Je n'écoute plus les discours politiques. Je ne regarde pas non plus ceux qui débitent des platitudes bien emballées en jurant leurs grands dieux. Quand un homme met la main sur le cœur et prend Dieu à témoin pour me dire qu'il aime le peuple, j'éteins. Celui qui a besoin de serments pour être cru a déjà perdu mon crédit.
Chez nous, le serment est devenu un accessoire de campagne. On jure sur le Coran, sur la Bible, sur la tombe des ancêtres. On jure aussi sur les marabouts : on invoque leur nom, on se réclame de leur bénédiction, on se fait photographier à leur porte, pour que le talibé se dise « s'il est proche de mon guide, il est des nôtres ». C'est une manière de passer par-dessus la raison pour atteindre la fidélité. Et le lendemain du scrutin, on ne sait plus ce qu'on a promis. Les mots sont toujours les mêmes : le peuple, la rupture, la transparence, la jeunesse. On les répète tellement qu'ils ne veulent plus rien dire.
Prenons une scène que tout le monde a vue. C'est l'hivernage, un quartier de la banlieue de Dakar a encore les pieds dans l'eau : des ruelles impraticables, des chambres envahies, des familles qui ont dormi chez des voisins.
Arrive un convoi de 4x4, des bottes neuves, des caméras. Le politicien serre des mains, regarde l'eau stagnante d'un air grave et jure par dieu : « wallahi », qu'il fera creuser des canalisations dès son arrivée. On l'applaudit. On filme. Puis il s’en va. Le soir, la vidéo circule.
L'année suivante, les pluies reviennent, le quartier se remplit de nouveau, et ce sont les mêmes habitants qui écopent avec les mêmes seaux. Ceux qui avaient promis sont ailleurs, occupés à d'autres promesses. Personne ne leur demande des comptes, parce que la prochaine campagne approche et qu'on aura de nouveau besoin de croire.
Je n'ai pas eu besoin d'un éditorialiste pour savoir ce que les gens en pensent. Lors des dernières inondations, j'ai vu la vidéo d'un vieil homme, l'eau aux chevilles, qui se plaignait du comportement de ces visiteurs de campagne. Il ne s'est pas contenté de protester : il les a imités. Il disait en substance, la main large et le ton assuré : « On va s'en occuper, une pompe par-ci, une pompe par-là. Si, si, si, on va prendre des dispositions. »
Rien de plus. Pas un chiffre, pas un délai, pas un nom. Et tout le monde a reconnu le discours, parce que tout le monde l'a entendu cent fois. Voilà un homme que personne n'a formé à l'analyse du discours politique, et qui en a démonté la mécanique en quelques secondes. Si un vieux du quartier, les pieds dans l'eau, repère la comédie aussi facilement, c'est que le public devrait déjà comprendre que sa crédulité est encore mise à l'épreuve. Il ne lui reste qu'à en tirer les conséquences.
La propagande, c'est cela. On ne cherche pas à m'informer, on cherche à m'occuper pendant que d'autres décident. C'est aussi ce qui la distingue de la politique : la politique aurait dit combien coûte le drainage, qui le finance, en combien de temps, et sur quelle pente on a mal construit le quartier. Elle aurait accepté d'être jugée sur pièces.
La manipulation passe par des portes plus intimes. Elle emprunte la voix du chef religieux ou du notable du quartier, avec ses consignes de vote murmurées comme des évidences de foi. Beaucoup de talibés ont pourtant appris à faire la part des choses : ils respectent leur guide pour le spirituel, mais ils gardent pour le temporel leur propre jugement, et ils votent selon leur conscience. Ceux-là ont compris que la foi se donne au marabout, mais que le bulletin appartient à celui qui le dépose. Cette lucidité dérange les marchands de promesses, car on ne manipule pas facilement un homme qui sait distinguer ce qu'il doit à Dieu de ce qu'il doit à son pays.
Elle passe aussi par l'argent distribué à la veille d'un scrutin, par l'ami qui « connaît quelqu'un » et qui vous demandera un service en retour. Elle circule aujourd'hui par les vocaux WhatsApp transférés sans vérification, par les lives où l'on s'insulte pour faire du bruit, par les plateaux où le clash tient lieu de débat.
Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al Maktoum (paix à son âme), qui n'a jamais méprisé la chose publique et qui en a payé le prix, voyait dans la politique un « art » qui exige l'intégrité. La politique politicienne, il la nommait « ruse ». Tout est dit. L'art accepte qu'on le juge, la ruse a besoin qu'on l'applaudisse.
Le plus triste, c'est que nous sommes complices. Nous partageons ce qui nous flatte avant de savoir si c'est vrai. Nous défendons notre camp comme on défend son équipe de football, sans nous demander s'il joue bien. Nous disons que tous les politiciens sont pareils, et nous continuons à nous laisser mener.
Que l’on arrête de jurer
Je ne suis d'aucun bord, et ce n'est pas par paresse. J'ai vu d'assez près comment une information se fabrique, comment on la retient ou on la distribue, pour ne plus m'émerveiller d'un beau discours. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'un homme fait quand les caméras sont parties.
Voici ma règle, et chacun peut se l'appliquer. Quand on me parle, je me demande : me donne-t-on des raisons que je peux discuter, ou me dit-on ce que je dois ressentir ? Si l'on me laisse le droit de dire non, c'est de la politique. Sinon, c'est qu'on me travaille.
Cette règle, c'est surtout à la jeunesse que je la destine. Le jeune Sénégalais est le plus sollicité et le moins armé. On lui parle sur son téléphone, on lui promet l'emploi, on lui désigne un coupable, et il n'a souvent reçu, à l'école comme à la maison, aucune méthode pour démêler tout cela. Il lui faut parfaire son instruction civique : savoir comment fonctionnent les institutions, ce que peut faire un député, ce que ne peut pas faire un président, d'où vient l'argent public et où il va. Il lui faut aussi aiguiser sa clairvoyance politique : comparer ce qui a été dit hier avec ce qui est fait aujourd'hui, vérifier avant de partager, demander des chiffres, des délais, des noms.
Les enjeux de l'heure sont sérieux : le chômage, le coût de la vie, l'éducation, l'eau qui monte à chaque hivernage, les ressources du sous-sol que l'on dit nôtres et dont le citoyen ignore presque tout. On ne règle pas cela avec des discours mielleux qui n'ont pas de lendemain. On le règle avec des citoyens qui comprennent, qui questionnent et qui n'oublient pas.
Ce pays mérite qu'on le convainque, qu'on le respecte et qu'on lui rende des comptes. Il n'a pas besoin qu'on lui jure quoi que ce soit. À la jeunesse de l'exiger.
Moustapha DIAO






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