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Enjeux et pertinence de la déconstruction des récits de marginalisation de l’islam savant sénégalais à l’ère de la diplomatie d’influence

Lundi 24 Août 2026

Image générée par Intelligence artificielle
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Les célébrations du gamou, comme toute autre manifestation religieuse, ont la particularité de montrer à quel point le Sénégal dispose, à tout point de vue, d’un islam porté par une pensée structurée et sous-tendue par une production intellectuelle et littéraire de très grande qualité. De plus en plus, il est heureux de constater que les colloques, symposiums et autres activités scientifiques organisés en marge de ces rencontres à Tivaouane, Kaolack et Touba, vont dans le sens de revisiter ce patrimoine intellectuel, en donnant un cadre propice à des spécialistes, universitaires de tous les domaines, de questionner ces œuvres pour en tirer des enseignements face aux défis contemporains. 

 

Cette approche est d’une pertinence avérée, en ce sens que se limiter aux considérations religieuses, notamment les chants et mélodies dont l’aspect lyrique fait, par endroits, tomber en transe certains inconditionnels, participe d’une certaine manière à invisibiliser, pour ne pas dire commettre un crime contre cette prouesse poétique, littéraire et intellectuelle. Il importe à tout point de vue de lever le voile sur le fait que les savants sénégalais sont des contributeurs à part entière à la dynamique de circulation du savoir islamique. En effet, l’éducation occupe une place non négligeable dans toutes les structures sociales. 

 

Il en est ainsi dans les sociétés musulmanes avec l’islam qui accorde une position de prestige et de vénération au savoir et au savant. Le savoir, par sa valeur universelle et sa place éminente dans la société, a, par exemple, conduit les musulmans à établir des institutions éducatives destinées à la formation morale, religieuse et intellectuelle des jeunes. L’islamisation en Afrique au sud du Sahara serait intimement liée à l’érudition et à l’orthodoxie musulmane, en ce sens que c’est la haute classe (commerçants, caravaniers, rois) qui s’est emparée en premier de la nouvelle religion dès son arrivée dans les pays des noirs avant qu’elle ne se propage dans les masses (Hesseling : 1985).

 

Traditions lettrées et production intellectuelle au Sénégal

 

Dans sa thèse de doctorat en sciences de l’information, Henri Sène (1982), semble confirmer le dynamisme intellectuel et les relations culturelles qu’entretenait cette intelligentsia (afro-musulmane) au sud du Sahara avec le monde extérieur et plus particulièrement l'Afrique du Nord et au-delà, l’Espagne musulmane, communément appelée l’Andalousie.  En Afrique au sud du Sahara, longtemps considérée comme un espace de l’oralité et dépourvu de toute manifestation intellectuelle, la langue arabe était une sorte de langue de culture et dans une certaine proportion un outil fédérateur. 

 

S'il est vrai que l'écriture et le livre restèrent confinés entre les mains d'une minorité de lettrés, il n’en reste pas moins vrai qu'il y avait des auteurs, et par conséquent un public et une vie littéraire dans les milieux islamisés de l'Afrique de l'ouest dès les XIV et XVe siècles. Henri Sène le démontre si éloquemment avec des figures spirituelles et intellectuelles de la trempe d’El Hadj Omar Tall, El Hadj Madior Goumba Cissé de Saint-Louis (mort en 1901), Khali Madiakhaté Kala (1835-1902), Thierno Yoro Bal (mort en 1917). Il en est de même pour Mouhamadou dit Doudou Seck et son père Bou El Mogdad dont le rôle en tant que traducteurs et interprètes a été déterminant dans la diplomatie coloniale. Cette génération sera suivie dans ce terrain intellectuel par d’autres lettrés musulmans, à l’instar d’El Hadj Malick SY (1855-1922), Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927), Younous Zun-n-Nun Ly (1877-1927), Cheikh Moussa Kamara (1864- 1943). Le flambeau sera entretenu par les enfants et disciples de ces derniers dont on citerait en guise d’illustration El Hadji Amadou Dème, El Hadji Ibrahima Niass, Khalifa Mouhamed Niass, Serigne Babacar Sy, El Hadj Mansour Sy, El Hadj Abdoul Aziz Sy, Mouhamadou Bachir Mbacké, Serigne Aliou Satou Cissé de Diamal, Serigne Ahmad Ndiaye Bouchra, Serigne Abass Sall. La liste est loin d’être exhaustive.

 

Cet héritage culturel arabo-islamique ne cesse de se perpétuer et se renouveler de génération en génération dans ses centres d’intérêt comme dans ses expressions stylistiques. En effet, les auteurs sénégalais en langue arabe et wolofal ont écrit dans des domaines aussi variés que pointus, comme l’exégèse coranique (tafsîr), la théologie (tawhîd), le droit musulman (fiqh), la mystique musulmane ou soufisme (tassawwuf). 

 

Bien que moins explorées que les sciences religieuses, les sciences dites profanes ont également été apprivoisées par cette littérature sénégalaise d’expression arabe et wolofal. Il s’agit notamment de la philologie (luqa), de la grammaire (nahw), de la prosodie (khitâb), de l’éloquence (bayân), de la littérature (adab), de la logique (mantiq), de la métrique (‘arud).  Henri Sène (1982) y ajoute la pharmacopée (at Tibb), l'astronomie et l'arithmétique, en citant des savants comme Serigne Hady Touré et Serigne Mbacké Bousso. Ces deux derniers nommés ont pu composer des ouvrages de référence dans ces disciplines dites scientifiques. La maitrise de ces matières extra religieuses relèverait dans une certaine mesure, d’un caractère indispensable à une meilleure pratique de l’Islam, quant à la nécessité de prier à l’heure indiquée et à la bonne direction ainsi que la mesure adéquate de la zakat, l’aumône légale et la pratique de la mystique musulmane à travers essentiellement la numérologie.

 

Il est également établi que les lettrés africains ont utilisé « l’ajami » pour expliquer des notions parfois parmi les plus complexes de la théologie islamique à la grande masse ne connaissant pas l’arabe. Selon Ousmane Kane (2022), les poètes Serigne Mor Kaîré et Serigne Mbaye Diakhaté, qu’il surnomme la « pléiade mouride », Serigne Hady Touré et El Hadji Cheikh Gassama pour la confrérie des Tidianes, entre autres, ont contribué à la diffusion et à la propagation de la religion musulmane à travers la littérature sénégalaise d’expression ‘ajami ou wolofal. 

 

A l’origine de l’invisibilisation de cette tradition savante      

                             

En suivant les travaux de l’islamologue et chercheur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO)Youssouf Sangaré (2025), l’islam africain que l’on a souvent opposé à son versant arabe a traversé trois récits principaux. Il s’agit d’un récit colonial marqué par les idéologies de l’époque comme la racialisation et la domination culturelle. Cette vision coloniale présentait l’islam noir ou africain comme moins orthodoxe, populaire et peu savant. Ce qui a donné naissance au concept de l’islam noir popularisé par Vincent Monteil (Monteil : 1983). L’idée consistait à contenir cet islam afin d’éviter qu’il se rattache aux tendances du panislamisme et du panarabisme, essentiellement à partir de la seconde guerre mondiale et l’émergence de leaders charismatiques dans le monde arabe comme Gamal Abdel Nasser en Égypte, en lien avec le processus de décolonisation. Yousouf Sangaré parle également d’un récit arabo-centré marqué par le fait que les Arabes cherchaient à minimiser l’islam africain en disant que l’islam véritable est venu de chez eux.

 

La troisième vision selon le même chercheur malien découle d’un récit africain dégradé et auto-dévalué, découlant du salafisme et soutenu par des érudits africains marqués sous le sceau du réformisme après leur formation dans les universités étrangères comme celles d’Arabie saoudite notamment l’université islamique de Médine fondée au début des années 1960. A leur retour, la plupart de ces étudiants pensaient que l’islam africain pratiqué pendant des générations est impur, car marqué par de nombreuses innovations (bid’a). 

 

La lecture de tous ces points de vue sur l’islam noir rappelle toute la pertinence de valoriser le potentiel scientifique et intellectuel des manuscrits arabo-musulmans et ‘ajami qui lèvent le voile sur un islam pensé, structuré et orthodoxe, malgré des défis et limites. Une étude scientifique de ces manuscrits à travers l’édition critique et la traduction constitue une manière de réfuter les thèses hégéliennes sur l’Afrique qui serait un monde en marge de la marche de l’Histoire et de l’humanité.                           

 

Cette perspective intellectuelle devrait également aider un pays comme le Sénégal d’inscrire son patrimoine islamique dans les réseaux du savoir.  

 

Enjeux et perspectives de la reconnaissance institutionnelle du patrimoine arabo-islamique 

 

Au regard de cette appropriation de la langue et la civilisation arabo-musulmane, le Sénégal n’a pas mieux à faire que de valoriser tout ce potentiel intellectuel en l’intégrant dans sa diplomatie religieuse et culturelle, en mettant en exergue l’apport de savants sénégalais à l’émergence de la pensée islamique. Avec en toile de fond la réhabilitation de l’arabe  et la mise en exergue de sa contribution à la sauvegarde, à la production et à la communication des savoirs au Sénégal. 

 

De l’autre côté de la médaille, le monde arabe et musulman doit aussi ouvrir davantage ses universités et autres centres de recherches pour apprendre à mieux connaitre les autres espaces de l’islam, en lieu et place de continuer à voir les subsahariens comme des consommateurs passifs et non des contributeurs à la pensée arabo-islamique. D’autant plus que l’écriture arabe a indéniablement provoqué en Afrique au Sud du Sahara une révolution sociale, économique, intellectuelle et spirituelle. Pendant longtemps, selon Gerti Hessling (1985), la maitrise de la langue arabe permettrait l’accès aux plus hautes charges dans les pouvoirs et chefferies locaux (cadi ou juge musulman, imam, enseignant, interprète-traducteur, diplomate, conseiller).

 

Dans un ouvrage collectif sur l’érudition islamique en Afrique de l’ouest qu’il a dirigé en 2021, Ousmane Kane raconte une anecdote concernant le religieux sénégalais Cheikh Ibrahima Niass (1900-1975), dont l’érudition surprenait un lettré égyptien qu’il avait rencontré à la Mecque. De l’avis de ce dernier, qu’un Subsaharien puisse acquérir une telle érudition islamique sans passer par la mythique université al-Azhar relevait du miracle.  Après avoir rappelé le « passé savant » du continent africain, Ousmane Kane n’a pas manqué de déplorer le fait que les spécialistes privilégient le parcours politique de près de quinze ans seulement du conquérant El Hadji Oumar Tall sur sa carrière intellectuelle longue d’une cinquantaine d’années.

 

Djim Dramé (2017) développe également un point de vue similaire à propos de Tafsir Maba Diakhou Ba. Selon lui, il ne faut pas que l’aspect jihad de l’Almamy, qui a duré moins de 7 ans, occulte ou efface complètement sa posture intellectuelle en tant qu’enseignant, Serigne daara et formateur, pendant une trentaine d’années.

 

CONCLUSION

 

Cet article avait l’ambition de proposer une relecture des rapports entre savoir islamique, production intellectuelle et diplomatie culturelle et religieuse à partir du cas sénégalais. À rebours des représentations qui réduisent l'islam subsaharien souvent présenté comme dogmatique, périphérique ou folklorique et peu savant, cet article tient à réaffirmer la place de l’Afrique comme productrice de connaissances dans l'espace islamique. Dans une perspective de positionnement épistémologique, le papier se situe dans la perspective selon laquelle le pays doit opérer une œuvre de synthèse qui reflète tous ces héritages historiques, en les adaptant à sa trajectoire sociale, politique et culturelle. La valorisation des manuscrits islamiques (arabe et ‘ajami) offre une opportunité majeure de mettre en exergue l’érudition islamique au Sénégal , et par voie de conséquence réaffirmer que l’islam noir n’est pas si folklorique et dépourvu d’orthodoxie.  Il est réfléchi et savant.

 

Serigne Mbaye Dramé, journaliste-APS

 
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