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Cheikh Tidiane Sall (ambassadeur du Sénégal en Allemagne) : « La réalité sur les migrants sénégalais » (entretien)

Vendredi 12 Avril 2019

En séminaire de perfectionnement à Berlin depuis le 6 avril dernier, un groupe de journalistes sénégalais, avec l’appui de la Fondation Friedrich Naumann, a pu s’entretenir avec l’ambassadeur du Sénégal en Allemagne. Avec lui, nous avons passé en revue la situation quelques fois difficile de certains de nos compatriotes migrants, la coopération entre les deux pays, la frilosité des hommes d’affaires allemands, la question relative aux papiers d’état-civil et aux passeports, etc. Entretien.


Excellence, vous avez pris fonction en juillet 2018. Combien y’a-t-il de Sénégalais établis en Allemagne ?
 
Selon des chiffres fournis par des autorités allemandes, il y aurait environ 6000 Sénégalais vivant en Allemagne dont les 2/3 ne sont pas immatriculés dans les registres de l’Ambassade. Ils sont principalement établis dans l’Ouest, dans la Rhénanie du Nord Westphalie, au sud en Bavière et à Berlin. On retrouve quelques-uns aussi dans l’ancienne Allemagne de l’Est et qui, majoritairement, étaient venus pour les études. C’est d’ailleurs le cas du député allemand d’origine sénégalaise Karamba Diaby (Spd).
 
Des Sénégalais sont-ils détenus dans les prisons allemandes ? 
 
Oui mais Dieu merci, nous n’en avons pas enregistré beaucoup, une quarantaine, et parmi eux aucun, à notre connaissance, n’est poursuivi pour des crimes d’une extrême gravité. La plupart sont détenus pour vols, vente de drogue, agression. Il faut noter qu’il est difficile pour les services de l’Ambassade d’avoir une idée exacte du nombre de ressortissants sénégalais derrière les barreaux car d’une part il y en a qui ne souhaitent pas que leur situation carcérale soit communiquée, ni à leurs parents, ni à leur représentation diplomatique et d’autre part certains détenus qui se prévalent de la nationalité sénégalaise ne le sont pas après vérification.
 
Qu’est-ce que l’ambassade fait en termes d’assistance pour les détenus ?
 
Dès que l’ambassade reçoit notification d’une arrestation d’un Sénégalais, des contacts sont aussitôt établis avec l’intéressé, l’administration pénitentiaire ou le tribunal compétent pour connaitre du dossier. Nous discutons avec l’avocat du détenu, la police, et rendons compte à notre Ministère. Ces démarches sont souvent d’un grand réconfort pour le compatriote détenu.
 
Les autorités allemandes procèdent parfois à l’expulsion de migrants en situation irrégulière, cela avec l’aide de leur ambassade respective. Avez-vous eu dernièrement à les appuyer pour des cas d’expulsion de compatriotes ?
 
Il faut faire le distinguo entre le rapatriement de ressortissants sénégalais en situation irrégulière ayant par devers eux des passeports en cours de validité, et le rapatriement de ceux qui n’en ont pas et pour lesquels il faut obligatoirement un laissez-passer consulaire que doit établir l’Ambassade. Dans le premier cas de figure, nous avons des Sénégalais dont la nationalité ne souffre d’aucun doute, qui sont en situation irrégulière et dont l’expulsion ne requiert aucune obligation de collaboration entre l’Ambassade et les services compétents allemands. Nous avons néanmoins demandé aux autorités allemandes compétentes que nous soient communiquées de telles mesures de reconduite concernant des Sénégalais.
 
Et l’autre cas de figure ?
 
Il s’agit de personnes présumées de nationalité sénégalaise et ne disposant pas de document de voyage. A ce niveau, il faut d’abord authentifier la nationalité avant de leur délivrer, le cas échéant, le sauf-conduit, seul document pouvant, en l’espèce, permettre leur éloignement. Et c’est à ce niveau qu’il y a la collaboration à laquelle vous faites allusion entre les autorités allemandes et l’ambassade. C’est ainsi qu’en 2017 et en 2018, deux missions d’identification de personnes présumées de nationalité sénégalaise ont été effectuées en Allemagne par les services compétents du ministère sénégalais de l’Intérieur. En 2017, ils ont identifié 10 Sénégalais sur la quarantaine de personnes interrogées, et en 2018, 39 sur les 74 auditionnées. Une fois la nationalité authentifiée, l’ambassade délivre des sauf-conduits si et seulement si les autorités allemandes en font la demande. C’est ainsi que seuls 15 sauf-conduits pour cause de rapatriement ont été établis par nos soins entre 2017 et 2018.
 
Avez-vous procédé à des rapatriements volontaires ?
 
Oui. 95% des sauf-conduits qu’on délivre le sont à la suite de demandes faites par nos compatriotes eux-mêmes. Les motivations sont multiples. Il y’en a qui nous sollicitent parce que la situation est devenue trop difficile pour eux et d’autres le font parce qu’ils veulent revenir en Allemagne mais de manière légale.
 
Sur un autre registre, les études sont réputées être moins chères en Allemagne. Est-ce que l’ambassade a une politique pour encourager les jeunes Sénégalais à venir poursuivre leurs études ici ?
 
Nous ne le faisons pas de manière directe mais nous encourageons les échanges universitaires en étant tout de même conscients de la barrière de la langue. Par ailleurs, il faut signaler qu’il n’y a presque pas ici, à notre connaissance, d’étudiants boursiers sénégalais. Beaucoup d’entre eux viennent par leurs propres moyens et selon les statistiques allemandes il y aurait moins de 200 étudiants sénégalais en Allemagne.
 
Des Sénégalais établis en Allemagne se plaignent parfois des lenteurs administratives notamment pour les renouvellements des passeports. Qu’en est-il ?
 
Je ne sais pas de quelle lenteur il est question, mais je peux vous assurer que par exemple pour les actes d’état-civil, le traitement des demandes par nos services ne dépasse pas 3 jours. S’agissant de la délivrance des passeports, l’Ambassade dispose depuis 2013 d’une valise d’enrôlement, ce qui évite à nos compatriotes de se rendre à Paris ou à Milan. En outre, pour venir en aide aux Sénégalais vivant ici, nous avons organisé, entre juillet, date de ma prise de service et maintenant, quatre missions d’enrôlement dans certains länder. Il faut toutefois souligner que le service consulaire ne disposant pas d’une unité de production, les dossiers sont envoyés à Paris qui confectionne les passeports avant de nous les retourner. Et d’ailleurs, c’est pour diligenter l’établissement de ces documents, que nous avons mis à deux reprises des agents de l’Ambassade en mission à Paris pour l’établissement sur place de ces titres de voyage.
En fin de compte, il faut relativiser les critiques formulées à l’endroit de l’Ambassade puisque dans bien des cas la responsabilité des demandeurs est aussi engagée. Car certains compatriotes se présentent à quelques jours de l’expiration de leurs passeports pour vouloir repartir avec un nouveau document, alors qu’il leur est offert la possibilité d’en faire la demande plusieurs mois avant.
 
Le Sénégal est un pays réputé pour sa stabilité. Peut-on connaître l’état de la coopération avec l’Allemagne ?
 
Ces dernières années, on a constaté un regain d’intérêts de la part de l’Allemagne pour l’Afrique et le Sénégal. Les deux pays entretiennent d’excellentes relations. A preuve, la visite de la chancelière à Dakar en août dernier à l’occasion de laquelle, les deux pays ont signé l’accord pour l’électrification de trois cents villages ; un projet de 120 millions d’euros qui sera exécuté par l’entreprise allemande GAUFF. En 2018, des missions d’hommes d’affaires allemands ont séjourné au Sénégal, et présentement nous travaillons sur deux autres missions pour avril et juin.
 
A cela, il faut ajouter la signature entre les deux pays, le 30 octobre 2018, du partenariat de réforme dans le cadre de l’initiative allemande « Compact with Africa », partenariat qui va permettre, entre autres, l’amélioration du climat des affaires et le renforcement des capacités de mobilisation des ressources aussi bien internes qu’externes pour financer notre développement. Ce sont 100 millions d’euros qui seront, à cet effet, mobilisés par le gouvernement allemand pour accompagner le Sénégal.
 
Le Sénégal est aussi intéressé à attirer les PME allemandes qui sont à la recherche de partenaires africains même si l’on sait que, traditionnellement, ces PME ne délocalisent pas la production mais privilégient plutôt les joint-ventures. Les hommes d’affaires allemands sont réputés être très prudents quand il s’agit d’aller investir en Afrique du fait des risques pays exagérément élevés.
 
Que faites-vous pour les rassurer ?
 
Devant ce qui ressemble à une peur irrationnelle, notre rôle est de convaincre les investisseurs allemands que le Sénégal, connu pour sa stabilité, fait partie des rares pays à avoir un taux de croissance positif de 6 voire 7% durant les cinq dernières années. Enfin, on espère que le fonds d’un milliard d’euros annoncé par le gouvernement allemand pour encourager les entreprises allemandes à aller en Afrique et pour soutenir les PME africaines servira de déclic.

PROPOS RECUEILLIS PAR MOMAR DIENG (BERLIN)
 
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