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Dionne-Macky : Les raisons de la rupture de 2008

Mardi 31 Janvier 2017

Entre le Président Macky Sall et son Premier ministre Mahamed Boun Abdallah Dionne, les relations n’ont pas toujours été au beau fixe. Alors que le premier était empêtré dans un affrontement mortel avec les Wade, le deuxième avait choisi un moment de s’éloigner d’un milieu – la politique dans sa version hard - qui n’était pas forcément le sien. Une rupture s’en était suivie, diversement interprétée par des acteurs d’une époque et d’une histoire encore vivaces dans les esprits de certains. Dionne avait-il trahi Sall sous la pression de Karim Wade ? Difficile de l’affirmer. Mais aussi, difficile de le nier. À chacun son penchant…
 
 
Sénégalais depuis qu’il a été nommé Premier ministre par le chef de l’État le 6 juillet 2014. Informaticien de formation ayant fait ses armes à la multinationale américaine Ibm et ancien chef du Bureau économique de l’ambassade du Sénégal à Paris, Mahamed Boun Abdallah Dionne a quitté le Sénégal en 2008. Un départ qui faisait suite au conflit survenu au Parti démocratique sénégalais et relatif à la convocation de Karim Wade devant l’Assemblée nationale pour s’expliquer sur l’exécution des chantiers de l’Agence nationale pour l’organisation du sommet de la Conférence islamique (Anoci).
 
D’un niveau intellectuel reconnu, cet adepte de Sun Zu, du nom de ce général chinois qui a écrit «’L’art de la guerre», fut cadre de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (Bceao) et expert de la Conférence des Nations-unies sur le commerce et le développement (Cnuced) au Maghreb. On le décrit comme un «homme franc» qui dit toujours ce qu’il pense, ce fan des cigares de marque comme Montecristo, Partagas, Punch, Romeo y Julieta, Trinidad, Vegas Robaina, reste un confident du Président Macky Sall qu’il avait pourtant quitté au moment de la grande guerre contre Wade et ses faucons.
 
Médiateur entre Wade et Macky
Mahamed Boun Abdallah Dionne, «ami fidèle» du Président Sall, a été rappelé pour succéder à Aminata «Mimi» Touré limogée selon le principe à géométrie variable qui sanctionnait les responsables du parti présidentiel battus aux élections locales de juin 2014. En réalité, les deux hommes se connaissent, se sont fréquentés, et chacun détient des «secrets» de l’autre. De quoi faire dire à une des sources de Nouvel Hebdo : «Nous savions pertinemment qu’il sera tôt ou tard son Premier ministre après que Macky Sall a été porté à la magistrature suprême. Il fallait juste donner du temps au temps, arrondir les angles entre eux avant que Dionne n’accepte de revenir.» Arrondir les angles suppose qu’il y avait «problème».
 
Ce que ne conteste pas notre interlocuteur. «Bien qu’ils soient de (vrais) amis, il faut dire que leurs relations s’étaient un peu détériorées», explique-t-il. «Car, au moment où Macky Sall faisait face au Président Wade et surtout aux faucons du Palais, Dionne avait tout fait pour les réconcilier. Parce que pour lui, il n’était pas question que son ami entre en conflit avec (son) bienfaiteur. Ce que l’autre n’avait pas trop aimé surtout qu’il s’était décidé à prendre son destin en main suite à sa destitution du poste de numéro 2 du Pds.»
 
Une amitié ternie par des secousses politiques
Natif de Gossas le 22 septembre 1959, Mahamed Boun Abdallah Dionne aura tout tenté pour faire capoter les plans de hauts responsables libéraux qui voulaient à tout prix en finir avec celui qu’ils considéraient comme un «ennemi» de Me Wade parce qu’il avait eu la mauvaise idée de demander des comptes à Karim Wade pour le compte de la onzième législature de l’Assemblée nationale.
 
Directeur de cabinet du Premier ministre Macky Sall, rapporte-t-on, Mahamad Dionne avait également réussi à convaincre Me Alioune Babara Cissé de créer «un bouclier» autour de leur ami afin de l’épargner des «francs-tireurs tapis au Palais présidentiel». Seulement, après moult tentatives qui se sont avérées vaines – Macky Sall campant sur sa position et refusant de marquer le pas pour une réconciliation – Dionne s’est décidé à se retirer et quitter le pays pour aller poursuivre sa carrière à l’international. «Les gens racontent et parlent sans savoir la vérité. Entre les deux hommes, c’est une longue amitié qui a été ternie par des secousses politiques. L’un voulait la paix, l’autre refusait de se laisser piétiner. Cela avait causé un malentendu entre eux, et Dionne avait préféré abandonner le combat et partir. Bien évidemment, Macky Sall lui en a un peu voulu et cela n’a pas été fameux entre eux.
 
Mais, comme ils se connaissent trop bien, et que chacun maîtrise et détient de petits secrets sur l’autre, il était évident que le «vrai» Premier ministre sur lequel le Président pouvait compter pour tout ce qu’il veut faire, n’était est autre que Dionne, qui est surtout un homme d’influence.»
 
«Dionne n’a pas trahi Macky»
Si certains donnent des versions assez différentes sur les véritables relations entre les deux amis, un ex-membre du Pds qui a atterri dans les prairies marron du pouvoir tente d’expliquer pourquoi Dionne ne pouvait pas être à l’aise dans cette crise violente au cœur du pouvoir des Wade, lui qui ne fréquentait pas trop les cercles politiques partisans. «S’il a accepté de travailler avec Macky Sall au moment où il était Premier ministre, c’est parce que Dionne est un technocrate avant tout, un intellectuel de haut niveau sur qui le président pouvait compter. »
 
C’est pourquoi, «lorsque les problèmes ont véritablement commencé à germer entre Me Wade et son ami, il a sincèrement joué les médiateurs, mais il s’est très vite rendu compte que ce n’était pas son milieu. Et après avoir parlé à Macky Sall, il a accepté de partir pour reprendre sa carrière hors du pays», raconte-t-il. Précisément à l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (Onudi). Non sans affirmer avec force que Dionne n’a jamais trahi personne, Macky Sall encore moins, contrairement à des bobards en circulation.
 
Genèse d’un conflit entre «père et fils»
Le conflit entre Wade et Macky Sall n’aurait pas débuté avec la convocation de Karim Wade à l’Assemblée nationale. En effet, raconte un témoin de l’histoire : «Les choses ont véritablement commencé lors des renouvellements de bases au Parti démocratique sénégalais (Pds). Quand Macky Sall les a démarrés, ses détracteurs ont commencé à le dénigrer en disant qu’il plaçait ses hommes. Ce n’est que par la suite que Wade avait mis fin aux opérations.»
 
En parallèle, ajoute-t-il, «les faucons ont également engagé le combat contre lui. Tout le monde se souvient de cet épisode grave quand, arrivé au Palais, les gendarmes ont fouillé Macky Sall alors qu’il était encore Premier ministre. Wade n’était pas au courant, car ce sont encore les faucons qui avaient tout manigancé. Malgré tout, il avait réussi à faire tout ce qu’il devait faire en gagnant les législatives de 2007 et en entamant avec brio les grands travaux du Président de la République.»
 
De l’éclatement du conflit à l’Assemblée nationale
Alors directeur de cabinet du Président de l’Assemblée nationale qui n’était autre que Macky Sall, Mouhamed Boun Abdallah Dionne «faisait partie» de ceux qui sentaient que les choses allaient se détériorer car les «faucons» n’allaient pas lâcher du lest «avant d’avoir porté l’estocade» à l’ambitieux Macky Sall. «Il avait fait de l’Assemblée nationale une vitrine. Il était même d’accord, sur proposition du Bureau d’auditionner des ministres. Alors, Iba Der Thiam, Mamadou Seck et d’autres lui ont proposé que l’Assemblée puisse entendre Karim Wade.
 
Lorsqu’il a signé le document, les gens sont allés voir Wade pour lui dire que Macky Sall cherche à humilier son fils. À partir de cet instant, le bras de fer était engagé. Le combat avait commencé», raconte ce témoin de l’histoire. Durant cette période, des regards s’étaient tournés vers Mahamed Dionne. Le directeur de cabinet du Président de l’Assemblée nationale devait forcément prendre position dans ce conflit entre politiciens rompus aux querelles et aux luttes de factions. «Même s’il n’a pas exprimé ses sentiments devant l’opinion, cette guerre l’avait totalement déstabilisé», se rappelle un responsable du Pds. « Karim Wade lui-même n’hésita pas à entrer en jeu, en demandant à M. Dionne de quitter son poste. Dionne ne pouvait plus supporter cette pression puisqu’il n’était pas un homme politique. Et, chaque jour, la pression augmentait.»
 
«J’en ai assez de vos combats politiques…»
En face, une version contraire existe. Elle est rapportée par des proches de Macky Sall, alors président de l’Assemblée nationale. «Nous étions à son domicile situé derrière le ministère de l’Économie et des finances. Mahamed Dionne, son directeur de cabinet, est venu lui remettre les clefs de son bureau à l’hémicycle et lui signifier qu’il avait décidé de partir, car il n’en pouvait plus de leurs combats politiques», indiquent-ils. C’est ainsi que Diène Farba Sarr est devenu le directeur de cabinet remplaçant jusqu’au clash avec les Wade. «C’est à cette époque que le chef de cabinet Moustapha Kane est également parti, en direction des États-Unis», ajoutent nos interlocuteurs.
 
Après le départ de Dionne, la garde rapprochée…
Durant la guerre à l’Assemblée nationale et jusqu’à sa démission, Macky Sall n’a pas été seul. «En dehors de sa femme Marième Faye, Diène Farba Sarr a porté le combat et n’a jamais reculé». Ce qui lui a valu plus tard sans doute d’avoir été nommé directeur général de l’Apix puis ministre du Renouveau urbain. «Il a même vendu des terrains et d’autres  biens pour soutenir un ami presque terrassé par les Wade et leurs courtisans.»
 
Au-delà, l’ex-ministre des Affaires étrangères Alioune Badara Cissé, limogé puis nommé Médiateur de la République, le conseiller politique Abdourahmane Ndiaye, Maxime Jean Simon Ndiaye, le secrétaire général de la présidence, Abdoulaye Badji, le chef de cabinet au Palais, Ndiogou Wack Seck, le Pca de la Rts, et bien d’autres sont considérés comme ayant été des composantes essentielles de la garde rapprochée de Macky Sall… «Dionne pouvait en être mais il a fait le choix de partir à un moment crucial de l’affrontement entre Abdoulaye Wade et Macky Sall. Nous ne pouvions que respecter cette décision mais pour nous, elle avait une signification…»

 
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