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Affaire des gazelles oryx - Crime de faune : désinvolture ou trafic d’animaux sauvages ?

Mercredi 8 Juillet 2020

Affaire des gazelles oryx - Crime de faune : désinvolture ou trafic d’animaux sauvages ?
La conscience environnementale des Sénégalais a été secouée par les informations sur le transfert de six (6) gazelles oryx de la Réserve du Ferlo dans le Ranérou au profit du ranch privé du ministre de l’Environnement à Bambilor. Cette information a été corroborée par le ministère de l’Environnement qui a sorti un communiqué laborieux qui tenterait de justifier ce transfert frauduleux.

Le communiqué du ministère de l’environnement : le texte kilométrique du communiqué peut être résumé en une phrase : La nouvelle orientation de la politique de faune du Sénégal est de nouer des partenariats avec le secteur privé à travers des protocoles et des conventions, pour promouvoir des réserves privées de faune, et cite à cet effet plusieurs protocoles au profit de Fathala (Saloum), de Mboula (Linguère) et du ranch de Bango (Saint louis) qui ont bénéficié de transferts d’animaux sauvages.

Au plan légal : les protocoles ou conventions évoqués par le communiqué n’existent nulle part dans les lois et règlements qui régissent la pratique de la chasse et de la conservation de la faune au Sénégal. En dehors de la chasse d’ailleurs strictement réglementée, le code prévoit des possibilités de capture à des fins strictement scientifique et d’éducation. Ces conventions et protocoles qui sont évoqués sont donc totalement en porte à faux avec la loi et cela le ministre devrait le savoir. De plus le communiqué suggère que le ranch privé du ministre de l’environnement a bénéficie de cette disposition, sans oser le mentionner explicitement. Les règles de transparence minimales voudraient que la convention dont aurait bénéficié le ministre soit publiée avec le communiqué. Nul doute qu’elle n’existe pas. Au demeurant, le ministre peut-il bénéficier d’une convention de la part d’un Service qui est sous son autorité ? Et quelle est la contrepartie que paient les privés pour bénéficier de cette largesse de l’Etat ? Là également le communiqué est muet.

Au plan technique : la gazelle oryx est une espèce de grande antilope qui vit dans les brousses et les grandes prairies semi-arides qui sont son habitat naturel. A la suite de sa réintroduction au Sénégal en 1999, la Direction des Parcs Nationaux a précédé à une acclimatation dans la Réserve de Geumbeul avant de procéder à des lâchers dans la Réserve du Ferlo nord où les animaux vivent sous la surveillance permanente des agents. La capture de ces pauvres bêtes au profit d’un ranch privé à Bambilor, dans des conditions écologiques aussi éloignées de leur habitat naturel, les confinerait quasiment dans un zoo, pour le plaisir de la contemplation et les condamnerait inéluctablement à une mort certaine. Cela les agents des Parcs Nationaux connus pour leur compétence et leur dévouement à la nature le savent bien et ne peuvent cautionner cette forfaiture assimilable à un crime environnemental. Il a certainement fallu un ordre ministériel ferme auquel d’ailleurs ils ne devraient déférer, car cet ordre étant manifestement illégal.

Au plan judiciaire : Le code de la chasse définit la chasse comme « toute action visant à tuer un animal sauvage ou à le capturer vivant ». Le code réglemente strictement les conditions d’exercice de la chasse au Sénégal et l’article L30 prévoit une amende de 240.000 à 2.400.000 francs et un emprisonnement d’un à cinq ans, avec la peine d’emprisonnement obligatoire, si la capture illégale a eu lieu dans une Réserve de Faune comme c’est le cas présentement. De plus l’article L31 renchérit que si l’acte de chasse concerne une espèce intégralement protégée, la peine de prison encourue ne peut être inférieure à 2 ans, autant dire le juge a les mains liées pour envoyer délinquant en prison.

Au regard de ce qui précède, la capture des gazelles oryx au profit du ranch privé qui serait commanditée par le ministre de l’environnement tombe sous le coup de la loi. L’ordre a t-il été donné par le ministre ? L’abus d’autorité s’ajouterait alors à l’infraction au code de la chasse.

Ces animaux étaient-ils destinés à « décorer » un zoo ministériel » ou à alimenter un trafic d’animaux sauvages sachant que sur le marché, ces oryx valent entre 40 et 50 millions francs CFA la pièce ?

Il a fallu à notre pays de nombreux efforts déployés par une administration des Parcs Nationaux compétente et dévouée, appuyée par des universitaires rigoureux, et bénéficiant du soutien financier constant de la communauté internationale, pour se faire une place de choix dans le concert des nations dont la politique en matière de gestion de la biodiversité est citée en référence en Afrique de l’ouest. Ce capital de compétence ne peut être foulé au pied et dévoyé avec autant de désinvolture, autant d’irresponsabilité.

C’est ici le lieu d’interpeller le Chef de l’Etat, le président Macky Sall, pour ouvrir une enquête diligente en vue faire la lumière sur cette affaire rocambolesque et publier les résultats de cette enquête. Toute autre attitude conforterait le sentiment d’une République bananière où chaque ministre, détenteur d’une parcelle de pouvoir, peut en user et en abuser sans aucune contrainte, sans morale, avec le sentiment d’impunité que confère l’absence d’une autorité présidentielle qui veille sur la bonne marche de la nation. Sommes-nous dans cette République ?

Dr Cheikh Dieng, Environnementaliste
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