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Le général Gaïd Salah tente de tenir tête aux manifestants algériens

Jeudi 19 Septembre 2019

L'armée tente-t-elle un nouveau coup de force en dépit des protestations de la rue ? Trois jours après l’annonce de la nouvelle date du scrutin présidentiel fixé au 12 décembre, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah a indiqué, mercredi 18 septembre, avoir ordonné à la gendarmerie d’empêcher l’accès à la capitale aux manifestants des autres régions.
 
"J'ai donné des instructions à la gendarmerie nationale" pour empêcher la venue de manifestants "d'autres wilayas" (préfectures) à Alger, a déclaré l’homme fort du pays depuis la démission forcée d'Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.
 
Dans son discours prononcé à Tamanrasset, dans l'extrême sud algérien, Ahmed Gaïd Salah, qui est aussi vice-ministre de la Défense, a motivé sa démarche par l'existence de "certaines parties (...) aux intentions malveillantes, (qui) font de la liberté de déplacement un prétexte pour justifier leur dangereux comportement", lequel "consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens".
 
Ces "parties", qu’il n’identifie pas précisément, drainent "chaque semaine des citoyens (...) vers la capitale afin d'amplifier les flux humains dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n'ont rien d'innocent", a-t-il argué. L’armée algérienne a donc carte blanche pour interpeller et saisir des “véhicules et autocars’’ pour dissuader les manifestants.
 
"C'est vraiment choquant. Alors que nous avons dénoncé la fermeture de l'accès à la capitale à plusieurs reprises, le vice-ministre de la Défense assume publiquement de donner instruction aux forces de sécurité de bloquer l'accès à Alger", a déclaré à l'AFP Me Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH). Cette décision est "illégale", a-t-il ajouté, affirmant qu'il n'y avait "aucune réglementation en ce sens, bien au contraire : la Constitution garantit aux Algériens l'égalité citoyenne et la liberté de circulation".
 
“Casser la mobilisation"
 
Pour Moussaab Hammoudi, chercheur en sciences politiques à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) contacté par France 24, l’interdiction de l’accès à Alger “est le commencement d’une dérive autoritaire. C’est sans précédent. Alger n’a jamais été interdite d’accès. Le général Gaïd Salah essaie de casser la mobilisation”.
 
Depuis bientôt sept mois, l'Algérie est le théâtre, chaque vendredi, de manifestations contre le pouvoir. Celles-ci ont abouti à la démission du président Bouteflika en avril, mais elles se sont poursuivies sans faiblir avec comme mot d'ordre le départ de l'ensemble des représentants du "système".
 
Après avoir toléré “des manifestations gigantesques” au début du mouvement, le régime militaire tente de durcir le ton depuis quelques semaines en emprisonnant des dizaines de personnes, a dénoncé l’ONG de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW). “Les autorités ont arrêté des gens qui ne faisaient que brandir un drapeau ou une pancarte. Elles ont emprisonné un ancien combattant de la guerre d’indépendance parce qu’il avait critiqué l’armée, elles ont aussi empêché des réunions de partis politiques et d’associations, et bloqué un site d’informations de premier plan” affirme l’organisation.
 
Un tribunal d'Alger a ordonné, jeudi, le placement en détention provisoire de l'opposant et figure de la contestation qui secoue l'Algérie Fodil Boumala, accusé notamment d'"atteinte à l'unité nationale", selon un de ses avocats. Cet ancien journaliste de la télévision nationale a été arrêté mercredi soir devant son domicile, une semaine après l’arrestation de l'opposant Karim Tabou, écroué le 12 septembre et de Samir Benlarbi, incarcéré lui aussi pour "atteinte à l'unité nationale".
 
Selon Moussaab Hammoudi, si le général Ahmed Gaïd Salah durcit le ton, c’est pour rester maître du jeu face au mouvement populaire. “Gaïd Salah est contesté au sein même du commandement militaire. Et s’il fait toutes ces déclarations médiatiques, c’est pour prouver quelque chose à son clan”.
 
Duel entre pouvoir et manifestants
 
La volonté d’empêcher l’accès d’Alger aux manifestants intervient après l’annonce d’une nouvelle date du scrutin présidentiel fixé au 12 décembre par le président par intérim Abdelkader Bensalah. Initialement prévue le 18 avril, elle avait été une première fois reportée au 4 juillet, mais n’avait finalement pas eu lieu, faute de candidats. "Il n'y a pas lieu, pour quiconque, de chercher des faux prétextes pour remettre en cause l'intégrité du processus électoral ou l'entraver", a jugé, mercredi, Ahmed Gaïd Salah.
 
Mais le chef d’état-major se heurte au rejet par le mouvement de contestation de la tenue d'une élection tant que le gouvernement actuel est aux manettes. Les manifestants réclament au préalable le démantèlement de l'appareil hérité des 20 ans de présidence Bouteflika, ainsi que la mise en place d'institutions de transition, ce que refuse toujours le pouvoir.
 
Les étudiants, quant à eux, ont manifesté pour la trentième semaine consécutive, en exprimant leur opposition persistante à la tenue de l’élection présidentielle. “Le régime pariait sur un essoufflement des protestations, mais cela n’a pas eu lieu. Nous sommes en face de personnalités qui sont supposées être caduques, et qui essayent de se maintenir. Mais le refus populaire est d’une grande ampleur. C’est un face-à-face, un duel qui s’engage” explique le chercheur en sciences politiques.
 
Vendredi, de très nombreux manifestants devraient encore affluer vers Alger, bravant l’interdiction de l’armée, pour une nouvelle fois contester la tenue de l’élection présidentielle. (France24)
 
 
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