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Payer la bourse, stabiliser le calendrier universitaire : la réforme de l’enseignement supérieur et le défi du service public ( Par le Prof Ibrahima Thioub)

Mercredi 18 Février 2026

Professeur Ibrahima Thioub
Professeur Ibrahima Thioub

Il est temps de poser une question simple, presque brutale : à quoi sert la bourse universitaire ? Au Sénégal, la bourse n’est plus seulement un instrument d’égalité sociale. Elle est devenue le cœur névralgique des tensions universitaires, le point de cristallisation des crises récurrentes qui secouent nos campus — de l’Université Cheikh Anta Diop aux universités régionales. Pourtant, la bourse n’est pas une fin en soi, mais bien un moyen en appui à l’académique.

 

1. La question des bourses : de la nécessité d’un diagnostic lucide  

 

Dans son principe, la bourse est un outil de justice sociale. Elle permet aux apprenants d’accéder à l’enseignement supérieur et de s’y maintenir avec des chances de succès. Elle est donc un levier de démocratisation, de réduction des inégalités sociales à l’entrée de l’école publique et un investissement dans la constitution d’une expertise compétente, au service du développement national.

 

Mais dans les faits, une dérive s’est installée au fil des années, entretenue par une logique à courte vue, transformant les campus universitaires en instrument de pacification politique et sociale de l’espace public. Cette logique consiste à maintenir dans le statut d’étudiant des citoyens ayant largement atteint l’âge d’entrée dans la vie professionnelle. Le marché n’offrant pas de solutions au défi de l’emploi, les pouvoirs publics ont souvent opté pour la facilité : maintenir le plus longtemps possible les jeunes dans ce statut en principe très transitoire. Le prix politique à payer coûtait moins cher que la responsabilité de relever le défi autrement : investir le gros du budget des universités dans le social au détriment du pédagogique, de la recherche et de l’innovation.

 

Mais à quoi sert alors cette bourse ? Pourquoi tant de générations d’étudiants ont-elles été si acharnées dans la bataille des acquis liés aux bourses ? Tant qu'on n'a pas compris à quoi sert la bourse dans le contexte actuel des études dans les universités publiques, on pilotera en aveugle sa gestion.

 

Pour beaucoup d’étudiants issus de milieux très modestes, majoritairement ruraux, avec une attache urbaine plutôt faible, elle garantit des conditions sociales minimales de subsistance. En conséquence, leur attachement aux droits acquis en la matière et souvent de haute lutte et au prix fort, avec le sacrifice de martyrs, relève davantage d’une nécessité sociale qui ne saurait signifier un désintérêt pour la qualité des études.

 

Les étudiants semblent s’accommoder de l’irrégularité des années universitaires et de l’ineffectivité des enseignements. Ils donnent même l’impression d’accepter l’attitude de certains enseignants qui, sans enseigner régulièrement, leur donnent de bonnes notes pour passer en classe supérieure et ainsi préserver la bourse. On ne saurait reprocher à l’étudiant la stratégie de l’accommodation à ce laxisme, du fait du risque élevé que constitue la confrontation avec l’enseignant défaillant.

 

Partant de cet état de fait, nombre d’étudiants développent une stratégie intelligente d’ajustement aux contraintes légales et pédagogiques engendrées par le système. Avec la bourse du public, ils satisfont leurs besoins sociaux, mais aussi paient la formation professionnelle dans le privé délivrée par certains de leurs enseignants du public qui y font régulièrement les cours et récupèrent ainsi une partie de la bourse. L’État, devenu le dindon de la farce, finance des étudiants qui, indirectement et à leur corps défendant, reversent une partie de la ressource aux circuits marchands de la formation. Il est même établi que la bourse participe parfois au capital de départ de petites entreprises, que ce soit sur le campus ou à l’extérieur ; ce qui témoigne de la volonté de la population étudiante de s’engager dans un système réformé.  

 

Pire encore : un système hybride s’installe avec des formations payantes qui prospèrent au sein même des établissements publics, sous forme de masters professionnels ou de diplômes d’université. Le secret de l’inflation des formations payantes, qui n’ont cure du service public et discriminent l’accès par l’argent, réside dans ce détournement astucieux de la fonction de service. Le service public se trouve ainsi concurrencé, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur des établissements universitaires publics.

 

La situation ainsi décrite a fini par produire une entropie généralisée qui, de façon récurrente, met le système à genou, voire en panne. On comprend que la mobilisation étudiante soit souvent plus vive pour préserver la bourse que pour exiger la régularité de l’année universitaire, l’effectivité des enseignements ou la qualité des évaluations dans le service public. Des enseignements sont irréguliers. Des validations accordées dans des conditions discutables. Des années académiques sont ainsi prolongées, compressées, parfois désorganisées avec une certaine indifférence des parties prenantes qui semblent résignées à cette situation en apparence insolite, mais d’une étonnante rationalité. C’est cette apparente attitude d’indifférence qui, du reste, fait tenir cette situation depuis des décennies. Tout le monde s’en plaint ; chacun des acteurs s’y accommode à sa façon.

 

La bourse devient alors une fin en soi, détachée de l’exigence académique dans le secteur public, pour devenir un moyen dans le privé. Cette inversion des valeurs constitue l’une des sources principales des contre-performances du système public de l’enseignement supérieur. Il sera difficile de tenir rigueur aux étudiants quant à leur stratégie de contournement des contraintes d’un système qui appelle la conduite d’une réforme intelligente, en s’attaquant aux multiples causes des dysfonctionnements, dont, principalement, le déficit d’infrastructures, le faible taux d’encadrement, l’instabilité de l’année universitaire et l’ineffectivité des enseignements et non aux conséquences dont la hausse croissante des ressources financières consacrées au social (œuvres sociales et bourses d’études) et non au pédagogique, à la recherche et à l’innovation.  

 

2. Pour des remèdes un tant soit peu efficaces

 

Une réforme sérieuse suppose d’abord de clarifier la finalité. La bourse est-elle une aide sociale inconditionnelle ? Un instrument de pacification des campus ? Ou un contrat académique entre l’État et l’étudiant ? Si elle est un investissement public, alors elle doit alors être liée à une obligation de progression réelle, d’assiduité et de performance minimale. Sans cela, elle cesse d’être un levier de transformation sociale et devient un mécanisme de reproduction de dysfonctionnements. Ainsi se dessinent a minima cinq orientations pour sortir de l’impasse.

 

i. Rétablir la stabilité immédiatement

 

Dans une phase transitoire, l’État doit apurer les arriérés de bourses pour restaurer le calme et créer les conditions politiques d’une réforme. Dans ce sens, il doit accepter de payer les rappels de bourses aux étudiants, rouvrir le plus tôt possible les campus de l’UCAD, rétablir les canaux de communication avec les associations d’étudiants. La suspension de celles-ci est contreproductive, sous un certain rapport. Elle risque, à terme, d’imposer à l’exécutif de l’université un travail de médiation insoutenable, tant vont se multiplier les structures informelles de négociation.

 

ii. Régulariser strictement les années universitaires

 

Quoi qu’il en coûte en recrutement de personnels, en heures complémentaires à payer, en infrastructures à achever ou en correction rémunérée des copies (institution de collèges de correcteurs avec les doctorants et les vacataires en niveau L1-L3), le calendrier académique doit redevenir intangible. La crédibilité des diplômes en dépend. Il est même probable que cette régularisation sera source d’économie de ressources. Récemment, le ministère a attiré l’attention sur le « coût » réel de l’étudiant du public, qu’il estime fort élevé. Prolonger l’année universitaire d’un mois (août), pour boucler les examens, coûterait au COUD près d’un milliard de francs CFA. Dès lors, régulariser et écourter le transit de l’étudiant dans le cursus ferait économiser des ressources substantielles à réinjecter efficacement dans le système universitaire.  

 

iii. Contrôler réellement l’effectivité des enseignements

 

Assurer l'effectivité des enseignements passe par un contrôle réel de la délivrance des cours. Pour ce faire, il est plus que nécessaire d’exiger un emploi du temps réel pour chaque enseignant, dans chaque établissement, recensant l’ensemble de ses cours, leurs heures et lieux de délivrance, de la L1 au séminaire doctoral, le cas échéant. Cet emploi du temps sera connecté au syllabus obligatoire pour chaque cours et au cahier de textes électronique de la classe. Ainsi sera assuré le suivi institutionnel du volume horaire effectué, la détection en temps réel des éventuels retards dans le calendrier universitaire, la mise en évidence des déficits en personnels, en infrastructures et équipements, le suivi des enseignements en temps réel, l’intégration d’un dispositif d’évaluation anonyme des enseignements par les étudiants, conformément à l’article 7bis de la loi 94-76 du 24 novembre 1994 et, last but not least, la prise de mesures immédiates de remédiation. Les outils numériques existent pour opérationnaliser la connexion de ces différents outils de suivi pédagogique du calendrier universitaire. Dans un premier temps, il sera nécessaire de rendre contraignant l’usage de ce dispositif, jusqu’à ce qu’il entre dans la culture institutionnelle, ainsi qu’il en est dans les universités qui suivent à minima les principes de base de l’assurance-qualité.

 

iv. Réaffirmer la primauté du service public

 

Les formations payantes ne doivent pas concurrencer le cœur du service public de l’enseignement. Il est sûr qu’en termes de formation, elles rendent des services importants. Toutefois, des pratiques pernicieuses les rendent en partie contreproductives à bien des égards. La sélection par l’argent ne peut devenir un principe structurant de l’université publique. Un audit exhaustif de ces formations est aujourd’hui d’utilité publique pour les conformer à l’esprit de la loi qui les a instituées.  

 

v. Réorienter massivement vers la formation professionnelle courte

 

Le développement d’un Institut supérieur d’enseignement professionnel (ISEP) par région et l’orientation d’une majorité de bacheliers vers des filières techniques et entrepreneuriales permettraient de désengorger les universités classiques et de mieux répondre aux besoins économiques, culturels et sociaux du pays. Cette réorientation trouve sa pertinence dans la territorialisation des politiques publiques appelant la mise en relation adéquate des institutions d’enseignement supérieur, de recherche et d’innovation avec les pôles territoires projetés dans la politique de décentralisation.  

 

Réformer l’université sénégalaise : un choix de société !

 

Le véritable débat dépasse la seule question budgétaire. Il touche à notre modèle d’enseignement supérieur. L’arbre des bourses universitaires ne doit pas nous cacher la forêt des questions stratégiques de nos choix sociétaux en rapport avec l’état actuel de notre système universitaire.
 

Voulons-nous une université de masse sans exigence, fragile, financièrement, et instable académiquement ? Ou une université régulée, différenciée, assumant pleinement la complémentarité entre filières académiques longues et formations professionnelles et entrepreneuriales courtes ? La bourse universitaire ne doit pas être un droit abstrait détaché de toute responsabilité, encore moins un instrument politique visant à faire accepter la pérennité du statut d’étudiant. Elle doit redevenir ce qu’elle est censée être : un investissement collectif dans la compétence, la discipline et l’excellence. Réformer la bourse, c’est en réalité réformer l’université elle-même. Et réformer l’université, c’est préparer l’avenir du pays.

 

Pr. Ibrahima Thioub

Vice-Recteur - Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba

Ancien Recteur de l’UCAD


Source : Ma revue de presse, 18 février 2026
 
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1.Posté par Me François JURAIN le 19/02/2026 10:39
Soyons clairs: si les bourses des étudiants ne sont pas payées, c'est tout simplement parce que l'état n'a pas d'argent pour le faire. Au delà du problème de savoir si l'état n'a plus d'argent à cause de l'équipe dirigeante antérieure, ou parce que l'équipe en place est incapable de rétablir des finances compromises, il est un problème autrement plus important, et intimement lié aux évènements que l'on connait en ce moment, faisant suite à de mêmes évènements passés, et précédents ceux à venir, et ce problème n'est pas spécifique au SENEGAL: le même problème existe en FRANCE, sous des formes et avec des variantes différentes, mais aboutissant au triste et même résultat.

La cause essentielle de ce problème, c'est le nombre exponentiel des étudiants. Pour moi, ayant vécu les deux périodes, il y a un avant soixante huit, et un après.
Avant, les élèves (dont je faisait partie) étaient notés, et même classés, c'est à dire qu'il y avait des notes, qui permettaient de désigner un premier de la classe, et un dernier (place, je le confesse aujourd'hui, qu'il m'est arrivé d'occuper, plus souvent que je ne l'aurai souhaité!). Il y avait un premier barrage, qui était l'examen d'entrée en sixième, l'entrée dans le cercle privilégié des "secondaires", puis une première sélection, en fin de troisième, par le BEPC. Si vous décrochiez le BEPC, vous pouviez continuer, jusqu'au bac et en cas d'échec, vous étiez dirigés vers une profession manuelle, afin de suivre une formation qui débouchait sur un métier (souvent très valorisant et très rémunérateur).

D'éminents pédopsychiatres et autres gourous de la psychologie infantile, ont considéré et désaprouvé ce système qui avait fait pourtant ses preuves, depuis Jules Ferry (en France), et copié par de nombreux pays de par le monde: il faut maintenant supprimer les notes, jugées trop arbitraires, et qui crée une compétition préjudiciable entre les élèves, et les classements qui, parait il, traumatisaient les élèves! A l'avenir, plus rien de tout ça, un seul examen digne de ce nom, le baccalauréat, et seul est établi le pourcentage de réussite à cet examen, les établissements scolaires se disputant le meilleur score, la tentation a été grande de tirer la qualité par le bas, au lieu de regarder en haut, Oublié le mérite, place aux statistiques!

Rajoutons à cela, l'augmentation du nombre des élèves, pour des raisons diverses et variées, en France, par exemple, en raison de l'immigration et du regroupement familial, en Afrique, la démographie galopante, et au lieu de tirer le système par le haut, en misant sur la qualité, on a tiré vers le bas, attiré par la médiocrité qui est devenue la règle, toujours en cause les fameuses statistiques.
Tout le monde ne peut pas être médecin, avocat, ou professeur: pourquoi s’entêter à maintenir un élève dans un système "intellectuel", alors qu'il ne performe pas dans cette voie, et qu'il pourrait faire un excellent plombier, un menuisier hors pair, ou un maçon que tout le monde s'arracherait?

Etre Notaire, avocat, ou médecin, ca se mérite, car les études sont longues et difficiles. On ne confie pas sa vie à un médecin qui a réussi à cause de statistiques, mais en raison du mérite et de la science qu'il a acquise, de par son acharnement au travail. Cela s'appelle la compétence, résultat d'une expérience, plus ou moins longue.

On parle toujours du nombre des étudiants dans une faculté: sur le nombre des étudiants de Cheikh Anta DIOP, combien termineront leur cursus et pourront devenir ce à quoi il se destinaient? C'est cette statistique là qui est importante, et c'est celle qui doit nous interpeller.

Il est clair et évident qu'une profonde réforme s'impose,au SENEGAL, mais pas que, car le problème est quasiment mondial. Il faut redonner une place prépondérante au mérite, rehausser considérablement le niveau et revaloriser l'enseignement professionnel. Le bac ne doit plus être un diplôme qui fait l'objet de distributions quasiment gratuites annuelles, mais un examen sérieux, difficile, qui justifie votre entrée en faculté non pas parce qu'il faut des statistiques, mais tout simplement parce que seuls les meilleurs auront droit de poursuivre des études supérieures. Il ne s'agit pas de réduire le nombre des étudiants sur des critères sélectifs injustes, tel que l'argent, par exemple, mais sur des critères objectifs basés essentiellement sur la connaissance, le travail, et l'intelligence. En un mot, pour faire des études supérieures, et bien il faut être supérieur. Ce n'est pas plus compliqué que cela, et c'était comme cela avant, et mon dieu, ce système a fait ses preuves, puisque petit à petit, on y revient (ou on tente d'y revenir), en tout cas en France.

Donc, ce problème des bourses, s'il débouche sur une réelle introspection sur un système qui a fait la démonstration qu'il ne marche pas (ou plus), et que ceux qui ont en charge l'enseignement dans le pays, ont le courage d'aller jusqu'au bout, tous les problèmes liés à l'enseignement supérieur seront résolus; mais dans le cas contraire, malheureusement le jeune BA, tragiquement décédé, sera mort pour rien, et nous reparlerons des mêmes problèmes, avec les mêmes tragédies, dans quelques mois.

Arrive le temps de voir la vérité en face, foin de grands discours et de réunions entre pseudo-specialistes, qui ne débouchera sur rien. Il ne s'agit plus de glisser la poussière sous le tapis, il faut carrement changer le tapis. Qui aura ce courage?

Me François JURAIN

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