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En Tunisie, Chahed s'émancipe à un an de la présidentielle

Mercredi 7 Novembre 2018

Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed, nommé il y a plus de deux ans par le président Béji Caïd Essebsi, a acté sa rupture avec le chef de l'Etat en le tenant à l'écart du dernier remaniement, signe de ses ambitions à un an de la présidentielle.

Le quadragénaire, inconnu jusque là, avait été propulsé chef d'un gouvernement d'union nationale par Béji Caïd Essebsi en août 2016. 
 
Il a depuis dépassé en longévité tous ses prédécesseurs depuis la chute de Ben Ali en 2011, en dépit des pressions qui s'accentuent à l'approche des scrutins présidentiel et législatif.

Pour l'analyste politique Salaheddine Al Jourchi, "les raisons du conflit entre la Kasbah (siège du gouvernement) et Carthage (présidence) résident dans la préparation des prochaines élections. C'est l'objectif de chacun et la boussole".

A la faveur de la crise, M. Chahed "a marqué des points" contre Nidaa Tounès, le parti présidentiel dont il était membre jusqu'à ce que son adhésion soit gelée en septembre, estime-t-il.

Certains députés de Nidaa Tounès ont été jusqu'à qualifier le remaniement de "coup d'Etat", bien qu'il respecte scrupuleusement la Constitution.

M. Chahed, ingénieur agronome rentré en politique après la révolution, "n'est pas un simple technocrate, il a désormais des ambitions politiques", souligne M. Jourchi. 

- Alliances -

Sur la sellette pendant des mois en raison d'un bras de fer avec le fils du président, Hafedh Caïd Essebsi, à qui la presse tunisienne prête des ambitions présidentielles, il l'avait accusé en mai lors d'un discours à la télévision d'avoir "détruit le parti".

Cette lutte de pouvoir fratricide a recomposé les alliances politiques.

Elle a précipité la fin du consensus forgé entre M. Essebsi et Rached Ghannouchi, chef de file du parti d'inspiration islamiste Ennahdha, après les élections de 2014 afin de limiter la polarisation de la vie politique.

M. Chahed peut désormais compter sur le soutien d'Ennahdha, premier parti au Parlement avec 68 sièges sur 217, et d'un nouveau bloc crée par des partisans, la Coalition nationale, 40 sièges.

Il est quasi assuré d'une majorité lorsqu'il soumettra son remaniement dans les jours à venir à l'Assemblée des représentants du peuple (Parlement).

M. Chahed a changé treize de ses ministres, sans toucher aux ministres des Affaires étrangères et de la Défense, les deux postes pour lesquels il aurait été obligé de consulter le président selon la Constitution.
 
Le président tunisien Beji Caïd Essebsi accueilli par la chacellière allemande Angela Merkel le 30 octobre 2018 à Berlin / © AFP/Archives / Tobias SCHWARZ
Le président a fait savoir son désaccord via les médias, par sa porte-parole Saïda Garrach, qui a critiqué "la politique du fait accompli".

Mais il n'a que peu de moyen de pression -- il pourrait faire traîner les investitures ou encore persuader les ministres de son parti de démissionner, dont le ministre de la Défense, afin d'être consulté.

Mais contrairement à la Constitution en place avant la chute de Ben Ali en 2011, qui plaçait Carthage au coeur du pouvoir, celle votée en 2014 donne davantage de pouvoir à la Kasbah.

M. Chahed "s'est affranchi de la tutelle paternelle" de Béji Caïd Essebsi, souligne Youssef Oueslati, chroniqueur politique.

Si nombre de Tunisiens s'attendent à ce M. Chahed se déclare candidat à la présidence, son entourage assure que ce qui l'intéresse c'est rester à la Kasbah.

De son côté, M. Essebsi, 91 ans, laisse planer le doute sur ses intentions.

Cette instabilité politique qui risque d'aller crescendo dans les mois à venir inquiète observateurs et bailleurs de fonds car la Tunisie reste fragilisée par un chômage et une inflation qui exacerbent des tensions sociales fortes.

"La victime de tout cela est la démocratie que les Tunisiens associent de plus en plus à l'instabilité", avertit le chercheur Sharan Grewal, du Brookings Institute, soulignant que si le différend venait à s'envenimer encore, le pays n'a toujours pas de Cour constitutionnelle susceptible de trancher.

La Tunisie est le seul des pays touché par les contestations du Printemps arabe en 2011 à poursuivre sur la voie de la démocratisation.

"La crise politique est la preuve qu'on met concrètement en pratique la démocratie, en dépit des aspects négatifs et des obstacles", tempère M. Jourchi.

Pour l'éditorialiste Ziyed Krichen, "nous vivrons les conséquences de ce conflit ouvert (...) jusqu'à ce que les électeurs s'expriment" dans les urnes.
 
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