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Élisabeth II 1926-2022 - Grosses funérailles, grosse facture

Dimanche 18 Septembre 2022

Alors qu’on s’apprête à enterrer la reine Élisabeth II, après 12 jours de deuil national au Royaume-Uni, certains commencent à s’interroger sur les enjeux économiques liés à l’évènement.
 
Le prix de l’opération n’a toujours pas été dévoilé par le gouvernement. Mais dans les médias, les spéculations vont bon train.
 
Certains estiment que les funérailles coûteront entre 9 millions de livres (13 millions CAN), et 30 millions de livres (45 millions CAN), alors que d’autres évoquent carrément plusieurs « milliards », The Economic Times allant jusqu’à avancer la somme de 6 milliards (environ 9,2 milliards CAN) !
Ce chiffre impressionnant peut s’expliquer.
 
Tout le cérémonial entourant le deuil et la succession (procession, enterrement, couronnement) coûtera une fortune. On parle de 6,5 millions de livres (9,9 millions CAN), rien que pour le dispositif de sécurité prévu pour les funérailles, qui impliquera 10 000 policiers et le concours de l’armée.
 
On estime par ailleurs que le congé national, décrété lundi pour les funérailles, privera l’économie britannique de plusieurs millions, même si des revenus touristiques en compenseront une partie. Sans parler des multiples coûts liés aux changements sur les billets de banque, les pièces de monnaie, les passeports, les timbres, etc.
 
Fait à noter : les dépenses de ces obsèques nationales – les premières depuis celles de Winston Churchill en 1965 – seront assurées par l’État.
Ultimement, la note sera donc refilée aux contribuables.
 
Une inflation historique
 
En d’autres temps, cela aurait été moins choquant. Mais il faut savoir que le Royaume-Uni traverse actuellement une crise du coût de la vie historique, avec une inflation frisant les 10 %, un record depuis 40 ans.
 
Les prix du gaz et de l’électricité sont en voie d’exploser (hausse annoncée de 80 % du plafond tarifaire !) et la pauvreté est plus visible que jamais, tandis que la grogne sociale commence à monter.
 
Malgré les aides gouvernementales promises il y a 10 jours par la nouvelle première ministre Liz Truss, l’institut anglais Legatum estime que 1,3 million de Britanniques pourraient glisser sous le seuil de pauvreté au cours de l’hiver, portant le total à plus de 16 millions (une personne sur cinq) au Royaume-Uni.
 
Bref, les funérailles de la reine ne feront rien pour aider une économie déjà fragilisée par la flambée des prix. Selon les projections du groupe de réflexion Pantheon Economics et rapportées par Global News cette semaine, l’évènement pourrait même achever de pousser le pays vers une « récession technique » au cours des prochains mois.
 
Contraste dérangeant : selon une enquête du magazine Forbes parue l’an dernier, la fortune de la famille royale s’élèverait à 24 milliards de livres (36,7 milliards CAN), soit environ le prix de quatre célébrations de funérailles nationales. Et ses finances, opaques, continuent de susciter des questions, notamment en ce qui a trait à ses privilèges fiscaux (impôts sur l’héritage).
 
Un meilleur usage de cet argent
 
Au Royaume-Uni, l’heure n’est pourtant pas à la critique.
On attend manifestement que la poussière soit retombée pour débattre de ce sujet sensible.
 
Signe d’un malaise : les organismes caritatifs, tout à fait disposés à commenter la crise du coût de la vie il y a encore une semaine, ont systématiquement décliné nos demandes d’entrevues concernant les dépenses somptuaires de l’évènement.
 
Il s’en trouve malgré tout pour dénoncer cette injustice. C’est le cas d’Ann Murphy, responsable d’une banque alimentaire dans Vauxhall (centre de Londres), rencontrée mercredi sur l’heure du midi.
 
Cette travailleuse communautaire, qu’on surnomme Nanny Ann parce qu’elle est un peu la maman de tout le monde dans le quartier, côtoie la pauvreté au quotidien depuis des années. Elle voit augmenter la misère, la maladie mentale et constate que le nombre de « clients » pour la banque alimentaire de Vauxhall ne cesse de grandir à cause de la situation économique.
 
Dans ce contexte, elle se dit « outrée » par l’ampleur des funérailles et considère que le palais de Buckingham aurait dû se garder une petite gêne.
 
« Elle méritait quelque chose de gros. Mais peut-être pas aussi gros, lance-t-elle, en grillant une cigarette. On sait que c’était Sa Majesté la reine. On sait que 70 ans sur le trône, c’est un exploit. Mais est-ce qu’on ne pourrait pas faire un meilleur usage de cet argent ? Pourquoi ne pas en donner un peu aux sans-abri et aux gens qui galèrent pour payer leurs factures ? »
 
« Les gens qui sont ici, ils se demandent d’où vient tout cet argent », ajoute Emily Duff, bénévole à la banque alimentaire.
 
 [Les gens] se demandent pourquoi on réussit à trouver 6 milliards pour un enterrement alors qu’ils se débattent pour survivre. Pour eux, cette situation n’a aucun sens.  (Emily Duff, bénévole dans une banque alimentaire)
 
Amertume ? Colère ? Ni l’un ni l’autre, tranche Emily. « Plutôt un sentiment de lassitude, et l’impression que rien ne changera jamais. Ils n’attendent plus grand-chose. Ce qu’ils voient, c’est qu’il y a une réalité pour les riches et une réalité pour les pauvres. »
Malgré tout, on n’en veut pas complètement aux royals.
 
Assis sur un parapet, à la sortie de la banque alimentaire, peau blême et bouche édentée, Dylan nous confie qu’il a prêté allégeance à la Couronne quand il était dans l’armée. C’était il y a longtemps, dans une autre vie.
 
Mais pour lui, ce serment ne doit pas être brisé, injustice ou pas.
« C’était ma reine, conclut-il. Il n’y a rien d’autre à dire. C’était ma reine… » (La Presse)
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