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« Le décès d’Astou Sokhna: les dessous d’un système sanitaire sénégalais malade de son inhumanité »

Jeudi 14 Avril 2022

Le décès d’Astou Sokhna vient encore accabler le compte macabre de femmes meurtries qui continuent de perdre leurs vies en voulant simplement donner des vies.  Négligence médicale?  Surdétermination d’une règle déontologique au détriment de sa finalité? Un manque d’humanité ?
 
Quoiqu’il en soit, ce flou qui entoure la défunte Astou marque l’exclusivité d’une boite de pandore médicale bien sénégalaise contenant un éventail de maux dont le plus sérieux est le manque d’humanité caractérisé par l’indifférence face à la souffrance de l’Autre. Dans cette contribution, il n’est pas certes question d’ouvrir cette boite de pandore en ce mois béni de Ramadan, mais de réfléchir sur cette actualité regrettable, d’en diagnostiquer le mal pour enfin y tirer une leçon de vie pour nous-mêmes, d’une part, et pour le compte de l’humanité, d’autre part.
 
Et si la santé avait un prix au Sénégal…
 
La multiplication des cabinets sanitaires au cours des dix dernières années au Sénégal est bien révélatrice d’un système sanitaire sénégalais qui se privatise de plus en plus avec son lot de laissés-pour compte qui meurent parfois faute de l’argent pour se soigner. Quiconque fait une petite promenade dans certains hôpitaux à Dakar et dans certaines régions du Sénégal se rendra à l’évidence d’un traitement inéquitable entre les patients riches et les patients pauvres.
 
 La scène dans les couloirs des hôpitaux sénégalais est souvent dignede Tartuffe où les riches se faufilent facilement de bureau à bureau avec leurs boubous bien amidonnés et ou leurs costumes bien taillés sous le regard avide de pauvres patients qui prennent leur mal en patience en file indienne d’attente qui dure souvent des heures d’horloge. Ces pauvres patients sont souvent accueillis par des harcèlements, leurs questions afférentes à leur santé sont souvent esquivées voire négligées. Or tout médecin, digne de ce nom, sait que tout le dispositif psychologique est au cœur du rapport entre médecin et patient. Ironie du sort, l’accueil peu chaleureux, à la limite, insultante par certains médecins face à leurs patients, est une violation flagrante des dispositifs psychologiques dont le médecin doit tenir en compte au préalable avant toute consultation physique. Tout porte à croire que la défunte Astou Sokhna serait prise dans les étaux d’un personnel médical qui ne saurait distinguer la règle médicale de la finalité médicale.  
 
Et si la règle médicale est surdéterminée au dépend de la finalité médicale…
 
Dans nos contributions précédentes sur l’islam et d’autres problématiques sociétales, nous cessions de répétera ceux qui veulent bien nous entendre que la règle n’a pas de sens que si l’on ne la comprend à la lumière de sa finalité. Aussi bien en Islam, en éducation, qu’en médecine, si on se tient à la règle seulement au détriment de sa finalité le risque d’erreur toujours gros. À titre d’exemple, la sage-femme qui veillait sur l’état de la défunte Astou n’a pas malheureusement compris que la règle d’un rendez-vous d’une opération d’urgence programmée le lendemain importait peu si la malade est entre la vie et la mort. Et oui, selon le mari et la mère de la défunte, Astou a manifesté cette urgence liant actes et paroles sous le regard froid d’un personnel de santé qui se soucie plus d’une règle qu’à sa finalité.
 
Nous ne saurons ne pas nous interroger sur l’humanité de cette sage-femme dont l’attitude cache mal les failles d’un système sanitaire inadéquat. De par nos nombreuses expériences avec ce système sanitaire au Sénégal, nous avons constaté que nombreux sont les personnels des hôpitaux au Sénégal qui ne savent pas que l’ultime finalité en médecine, c’est de soigner vite et de sortir le/la patient.e des griffes de la mort même s’il faut « violer » une règle pour sauver une vie. Et paradoxalement, presque la quasi-totalité des hôpitaux du Sénégal demandent à leurs patients mourants de verser une somme d’argent avant d’être consulté ou soigné. Cette pratique hospitalière est une atteinte grave à la dignité de la vie humaine. L’usage de cette pratique doit être banni et fait l’objet de législation pour traduire en justice toute structure sanitaire qui refuserait de consulter un patient faute d’argent.  
 
Quelle leçon d’humanité en tirer?

Le décès tragique d’Astou Sokhna révèle de nouveau que le tissu humanitaire sénégalais s’effrite de plus en plus et qu’il est en passe de s’écrouler sous le poids l’indifférence qui gagne de plus en plus du terrain dans nos rapports sociaux. Si la préservation d’une vie humaine est souvent mise sur la balance lucrative ou administrative, cela voudra bien dire que nous nous acheminons vers une catastrophe humaine qui nous éloigne de l’Ineffable.  Et d’après Anas Ibn Malik, le Prophète (PSL) nous avertit: « Aucun de vous ne sera croyant jusqu'à ce qu'il aime pour son frère ce qu'il aime pour lui-même ».(Rapporté par Boukhari dans son Sahih n°13 et Mouslim dans sonSahih n°45)
 
Ce message prophétique résume pour l’essentiel le contrat qui nous lie à notre prochain. Il est un sacerdoce pour lequel nous devons vivre et grâce auquel nous sommes amenés à faire humanité ensemble. S’il y a une seule leçon d’humanité que la défunte Sokhna Astou nous a léguée, c’est d’avoir perdu sa vie en voulant donner une vie. Telle une bougie qui se consume en répandant un faisceau de lumière sur les ténèbres d’une société sénégalaise malade de son inhumanité, Astou désormais vit dans les félicités divines où l’Amour reste éternel.
Rest in Peace, Astou
Dr. Moustapha Fall
 
 
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