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SENEGAL - L’état civil, notre problème

Dimanche 4 Octobre 2026

Hier, je disais que la teranga risquait de perdre son sens. Aujourd’hui, les images qui circulent sur Facebook me donnent une raison de plus de le craindre.

 

On nous avait montré une tournée, un parking, des camions maliens, un procès instruit à ciel ouvert contre « l’étranger ». Des vidéos viennent en démonter la mise en scène. Ce qui devait être une preuve n’était qu’un décor. Quand le spectacle s’effondre, la colère, elle, reste intacte, et elle cherche une autre cible.

 

Pendant ce temps, un autre front s’ouvre ailleurs. Dans un live TikTok, des Sénégalais installés aux États-Unis rappellent que des délinquants se sont présentés avec de faux passeports sénégalais, et que la justice américaine les a condamnés. Ils ne sont pas seuls dans ce cas : de par le monde, des individus se sont réclamés de notre nationalité pour échapper à leur histoire, et ont fini devant les tribunaux du pays qui les accueillait.

 

Regardons bien ce que cela dit. Ces gens n’ont pas forcé nos frontières. Ils ont poussé une porte qu’on leur a ouverte de l’intérieur. Le faux passeport n’est que la dernière marche d’un escalier dont les premières se trouvent dans nos mairies, nos centres d’état civil, nos tribunaux, là où naît, sur le papier, un citoyen sénégalais.

 

Un passeport ne s’invente pas. Il repose sur un extrait de naissance, qui repose sur un registre, qui repose sur la signature d’un agent de l’État. Supprimez ce maillon et toute la chaîne s’effondre. La presse a révélé des réseaux démantelés, des scandales à Ziguinchor et à Wakhinane, des actes de naissance de complaisance vendus à des étrangers pour quelques dizaines de milliers de francs. Chaque fois, il y avait un Sénégalais derrière le guichet. Ce n’est pas l’étranger qui a vendu notre nationalité : c’est un agent public qui l’a bradée.

 

On nous répondra que l’État a engagé la modernisation de l’état civil. C’est vrai, et c’est nécessaire. Mais un projet de digitalisation lancé depuis des années, financé par des milliards, n’a pas encore sécurisé l’ensemble du pays, et des centaines de bureaux travaillent encore avec des registres papier que n’importe quelle main peut ouvrir, remplir ou arracher. Tant que cette chaîne est incomplète, un faussaire sait quel guichet choisir. Une chaîne n’est jamais plus solide que son maillon le plus faible.

 

Il n'y a pas que la fraude. Il y a aussi la qualité de certains agents, qui laisse parfois à désirer. Pour le renouvellement de ma carte nationale d’identité, j’ai envoyé quelqu’un retirer un extrait de naissance, l’ancien étant périmé, car vieux de plus d’un an. Le document revenait bien imprimé, propre, tamponné, avec toutes les apparences du sérieux. Mais le prénom de mon père était écorché, mal recopié. Une simple faute de transcription. Et pourtant c’est tout un citoyen qui se retrouve avec un état civil bancal, qu’il faudra faire rectifier, expliquer, justifier à chaque guichet, au risque de voir son dossier refusé pour une lettre de travers. Un registre qui se trompe sur un nom ordinaire est un registre qui peut tout aussi bien se tromper sur une date de naissance, une filiation ou une nationalité. Le citoyen honnête paie l’erreur, le fraudeur s’en sert.

 

Et l'histoire ne s'arrête pas à nos frontières. À Paris, dans le 18e arrondissement, du côté de Barbès et de Château-Rouge, on sait depuis longtemps qu’il existe un marché de faux papiers. Un reportage de télévision a même montré la fabrication de faux permis de conduire sénégalais. Le faussaire n’a pas besoin de grand-chose : un modèle, du matériel, un client. Et plus nos documents authentiques circulent, plus il lui est facile de les copier ou de bâtir une identité par-dessus. Ce sont les Sénégalais honnêtes de cette même diaspora, travailleurs, étudiants, commerçants, qui paient l’addition : guichets plus méfiants, dossiers plus lents, regards plus durs.

 

Ne nous racontons pas d’histoires : la fraude n’est pas toujours celle de l’autre. Il y a aussi celle de nos propres enfants. Pour partir, pour franchir une frontière, pour décrocher une bourse ou un contrat, de jeunes Sénégalais, sportifs surtout, retranchent ou ajoutent quelques années à leur âge. J’en ai connu un cas, que la presse n’a jamais rapporté, mais dont j’ai eu connaissance dans l’exercice de mes fonctions. Un jeune basketteur, pensionnaire d’une université japonaise, avait porté son équipe jusqu’au titre. L’équipe battue a enquêté et, par la FIBA, a obtenu la preuve que son âge était faux. L’affaire a fait tant de bruit que le parlement japonais s’en est saisi. Le gouvernement japonais a écrit à l’état civil concerné. Le courrier est resté sans réponse, et il a fallu emprunter la voie diplomatique pour comprendre ce qui s’était passé. Voilà ce qu’est un registre qu’on ne surveille pas : un État qui laisse le Japon l’interroger sans répondre, et qui découvre sa propre faille par le courrier d’un autre pays. Ce jeune n'était pas un étranger, c’était un des nôtres. Mais derrière lui, il y avait encore un acte, un tampon, une signature.

 

Posons la question sans trembler : qui abîme le passeport du Sénégal ? Le chauffeur qui gare son camion à Dakar, ou l’officier d’état civil qui trahit son serment ? Un fraudeur condamné à New York ne salit pas seulement un nom : il rend suspect chaque Sénégalais qui tendra ensuite son passeport à un guichet. C’est là l’atteinte à notre souveraineté, et elle ne se règle pas dans la rue contre des visages. Elle se règle dans les services d’état civil, par l’audit des registres, la traçabilité de chaque acte délivré, le contrôle strict des jugements supplétifs, et des sanctions exemplaires contre les agents corrompus, qu’ils soient petits ou gradés. Tant que l’État ne nettoie pas sa propre maison, il n’a aucune légitimité à accuser la maison d’à côté.

 

Le danger, c’est l’amalgame. Il suffit d’un faux passeport pour que l’on condamne mille voyageurs en règle, et d’une vidéo truquée pour que l’on désigne tout un peuple voisin. Celui qui, pour de petits calculs, nourrit ce mélange sait très bien ce qu’il fait : il fabrique un coupable commode à des jeunes sans emploi, qui méritent mieux qu’un ennemi de substitution.

 

L’histoire nous a appris ce que devient un pays quand la peur de l’autre remplace la justice : on cesse d’être un État, on devient une foule. Et la foule ne distingue ni le fraudeur du voyageur en règle, ni le voisin du coupable. Le Sénégal a un autre destin. Il peut être exigeant sans être injuste, ferme sans être fermé. Contrôler ses papiers, punir ses faussaires, oui. Perdre son âme au passage, non.

 

La teranga n’a jamais été de la naïveté. C’était une façon de recevoir debout.

 

Moustapha DIAO 

 
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