplace pas la droiture, et celui qui plie son intelligence au service de l'injustice n'a pas le savoir, il en a seulement l'apparence.

 

Cela me conforte dans ma maxime. Si un titre ne dispense pas de juger, c'est que personne ne peut juger à ma place, pas même le plus savant. Un diplôme atteste d'un parcours, pas d'une probité. Je peux écouter l'homme instruit avec respect, mais je dois vérifier ce qu'il dit comme je vérifierais ce que dirait n'importe qui : par les faits, par la logique, par ma propre conscience.

 

Il serait injuste de confondre ce système avec le respect que l'on doit à un savant, à un guide, à un homme de piété. Respecter n'est pas remettre sa conscience. Les plus sages d'entre eux le disent eux-mêmes : on peut apprendre d'eux, mais on ne répond pas à leur place. Même les voies les plus rigoureuses ne demandent pas de remettre sa conscience à un homme : elles demandent de la tourner vers Dieu et vers le modèle du Prophète. Un maître digne de ce nom veut former des consciences, pas les occuper.

 

Ce que cela dit de notre vie politique

 

Transposons maintenant cette mécanique sur la place publique, car elle n'est pas réservée aux sectes.

Depuis quelque temps, le débat sénégalais se dégrade. L'invective remplace l'argument, l'injure tient lieu de réplique, le dénigrement passe pour du courage. On attaque l'homme plutôt que l'idée, sa famille plutôt que son bilan, son origine plutôt que ses actes. Et au bout de cette pente, plus grave encore, on se met à désigner l'étranger comme un coupable commode, comme si la teranga, que nous aimons invoquer, pouvait survivre à ceux qui la prononcent en fermant la porte.

 

Je ne crois pas que ce soit d'abord une affaire de méchanceté. C'est une affaire de conscience déléguée. Le militant qui insulte pour son chef n'insulte pas toujours de son propre mouvement : il relaie. Il répète ce qu'on lui a mis dans la bouche, parce que penser lui paraît moins sûr que suivre. Il a remis son jugement à quelqu'un, et ce quelqu'un en use à sa place. Chaque camp, hélas, a ses fidèles qui font cela, et aucun n'a le monopole de l'excès.

 

On retrouve, en moins radical, les exigences évoquées plus haut : l'obéissance sans examen, le doute traité en trahison, le cercle qui se resserre autour de ceux qui pensent pareil, la suspicion jetée sur quiconque nuance. Et l'on retrouve aussi le clerc, l'intellectuel diplômé qui offre au chef ses arguments et ses raisonnements, et dont l'autorité de titre entraîne ceux qui n'ont pas le temps ou l'envie d'examiner. Le chef de parti qui voit dans la modération une faiblesse n'est pas loin du gourou qui voit dans le doute une faute. Il demande à ses partisans ce que seul Dieu a le droit de laisser à chacun : une conscience entière.

 

Or un pays n'est pas fait de partisans, il est fait de citoyens. Le citoyen se distingue du fidèle par une chose précise : il garde pour lui le dernier mot. Il peut soutenir, voter, militer, mais il continue de juger. Il applaudit ce qui lui paraît juste et se tait, ou proteste, devant ce qui lui paraît injuste, même quand cela vient de son propre camp. C'est ce droit de dire « non, pas cela » qui protège une nation de ses propres emballements.

 

Les injures, il faut le reconnaître, ne coûtent rien à celui qui les lance, et c'est leur danger. Elles ne construisent rien, elles ne prouvent rien, et elles laissent derrière elles des rancœurs que nul décret ne dissout. 

 

Quant à la xénophobie, elle est l'aveu d'un échec : celui qui ne sait plus répondre à ses difficultés leur cherche un visage étranger. Ce n'est ni digne de notre histoire d'hospitalité, ni utile à nos problèmes, qui restent entiers une fois l'étranger désigné.

 

Ce que la maxime oblige

 

Si ma conscience ne se délègue pas, alors je ne suis le porte-voix de personne. Je n'ai pas à répéter ce que l'on me souffle, ni à haïr ce que l'on me désigne. Je peux rester loyal à une cause sans devenir le haut-parleur de ses humeurs, et exiger de mes propres amis la tenue que j'exige de leurs adversaires.

 

Chacun, à son niveau, détient donc un pouvoir modeste mais réel : ne pas relayer, ne pas applaudir ce qui avilit, ne pas laisser sa voix servir à ce que sa conscience refuserait. Un pays se redresse rarement par ses grands discours. Il se redresse quand assez de citoyens reprennent en main leur propre jugement.

 

Je ne méprise personne. Je ne demande pas aux autres de faire comme moi. Je dis seulement ce que je dois à Dieu et à moi-même : garder pour moi ce que Dieu m'a confié, et n'en répondre qu'à lui.

 

Moustapha DIAO 

 

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