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Médecine traditionnelle au Sénégal - Neuf ans d’inaction parlementaire, l’Assemblée nationale face à ses responsabilités (Par Alioune AW)

Lundi 18 Mai 2026

Alioune AW
Alioune AW

Notre patrimoine thérapeutique au service d'une santé communautaire souveraine et protectrice.

 Le Sénégal figure parmi les rares pays africains à ne pas disposer d'un cadre juridique régissant la médecine traditionnelle. Un projet de loi, adopté en Conseil des ministres le 31 mai 2017 après avis de la Cour suprême et transmis à l'Assemblée nationale, n'a toujours pas été légiféré. Neuf ans d'inaction parlementaire. Un patrimoine stratégique inexploité. Des populations sans protection suffisante. Ce constat, porté par des experts et des acteurs qui ont vécu de l'intérieur les réalités et les contraintes de ce sous-secteur, fonde le présent plaidoyer : un appel solennel à la responsabilité et à l'ambition nationales. Les Praticiens de la Médecine Traditionnelle (PMT) du Sénégal ont une légitimité profonde et incontestable. Héritiers d'un savoir millénaire, reconnus par leurs communautés, structurés et organisés à l'échelle nationale avec une reconnaissance officielle de l'État, ils ne sont pas des acteurs informels à tolérer : ils sont des partenaires de santé à part entière, qui attendent de l'État la reconnaissance institutionnelle et juridique qu'ils méritent.

 

La médecine traditionnelle est consubstantielle à la société sénégalaise. Selon l'OMS, plus de 80% des populations africaines y ont recours pour leurs besoins de santé primaires. Le Sénégal ne fait pas exception. L'État a eu le mérite, à travers un relèvement institutionnel progressif (d'un Bureau à une Division, puis à une Cellule de médecine traditionnelle rattachée auprès du Directeur général de la Santé, au sein du Ministère de la Santé et de l'Hygiène Publique), de poser les premières pierres d'une reconnaissance institutionnelle de ce sous-secteur. Chaque étape de cette évolution a témoigné d'une prise de conscience croissante des pouvoirs publics quant à l'importance stratégique de la médecine traditionnelle. Ce travail pionnier a permis d'engager les premières réflexions structurantes et de nouer des partenariats avec les organisations internationales compétentes. Cependant, force est de constater, avec lucidité, que cette Cellule a aujourd'hui atteint les limites structurelles objectives de ce qu'une telle entité peut accomplir. Les enjeux ont considérablement évolué. Les attentes des acteurs et des partenaires ont grandi. Il est désormais impératif de passer à la vitesse supérieure. Ce passage à l'échelle n'est pas une remise en cause du travail accompli : c'est sa consécration naturelle.

 

Un projet de loi adopté en Conseil des ministres, validé par la Cour suprême, transmis à l'Assemblée nationale depuis le 31 mai 2017 est toujours sans réponse législative. La responsabilité de ce vide n'incombe pas à l'exécutif, qui a accompli sa part avec rigueur. C'est le Parlement sénégalais qui n'a pas légiféré depuis neuf ans. Pendant que le Mali, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Ghana ou l'Afrique du Sud et tant d'autres pays se sont dotés de législations claires et de structures dédiées, le Sénégal accuse un retard structurel difficile à justifier. Neuf années pendant lesquelles des populations ont continué d'être exposées au charlatanisme. Neuf années pendant lesquelles un patrimoine thérapeutique précieux s'est dégradé, faute de protection institutionnelle. Cette situation appelle une réponse immédiate et sans équivoque.

 

L'absence de cadre juridique a un coût humain direct, quotidien et souvent invisible. Elle constitue un risque réel et permanent pour la sécurité sanitaire des populations, en particulier les plus vulnérables. Des patients atteints de maladies graves abandonnent des traitements conventionnels éprouvés pour se tourner vers des prescriptions non vérifiées, parfois dangereuses. Des familles entières dépensent leurs maigres économies auprès d'individus sans scrupules qui exploitent leur détresse et le vide institutionnel. Des annonces publicitaires tendancieuses circulent librement dans les médias et sur les réseaux sociaux, sans aucun contrôle ni sanction. Protéger les citoyens contre ces abus est une obligation régalienne de premier rang. Cette protection passe par l'identification et la certification rigoureuses des PMT selon les critères de l'OMS, de l'OAPI et de l'OOAS, la création d'un registre national officiel, l'arrêt total de la publicité abusive, et la mise en place de mécanismes effectifs de sanctions administratives, civiles et pénales. Rien de tout cela n'est possible sans un fondement législatif solide.

 

Au-delà de la sécurité des populations, la médecine traditionnelle se situe au croisement de plusieurs enjeux stratégiques majeurs pour le Sénégal. Sur le plan scientifique et économique, la pharmacopée sénégalaise recèle un potentiel thérapeutique considérable. Sa valorisation industrielle, dans une logique de souveraineté pharmaceutique, pourrait générer des milliers d'emplois et réduire significativement notre dépendance aux importations médicamenteuses.

 

Sur le plan culturel, notre patrimoine thérapeutique est aujourd'hui menacé par la biopiraterie (leçons douloureuses tirées de la pandémie de Covid-19). L'Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI), dispose d'instruments juridiques pour protéger nos savoirs traditionnels : le Sénégal doit les mobiliser sans délai.

 

Sur le plan des engagements internationaux, les différentes stratégies de l'OMS pour la Médecine Traditionnelle, les directives de l'Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS), les résolutions de l'Union Africaine et de la CEDEAO font obligation au Sénégal d'agir. En maintenant le statu quo, notre pays se met en porte-à-faux avec ses propres engagements continentaux et sous-régionaux. Dans le cadre de l'approche One Health, qui reconnaît l'interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale, les PMT ont un rôle stratégique à jouer comme sentinelles de la surveillance communautaire des maladies chroniques et à potentiel épidémique.

 

La reconnaissance du rôle central de la médecine traditionnelle dans les Soins de Santé Primaires (SSP) n'est pas une idée nouvelle. Elle est portée par l'OMS depuis près de cinquante ans, à travers trois déclarations historiques majeures auxquelles le Sénégal a souscrit.

La Déclaration d'Alma Ata (1978) a posé les fondements, reconnaissant explicitement la médecine traditionnelle comme une composante essentielle des systèmes de santé des pays en développement et appelant les États à identifier, former et intégrer les praticiens de la médecine traditionnelle dans leurs dispositifs de santé communautaire. La Déclaration de Ouagadougou (2008) sur les Soins de Santé Primaires et les Systèmes de Santé en Afrique, a réaffirmé et approfondi cet engagement, soulignant la nécessité d'intégrer la médecine traditionnelle dans les politiques nationales de santé et d'investir dans la recherche sur la pharmacopée africaine. En 2018, la Déclaration d'Astana a renouvelé cet engagement mondial, affirmant que des systèmes de santé forts et résilients ne peuvent se construire sans la pleine mobilisation de toutes les ressources disponibles, y compris la médecine traditionnelle. Trois déclarations. Près de cinquante ans d'engagements constants et réitérés. Le Sénégal les a tous signées. Il est temps de les honorer par des actes concrets.

 

Un dialogue structuré entre l'État et les acteurs de la médecine traditionnelle suppose un interlocuteur organisé, représentatif et légitimement constitué. Cet interlocuteur existe. Il s'agit de la Fédération Nationale des Praticiens de la Médecine Traditionnelle du Sénégal (FNPMT), structure faîtière regroupant les PMT à l'échelle nationale, officiellement constituée depuis 2016 et dotée d'un récépissé délivré par le Ministère de l'Intérieur. La FNPMT est donc une réalité institutionnelle reconnue par l'État lui-même. Elle offre aux pouvoirs publics un cadre de concertation structuré, un canal de communication unique avec l'ensemble des praticiens, et un levier indispensable pour la mise en œuvre de toute politique publique dans ce sous-secteur. Son existence rend d'autant plus inexplicable l'absence de cadre législatif : l'État dispose déjà de son interlocuteur officiel, il lui manque simplement le cadre juridique pour dialoguer et agir avec lui de manière institutionnalisée. L'intégration de la FNPMT dans le dispositif institutionnel à créer, à travers une représentation formelle au sein de la future structure nationale autonome, est une condition de la légitimité et de l'efficacité de la politique publique.

 

Face à l'ampleur de ces enjeux, deux exigences s'imposent avec la force de l'évidence. Premièrement, l'Assemblée nationale doit inscrire sans délai le projet de loi adopté le 31 mai 2017 à son ordre du jour, le débattre et le voter avant la fin de l'année 2026. Ce texte existe. Il a reçu tous les avis requis. Il n'attend plus que la volonté politique.

Par ailleurs, l'élaboration en cours du Code de la Santé constitue une étape logique et une opportunité à ne pas manquer pour intégrer, dès à présent, un chapitre dédié à la médecine traditionnelle. Cette intégration, en attendant le vote du projet de loi de 2017, permettra de poser les premières bases juridiques indispensables à la structuration et à la protection du sous-secteur. Deuxièmement, il est impératif de créer une structure nationale dédiée, dotée d'une autonomie juridique et financière réelle, fondée sur une vision claire de santé publique et communautaire, basée sur une approche pluridisciplinaire et multisectorielle, associant les ministères concernés et les PMT à travers la FNPMT. Les partenaires internationaux (OMS, OOAS, OAPI, Union Africaine, CEDEAO) apporteront leur appui technique et financier, tandis que les universités et instituts de recherche seront associés et impliqués dans les différentes étapes de la mise en œuvre de la politique nationale de médecine et pharmacopée traditionnelles. Qu'il s'agisse d'une Haute Autorité, d'une Direction Nationale ou d'un Programme National renforcé, cette structure devra :

 

* faire appliquer le cadre juridique et réglementaire du secteur, voté et mis en place ;

* recenser, identifier et certifier les PMT selon les standards de OMS, OAPI et OOAS;

* coordonner la recherche scientifique sur la pharmacopée nationale ;

* superviser la production de médicaments à base de plantes dans une logique de souveraineté pharmaceutique ;

* intégrer les PMT dans la santé communautaire et la surveillance épidémiologique One Health ;

* protéger nos savoirs traditionnels contre la biopiraterie, en lien avec l'OAPI, à travers la structure nationale de liaison (ASPIT) ;

* garantir la sécurité et la protection des populations contre le charlatanisme et la publicité tendancieuse.

 

Le Sénégal a les ressources naturelles, les ressources humaines, les cadres de référence institutionnels et même le texte de loi. Ce qui lui manque depuis trop longtemps, c'est uniquement la décision politique. À l'heure où notre pays s'engage résolument sur la voie d'un développement souverain et endogène, il serait profondément contradictoire de laisser en jachère ce patrimoine thérapeutique exceptionnel. Un projet de loi attend depuis neuf ans. Des praticiens attendent une reconnaissance depuis  longtemps. Des populations attendent une protection depuis toujours. 

 

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Président de l'Assemblée nationale, Mesdames et Messieurs les Parlementaires : l'histoire vous demande d'agir. La santé de nos compatriotes vous l'impose. L'heure de l'ambition nationale a sonné. Il est temps de légiférer maintenant.

 

Alioune AW

Ancien Coordonnateur de la Cellule de Médecine Traditionnelle.

Keur Massar Nord - badou60@gmail.com

 
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