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CHEIKH ANTA DIOP Un visionnaire sur tous les fronts

Lundi 6 Juin 2016

Par un double engagement, scientifique et politique, le savant panafricain d’origine sénégalaise a contribué de manière efficace à un début de renaissance du continent grâce à ses travaux sur l’antériorité des civilisations africaines. Une posture anticoloniale que Senghor lui fit payer à coups de tracasseries permanentes.


Cheikh Anta Diop est d’un prototype singulier : sa vie durant, il a appartenu à cette classe des grandes personnalités qui s’engagent totalement ou qui s’abstiennent globalement. Jamais de demi-mesure, compromissions impensables, loyauté et honnêteté jusqu’au bout. A la fois homme d’Etat et chercheur, l’égyptologue sénégalais a mené de front un double engagement, politique et scientifique, pour faire valoir les intérêts spécifiques du Sénégal, par exemple au sujet de la place des langues nationales dans le système d’enseignement, mais aussi les intérêts généraux de l’Afrique face aux enjeux de son époque.
Dans «Nations nègres et Culture» sorti en 1954, l’auteur panafricaniste détaille les résultats de ses recherches sur «l’origine africaine de l’homme», «l’antériorité des civilisations africaines», «l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique noire», etc. Une ambition d’une dimension telle qu’Aimé Césaire en fit le commentaire suivant : C’est «le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit».
Son engagement politique, Cheikh Anta Diop l’a mis en pratique contre le président Léopold Sedar Senghor qu’il attaque frontalement dans une note intitulée Retour sur la question linguistique. «Il n’a jamais dépassé la vision folklorique en matière d’utilisation des langues nationale : pour lui, les langues nationales ont le même statut que les dialectes breton, picard, etc. vis-à-vis du français et rien de plus ; il ne s’agit pas d’en faire les véhicules d’une culture nationale africaine et d’un savoir authentique moderne (…) Cela explique la peur incontrôlée manifestée à l’égard du développement de nos langues, ainsi que les mesures draconiennes de freinage qui sont maintenant institutionnalisées , ce qui est le sommet de la contradiction.»
Pour Cheikh Anta Diop, Senghor était le parfait représentant de la chose coloniale, cette hyper-puissance multiséculaire qui cassa les reins de l’Afrique en la balkanisant afin de la maintenir dans un état permanent de dépendance. Il «voudrait nous acheminer tout doucement vers une société de type Gaston Berger dont le Sénégal n’a que faire», écrit-il encore. D’où cette bataille féroce autour des langues nationales, mais aussi et surtout cet engagement politique et scientifique visant à démontrer et à faire accepter la contribution décisive et fondamentale de l’Afrique à la civilisation universelle. Pour lui, le fameux vers de Senghor, «l’émotion est nègre, la raison hellène», ne pouvait être qu’un «préjugé occidental».
Plus tard, et comme pour répondre à son adversaire, il écrira d’ailleurs un article dans lequel il se demandait «Comment enraciner la science en Afrique noire ?» Il s’évertua également à faire un travail de substitution de la notion de «Renaissance africaine» au concept de «Négritude» popularisé par Senghor et Césaire. Selon l’écrivain Boubacar Boris Diop, «les deux intellectuels sont (…) séparés par le fossé psychologique que l’on peut aisément pressentir entre l’homme de pouvoir et l’opposant.» Des inimitiés politiques et philosophiques tenaces par lesquelles Cheikh Anta Diop séjourna en prison durant un mois en 1962.
Dans l’ultime ouvrage qu’il laissa à la postérité, «Civilisation et barbarie», publié en 1981, il écrit : «quand s’est élaboré notre projet de restitution de l’histoire africaine authentique, de réconciliation des civilisations africaines avec l’histoire, l’optique déformante des œillères du colonialisme avait si profondément faussé les regards des intellectuels sur le passé africain, que nous éprouvions la plus grande difficulté, même à l’égard des Africains, à faire admettre les idées qui aujourd’hui sont en passe de devenir des lieux communs.» D’une certaine façon, c’est peut-être Friedrich Hegel qu’il importe de remercier en tant que source – involontaire - de la «bêtise» qui déclencha la curiosité de Diop pour l’histoire du continent. «L’Afrique n’est pas une partie historique du monde», avait affirmé le philosophe allemand.
Obsédé au plus point par l’avenir du continent, Cheikh Anta Diop élabora deux doctrines essentielles à la renaissance africaine : la définition d’une politique de recherche scientifique efficiente, la définition d’une doctrine énergétique africaine et d’industrialisation véritable. Avoir aujourd’hui le caractère incontournable de la science dans le processus de développement, ainsi que le rôle stratégique des énergies dans les économies résilientes, on se demande si Cheikh Anta Diop n’avait pas pris un peu trop d’avance sur son temps et sur contempteurs.
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