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Têtes de liste aux législatives du 30 juillet : des enjeux politiques et sémiologiques

Dimanche 27 Août 2017

Par Maurice Soudieck DIONE (*)
 
L’enchevêtrement du jeu de signes, d’images et de symboles impliqués et imbriqués aux stratégies de conquête ou de conservation du pouvoir, en rapport avec les personnalités incarnant les têtes de liste aux législatives, peut être décrypté et décodé à partir de trois idées structurantes : la satellisation, la présidentialisation et la victimisation.
 
La satellisation renvoie au fait que l’Assemblée nationale n’est pas un pouvoir réel, mais un appendice et une excroissance du pouvoir exécutif, un instrument qui garantit et renforce les pouvoirs du président de la République ; le législatif étant donc l’accessoire du principal qu’est l’exécutif, et « l’accessoire suit le principal » ! La satellisation s’explique par la présidentialisation, autrement dit la convergence des représentations, volitions et actions vers le lieu mythique et symbolique, effectif et effecteur du pouvoir véritable dans l’ordonnancement institutionnel : la présidence de la République.
                          
La présidentialisation entraîne comme stratégie incidente la victimisation, consistant à jouer sur les affects, non pas seulement comme technique de rhétorique en général et donc électorale en particulier, composante du triptyque classique fixé en la matière : plaire, enseigner et émouvoir ; mais à un niveau plus éminemment politique, qui recoupe une réalité socioculturelle bien ancrée, confirmée de manière probante et rémanente par les comportements politiques des électeurs sénégalais à travers l’histoire : ils ont toujours manifesté empathie et sympathie aux hommes politiques perçus comme victimes d’injustices.
 
La satellisation de l’Assemblée nationale à l’exécutif et aux contingences politiciennes se manifeste à travers l’image peu reluisante de la 12ème législature, marquée par des scènes de violence physique et verbale dans l’hémicycle ; l’indigence des débats d’idées ; la précarisation de l’opposition par la modification du règlement intérieur afin d’accroître le nombre de députés requis pour constituer un groupe parlementaire ; l’imposition d’un Président de groupe parlementaire au PDS contre sa volonté ; l’absence de commissions d’enquête pour éclaircir certaines affaires nébuleuses de la gestion étatique.
 
Cette satellisation réelle, inappropriée quant à séduire l’électorat, explique encore la prédominance du pouvoir exécutif dans ces élections législatives, comme en atteste le choix de Mahammed Boun Abdallah Dionne pour diriger la coalition Benno Bokk Yakaar, et surtout les images du Président Sall sur les affiches de propagande, alors qu’il n’est pas candidat dans ces élections, où comme s’il s’agissait d’une compétition présidentielle, il met en avant son bilan, défendu par celui qui en a été un acteur principal, en tant que ministre chargé du Plan Sénégal émergeant et ensuite Premier ministre. Cette symbolique met en évidence de plus belle l’écrasement du parlement par l’exécutif, d’autant plus que c’est le Président qui a personnellement confectionné la liste de sa coalition.
 
La présidentialisation des élections législatives se retrouve également dans les listes les plus en vue de l’opposition, si l’on sait l’âpreté des négociations au sein de Mankoo Taxawu Senegaal entre le PDS et les partisans de Khalifa Sall pour occuper la position de tête de liste au point de provoquer l’éclatement de cette coalition ; les manœuvres des leaders émergents comme Abdoul Mbaye ou Ousmane Sonko, pour éviter d’être dans des cadres susceptibles de noyer leur visibilité ; les conflits de préséance entre les affidés de Cheikh Tidiane Gadio et d’Abdoulaye Baldé pour occuper la première place de la liste, d’où la dislocation de la coalition qu’ils voulaient ensemble mettre en place, pour ne citer que quelques exemples. Les élections législatives sont donc fortement brouillées par les logiques des ambitions projetées sur la présidentielle de 2019, enrobées dans certains cas, par le truchement de la victimisation.
 
La victimisation est présente au niveau des deux plus grandes coalitions de l’opposition, celles dirigées par Me Abdoulaye Wade et Khalifa Ababacar Sall autour de nœuds et de dénouements d’affaires politico-judiciaires. Dès lors tout se passe comme si la victoire est recherchée pour réparer des dégâts liés à l’argument avancé d’une instrumentalisation arbitraire de la justice, afin de lever les lourdes hypothèques qui pèsent sur les candidatures de deux présidentiables : Karim Wade condamné par une très controversée juridiction d’exception, avec toutes les meurtrissures faites au droit, sans réussir à asseoir sa culpabilité de manière indubitable, et Khalifa Ababacar Sall, poursuivi dans l’affaire de la caisse d’avance de la mairie de Dakar, une affaire judiciaire qui exhale de puissants relents politiques.
 
Au total les enjeux des élections législatives tels qu’on peut les déceler à travers les têtes de liste des grandes coalitions, du pouvoir comme de l’opposition, semblent complétement dévoyés et aliénés par rapport au choix de représentants du peuple, qui devrait amener à s’interroger sérieusement sur le rôle et l’utilité de l’Assemblée nationale, sur la consolidation de l’État de droit et l’affermissement de la démocratie, par la séparation et l’équilibre salutaire entre les pouvoirs, pour une caution et une protection efficaces des libertés et droits humains.
 
(*) Docteur en Science politique
Enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis
 
 
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