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ENQUETE - SUR LES TRACES DU MINISTRE MOUSTAPHA DIOP

Lundi 6 Juin 2016

De l’innocence de «Naajo » à l’indécence républicaine de «Xalé Xaalis »Il est comme qui dirait l’enfant gâté de l’alternance version Sall. Ce ministre de la république qui peut se permettre d’attaquer les «petits magistrats» sans être inquiété. Celui qui est considéré comme un distributeur automatique de billets par sa propension à sortir l’argent en toutes situations. Moustapha Diop, fils du Ndiambour et descendant de Lat Dior Diop, ressemble à ces petits phénomènes qui n’ont d’existence que le temps d’une rose.


Il est devenu un phénomène de notre temps, du temps sénégalais, plutôt. Un distributeur automatique de billets de banque en chair et en os. Un truc «mi-humain mi-machine» qui fait rêver bon nombre de personnes désireuses d’y avoir accès. Sous ses maladresses factuelles, et son extravagance financière dont la provenance suscite toutes les curiosités, se dissimule un caractère naturellement généreux mais bien trempé de «kersa» (retenue). Pourtant, Moustapha Diop compte aujourd’hui parmi ceux qui, sous le magistère du Président Sall, est la preuve sonnante et trébuchante que le Sénégal n’est pas encore un pays normal.
 
Né il y a quarante ans à Keur Serigne Louga, quartier devenu entretemps le plus grand et le plus populeux de la capitale du Ndiambour, le maire de Louga, également ministre délégué à la Microfinance et à l’Economie solidaire, a eu une enfance quelconque. Descendant de la lignée de Lat Dior, il est d’un pater anciennement socialiste, compagnon de l’ancien maire puis premier président du Conseil régional de Louga, Daby Diagne, lié aussi à feu Mansour Bouna Ndiaye. Baye Bass, comme on l’appelle familièrement, n’a pas changé grand-chose de ses habitudes, continuant à fréquenter encore le même Grand-Place.
 
Des germes et des prémices
L’école «Teenu Nguelaw», aujourd’hui appelée Keur serigne Louga nord, est d’abord le lieu où se déroula une bonne partie de son enfance. Ayant retenu de «Moustapha» le brave gosse qu’il a été, Gagnesiry Diop, une proche parente ayant habité la même maison que lui, fait remarquer : «Il garde encore la même kersa dont il faisait montre quand il était enfant. Pour ne pas se faire remarquer par quelqu’un qui passait, il se cachait les yeux avec son boubou par pudeur et timidité. C’est ce qui explique encore qu’il baisse la tête la plupart du temps. Moustapha est quelqu’un qui ne te regarde pas dans les yeux. C’est la kersa de son enfance qui le poursuit jusqu’à maintenant».
 
Relativement à «Naajo», le sobriquet légumier à lui coller, Gagnesiry en raconte l’origine: «c’était dans l’autre maison de son père où étaient ce jour là des cousins à lui. Ils venaient de couper et de se partager une papaye. Moustapha, entrant dans la maison et les voyant manger de ce fruit, laissait couler son étonnement : wa yeen, naajo bi ngeen di lekk nak ! [[1]]url:#_ftn1 ». C’est de là que «naajo» est parti. » Il est aussi décrit comme un garçon très proche de sa mère. «Même quand il percevait sa bourse à l’Université, Tapha envoyait l’argent à sa maman», a confié une de ses amies et ancienne condisciple au collège.
 
Membre de la Convergence des cadres républicains (Ccr), Ibrahima Guèye dit avoir connu le nouveau «GAB» par l’entremise d’un cousin qui a été son compagnon dans son parcours secondaire : «c’est un ami et un grand-frère, quelqu’un de très généreux et qui a un grand cœur. Ce penchant à distribuer de l’argent n’est pas né aujourd’hui. Même étant élève, il a toujours su partager. C’est un homme de partage». Un propos que conforte Gagnesiry Diop : «les portes de nos deux chambres se faisaient face. Sa largesse et sa générosité sont telles que partager est devenu sa nature. Après l’école, il venait à la maison avec Gallo Ndiaye, Djiby Diallo, pour prendre ensemble le thé. C’est quelqu’un qui aime toujours œuvrer pour le bien des autres.»
 
Son Professeur de philosophie au lycée, membre lui aussi de la Ccr, se souvient d’un «élève brillant et sérieux dans le comportement. Dés l’école primaire, il avait déjà en lui des rudiments de leadership», a estimé Khalifa Dia alias Bergson. Dans son sillage, a encore abondé Ibrahima Guèye : «j’ai retenu que très tôt il a développé des penchants très poussés pour le leadership. Il a été président du Foyer du collège Massamba Siga Diouf, du Foyer du lycée Malick Sall, président de l’amicale des étudiants lougatois de Dakar. Il était un élève très brillant aussi, avec un baccalauréat S 2. Il parait qu’il était toujours devant en Math-physique. Ce n’est pas étonnant qu’il soit aujourd’hui à la tête de la municipalité de Louga. Il a affiché très tôt ses ambitions, et il a tout fait pour y arriver.»
 
Ce militantisme au Pds jamais assumé
Sur le plan politique, Moustapha Diop s’affichait déjà dans le Pds. L’ex député Amadou Gallo Ndiaye, employé à la Permanence nationale du Parti à l’époque, témoigne : « En 2001, au niveau de la commune de Louga, le Meel (Mouvement des élèves et étudiants libéraux) était dirigé par un nommé Khadim Kébé coaché par Habib Sy à travers Birahim Tall, son répondant jeune. Je mettais en place un autre Meel confié à Moustapha Diop. Même si certains l’avaient appelé le Meel faux, c’était toujours la structure financée. Fada et nous étions coachés par Idrissa Seck».
 
Quand arriva la disgrâce de ce dernier en 2004, Moustapha Diop était déjà bénéficiaire d’une bourse du parti pour des études universitaires à Besançon. C’était en 2001-2002. Pape Birame Ndiaye était le responsable national du Meel qui avait un quota de bourses étrangères. Le Meel de Louga en avait reçu sa part de deux, affectées à «Naajo» et à Abiboulaye Samb. En 2005 ou 2006, Diop essaya de briguer le secrétariat national de l’Ujtl. «Certains le prenaient même pour un fou à l’époque parce qu’il semblait sortir de nulle part. Aux élections législatives de 2007, il était sur la liste de Waar wi, mais à une position qui était sans espoir pour être élu. Aux locales de 2009, il était à l’avant-dernière place sur une liste du Pds dans la commune de Louga», a encore indiqué Gallo Ndiaye joint par téléphone.
 
Relativement aux études et diplômes obtenus en France par Moustapha Diop, ils sont légion ceux qui, à Louga, et à tort ou à raison, se posent des questions. Mais en tous las cas, celui qui est devenu maire de Louga revendique le titre d’«analyste financier». De retour au bercail, il intègre la Caisse de dépôts et consignations (CDC) par l’entremise de celui qui semblait être son mentor, Modou Diagne Fada. Malgré les trois députés obtenus par son mouvement en 2007, le natif de Darou Mouhty avait bataillé ferme – négocié, selon certains - pour monter un groupe parlementaire dont il allait être le président. Ce qui lui conférait de facto un siège de membre du Conseil d’administration de la CDC. C’est alors par son quota (encore) que Moustapha Diop a occupé son premier emploi au Sénégal avec pour patronne Seynabou Ly Mbacké. Promue ministre de la Femme par Abdoulaye Wade quelque temps après, elle entraîna le lougatois pour le nommer administrateur du Fonds de l’entreprenariat féminin.  
 
Grande manœuvre
Par un gros mensonge, il signa une entrée fracassante à l’Alliance pour la république (APR) du Président Sall, l’après-midi du samedi 30 avril 2013, sur la Place du Trésor à Louga. Par un procédé aux antipodes de toute éthique, Diop joua une séquence digne d’un illustre comédien, se prévalant devant son ministre de tutelle d’alors, Mariama Sarr, d’une virginité politicienne éprouvée. Dans ce numéro que d’aucuns assimilèrent à un subterfuge, il embarqua le député Modou Mberry Sylla devenu aujourd’hui son plus grand contempteur. Ce dernier osa non seulement majorer publiquement ses quinze années de militantisme dans différents partis en un quart de siècle de présence sur le terrain politique, mais il enfonça aussi le clou par un prétendu «je ne l’ai jamais connu dans le champ politique.»
 
En attendant, revisitons la révélation de Mariama Sarr à propos de Moustapha Diop : «certains l’avaient situé quelque part et lui prêtaient même quelques propos. Je l’ai appelé dans mon bureau pour en avoir le cœur net et lui faire comprendre qu’il ne s’agit pas de venir et balayer des personnes pour en amener d’autres. En jurant sur sa famille, il m’a dit que même si je le remplaçais par un autre, cela ne changerait rien à la loyauté et la considération qu’il me porte ».
 
Poursuivant, l’actuelle maire de Kaolack renseignait encore : «il est revenu me dire qu’il n’a jamais fait la politique. Heureusement, le député Mberry Sylla a estimé ne l’avoir jamais vu se déployer dans le champ politique. Donc, s’il ne l’avait pas dit, j’aurais pu avoir des doutes. Et Moustapha m’a dit son intention de s’engager en politique à mes côtés pour soutenir le Président Macky Sall».
 
Et s’arc-boutant elle-même à cette mise en scène – peut-être que cette version non établie d’une certaine histoire l’arrangeait- la patronne de celui qui était alors administrateur du Fonds de l’entreprenariat féminin estimait être «rassurée». Madame le ministre mordît donc à l’hameçon. Et le tour était joué. Moustapha pouvait maintenant creuser son sillon. La proximité avec l’ex-ministre Mor Ngom  (leurs deux épouses étant des sœurs) va le propulser rapidement dans le cercle restreint de la Première Dame en train de promouvoir la Fondation Servir le Sénégal.
 
Certaines indiscrétions, depuis lors étalées sur la place publique lougatoise, font état d’une contribution financière énorme, issue d’une manne qui tombait au moment où Wade partait. Et comme si cela ne suffisait pas, sa recommandation au Président Macky Sall par une personnalité mouride allait accélérer son ascension.
 
Volonté de puissance
Elu maire de Louga après les locales de juin 2014, Moustapha Diop commença à être un homme plus hors du commun que tous ses prédécesseurs. Même s’il était du Pds où on ne lui connaissait pas de base politique véritable, il avait été parachuté brutalement aux commandes de Benno Bokk Yaakaar pour la commune de Louga, à seulement quarante huit heures de la clôture du dépôt des listes. Ce qui n’était pas sans conséquence car l’APR vola en éclats avec une bonne partie de ses responsables qui trouvèrent refuge au Bès Du Nakk de Mansour Sy Djamil. C’est dire qu’il dirige aujourd’hui la mairie sans les «historiques» locaux du parti présidentiel, mais avec d’autres qu’il a pu coopter et mouler dans sa «vision» de ce que doit être une gestion municipale. 
 
C’est en ce temps là que le vocable «Xalé xaalis loxo ci poos» (un enfant couvert d’argent et généreux) commença véritablement à faire fureur. Arrosant à coup de millions de francs Cfa des «groupements» de femmes montés pour la plupart à la va-vite, ainsi que la trentaine d’ASC recevant pour la première fois de leur histoire des subventions de 300 000 francs, Diop était en roue libre dans ce filon non dénué d’arrières pensées politiques. Des personnalités religieuses aux abonnés aux grands-places, en passant par les femmes du marché et les populations de quartiers périphériques, tous pouvaient mesurer la générosité trépidante de celui qui avait promis à Macky Sall de mettre fin au magistère d’Aminata Mbengue Ndiaye.
 
Cette dernière, sonnée et affaiblie par sa défaite aux locales, fut sauvée du sabre de Macky Sall au titre d’une règle qui fit long feu : un ministre qui perd sa localité perd son poste au gouvernement. En même temps, Moustapha Diop se voyait encore récompenser avec le titre de ministre délégué auprès du ministre de la Femme, chargé de la Microfinance et de l’Economie solidaire. Et aux yeux des populations de Louga, «Xalé xaaliss», à qui on prêtait le propos selon lequel Louga était son bien acquis grâce à ses investissements sur des personnes, devenait subitement «Xalé boîte vocale.» Suivit une période de grogne accablée de ce vocable. Et Tapha initia les audiences à Dakar. Par vagues successives, tout affluait vers lui, et pas seulement des militants et responsables de l’APR… Le «guichet automatique» se chargeait de récompenser les visiteurs. C’était l’embouteillage sur l’axe Louga-Dakar.
 
Impertinences
Moustapha Diop, c’est aussi cette tonitruante sortie sur les «petits magistrats» de la Cour des comptes, et passée par pertes et profits après les excuses publiques du chef de l’Etat. Un dérapage qui, selon nos informations, ulcère encore une frange importante de la magistrature qui rêve d’un jour où… Si ce n’était que ça ! On rappelle que le gouverneur Ange Faye, revenu d’une revue des troupes, montait sur la tribune. Tous les invités se mirent alors debout, par simple bienséance. Sauf le maire de Louga qui, en situation assise, écharpe enrôlé sur le grand-boubou et bonnet bien vissé sur la tête, serra la main au représentant du chef de l’Etat. Il pouvait se le permettre, dit-on dans la capitale du Ndiambour, car selon des informations émanant de son proche entourage, elles sont  nombreuses, ces autorités qui rasent les murs à 5 heures du matin au Palais d’El Hadj Djily Mbaye pour on se sait quel besoin…
 
C’est qu’on prête à Moustapha Diop une certaine casquette de gérant de fonds politiques, mais aussi des rapports «huilés» avec une bonne partie de la presse qu’il serait parvenu à neutraliser et, quand le besoin se fait sentir, à mobiliser pour ses activités politiques. Pendant ce temps, la commune de Louga est comme cette femme de marin sur le rivage, épiant au couchant le retour de son homme, avec à côté d’elle un tableau mentionnant : «ici, tout reste à faire».
 

[[1]]url:#_ftnref1 Vous mangez la citrouille ainsi ?
(Ibrahima DIAKHATE)
 
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