Connectez-vous

Sénégal : à qui profite la baisse du prix de l’électricité ?

Mercredi 8 Mars 2017

Annoncée lors de son discours du 31 décembre 2016 par le président de la république du Sénégal, la baisse de 10% du prix de l’électricité a été matérialisée par la nouvelle grille tarifaire approuvée par la Commission de Régulation du Secteur de l’Electricité (CRSE) le 16 février 2017 par décision n°2017-04. Cette baisse est une moyenne qui permettra aux masses populaires sénégalaises d’économiser 15% de leurs anciennes factures bimestrielles d’électricité. Ainsi, une famille qui payait 10.000FCFA d’électricité économisera 1.500FCFA tous les deux mois. Qui peut dire que ce n’est pas là une baisse ? Mais à y voir de plus près, un bénéficiaire peut en cacher un autre qui est en réalité le bénéficiaire déterminant.


Sénégal : à qui profite la baisse du prix de l’électricité ?
Par Guy Marius Sagna
 
Démocratie semi coloniale partout
Quand la période tarifaire de Senelec 2014-2016 s’est terminée, lesquels des sénégalais ont été informés de l’ouverture de la révision des tarifs applicables pour la période 2017-2019 et associés à la consultation publique? Pourquoi n’a-t-on vu aucune ferveur ni aucun débat national sur la question ? Et pourtant, la Senelec compte plus de 1.119.778 clients dont 909.617 usagers domestiques (chiffres de 2015) [1].
 
Dès lors comment peut-on dire que cette baisse, faite sans les populations, a été faite pour elles ? De la même manière, lesquels des citoyens sénégalais sont associés au processus d’harmonisation des tarifs de l’électricité en milieu urbain et rural ? Et pourtant le 20 mars 2016 le Sénégal adoptait des modifications de sa constitution lors d’un référendum dont un des objectifs est le renforcement des droits des citoyens.
 
Les citoyens sénégalais des zones rurales paient l’électricité deux voire trois fois plus chers que leurs concitoyens des zones urbaines. Voilà comment la république semi coloniale du Sénégal a appliqué jusqu’à présent l’article 1 de sa constitution qui déclare qu’« Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion ». Comment cet apartheid économique et social a-t-il pu prospérer jusqu’à maintenant ?
 
Résultat : après 57 ans d’ « indépendance », un taux d’électrification  de 54% et pour être plus précis il est de 80% en zone urbaine et 30% en zone rurale [2]. Pour la banque mondiale c’est près de 75% [3] de la population en zone rurale qui n’a pas accès à l’électricité. Et on se retrouve dans des situations où le comique le dispute au tragique. Au mois de janvier 2017, le Sénégal a une marge de production de 100 Mégawatts dont il ne sait que faire pour l’essentiel. Le pays accuse un tel retard dans les réseaux transports énergie qu’au moins 46% de la population sont plongées dans les ténèbres et la Senelec vend 20 Mégawatts au Mali.
 
Le directeur de la Senelec de dire que si on avait la ligne Tambacounda-Kolda-Ziguinchor aujourd’hui on pourrait évacuer 20 à 30 MW et alimenter tous les villages du Sud du Sénégal [4]. Combien coûte le maillage en urgence de tout le Sénégal pour l’accès universel à l’électricité ? L’objectif de l’accès universel à l’électrification rurale en 2025 fixé par le conseil interministériel sur l’électrification rurale n’aurait-il pas pu être rapproché ? Les 30 milliards que cette baisse de l’électricité va coûter n’auraient-ils pas pu être utilisés pour la finition dans les meilleurs délais de la construction de ces lignes ?
 
Quelle est donc la priorité pour un bon père de famille ? Baisser le prix de l’électricité de 1500 francs CFA tous les deux mois pour la moitié de la famille qui a déjà l’électricité ou éclairer les chaumières et sortir de l’obscurité l’autre moitié du Sénégal ?
 
En néo colonie, la réforme du secteur de l’énergie comme la réforme hospitalière ainsi que toutes les autres réformes sont des réformes qui excluent les populations des processus de réflexion et de prise de décision les faisant représenter par des politiques et techniciens acquis aux consensus de Washington ou de Bruxelles dans des instances comme les conseils d’administration, les commissions de régulation du secteur de l’électricité, l’assemblée nationale… dont les membres sont plus préoccupés par les indemnités de session, leur augmentation et autres avantages qu’ils peuvent tirer de leur appartenance à ces structures qui participent à l’oppression du peuple sénégalais.  
 
 
« La Banque Mondiale répond aux Etats-Unis comme le tonnerre à l’éclair » [5]
 
Les Etats-Unis s’appauvrissent inexorablement. « En 2010, la part des USA dans le PIB mondial était de 25%. Elle sera de 16% en 2025. En 2050, elle sera de 9% contre 33% pour la Chine et 8% pour l'Inde. » [6]
 
Les multinationales états-uniennes traversent une crise.
« Au cours des cinq dernières années, les profits de ces multinationales ont chuté de 25%. Près de 40% d’entre elles ont un taux de rendement de seulement 10%. Leur part dans la somme totale des profits à l’échelle mondiale est passée de 35% à 30% au cours de la dernière décennie.
 
Quelles sont les causes de ce recul? (…) la chute du prix des matières premières, pétrole compris, est responsable de la moitié de la baisse du taux de rendement.
 
Les activités des multinationales sont aussi aujourd’hui trop étendues(…). Plus fondamentalement, il y a le fait que les salaires ont augmenté en Chine et que de nombreux pays veulent leur part des profits, sous forme, entre autres, d’impôts plus élevés.
 
Plusieurs pays exigent aussi des participations plus importantes dans les entreprises étrangères sur leur territoire. Ainsi, le 8 janvier dernier, McDonald’s s’est résigné à vendre une majorité des actions de ses opérations en Chine à une société d’État chinoise. La Chine exige également de plus en plus que les activités de recherche et développement aient lieu sur son territoire.
 
D’autres pays suivent son exemple. Il y a donc un mouvement pour « localiser » l’ensemble des activités d’une multinationale dans le pays où elles s’implantent. (…).
 
Si la « délocalisation » des entreprises en Chine est devenue moins avantageuse, il n’y a pas d’appétit de la part des multinationales, (…) pour reproduire en Afrique ou aux Indes les activités manufacturières implantées en Chine.
 
Mais leur rapatriement dans les pays d’origine pose aussi problème. (…) si les multinationales américaines ramenaient aux États-Unis le quart des emplois actuellement à l’étranger, aux taux de salaires américains, avec le même taux d’imposition à l’étranger et aux États-Unis, leurs profits chuteraient d’un autre 12%. Et cela exclut le coût de construction de nouvelles usines en sol américain. ». [7]
 
Au lieu de sortir du capitalisme en crise, ils cherchent à sortir le capitalisme de la crise. Dans cette perspective, il faut susciter l’appétit des multinationales américaines pour l’Afrique. C’est cela l’objectif du Doing Business de la Banque Mondiale : édifier un marché émergent et non une société émergente.
 
Les Etats-Unis, à travers le Millenium Challenge Account (MCA), ont identifié deux contraintes majeures pour leurs entreprises : coût élevé de l’énergie et environnement des affaires peu favorables à l’investissement privé et à la croissance économique nationale.
C’est pourquoi, les Etats-Unis ont conditionné le deuxième compact à la résolution par le Sénégal de ces contraintes [8]. La première phase a vu les Etats-Unis injectés 270 milliards de francs CFA au Sénégal. Ce que des hommes d’affaires états-uniens, à leur tête David Rockefeller, avaient dit en 1963 est toujours d’actualité. « Les Etats-Unis vont concentrer leur programme d’assistance économique sur les pays qui montrent la plus grande tendance à favoriser le climat d’investissement, et retirer l’aide à ceux qui ne révèlent pas une performance satisfaisante » [9]. S’il faut faire de la charité autant le faire en direction des 15% de citoyens états-uniens qui dépendent de l’aide alimentaire.
 
Lors du conseil des ministres du mercredi 17 juin 2015, le président du Sénégal encouragera le gouvernement à aller résolument vers un second programme MCA.
 
La Banque Mondiale alloue un appui budgétaire de 30 milliards de Fcfa au Sénégal (50 millions de dollars) le 23 juillet 2015 en exigeant des diktats parmi lesquels : la maîtrise de la masse salariale, l’amélioration de la gestion de la Senelec et de l’environnement des affaires.
 
Lors de la 3e revue du programme appuyé par l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE), dont les résultats ont été rendus publics en début décembre 2016, le FMI insiste : « Des efforts continus s’imposent pour renforcer la compétitivité du secteur privé, notamment (…) en abaissant les coûts de l’électricité et en améliorant sa distribution, et en créant un environnement dans lequel les Pme et l’Ide pourront concourir à une croissance diversifiée ; c’est ainsi que le secteur privé pourra prendre les rênes de la croissance à moyen terme (…) ; » [10].
 
C’est pourquoi, le 21 juin 2016, le ministre de l’énergie et du développement des énergies renouvelable sera obligé d’avouer, « une hausse de l’électricité au Sénégal n’est pas à l’ordre du jour jusqu’ici 2017 (…) même si le Fonds Monétaire International avait sommé, l’Etat de mettre fin à la subvention sur l’énergie, notamment sur l’électricité. (…) Aujourd’hui, le coût de l’électricité tourne autour de 130F CFA, pour un prix de vente de 117F CFA. A l’horizon 2017, le coût sera aux alentours de 100F CFA, une fois que la mise en œuvre du programme d’investissement, qui est en cours, est terminée ». [11]
 
En décembre 2016, le directeur général de la Senelec complétera par cette perle : « on veut passer du combat de la disponibilité de l’énergie, pour gagner celui de la compétitivité du prix de vente de l’électricité. Et il faut que ça soit un avantage pour l’industriel sénégalais, mais surtout, pour les investisseurs qui s’installent au sénégalais » [12]. No comment !
 
Et le 31 décembre 2016, le père Noël présidentiel - qui n’a pas suffisamment médité les propos du président de la Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal (CNES) pour qui « Il ne sert à rien de faire partie des dix premiers réformateurs du classement de Doing Business si cela ne sert qu’à dérouler un tapis rouge aux investisseurs étrangers » - peut présenter aux sénégalais son cadeau aux multinationales. [13]
 
C’est le même schéma en cours ou déjà réalisé dans les autres pays d’Afrique sous domination. Le Sénégal, contestant sa 147e place du Doing Business de 2017, au lieu de mettre en avant dans ses relations avec les autres pays africains complémentarité et solidarité face à l’impérialisme, tombe dans le jeu du « diviser pour mieux régner » du Doing Business véritable Débile Business. Dakar cherche à intégrer le top 100 du Doing Business de 2018. Abidjan, Bamako, Accra, Niamey, Praia…visent aussi une progression sur l’échelle. Ainsi les poules africaines rivalisent d’embonpoint devant les éleveurs et bouchers pour savoir lesquelles d’entre elles seront mangées dans les meilleurs délais.
 
Qui sont les 210.161 usagers non domestiques de la Senelec ? Quels sont les usagers nationaux et les usagers non-nationaux ? Quelle est la part de consommation d’électricité de chaque catégorie d’usager de la Senelec ? Quelle part des 30 milliards de la baisse du coût de l’électricité pour chacune de ces catégories ? Les réponses à ces questions alimenteront la réflexion.
Cette baisse bénéficie-t-elle le plus aux 140 stations TOTAL au Sénégal ? Aux 250 entreprises et micro entreprises françaises au Sénégal qui font partie des 62.000 entreprises françaises en Afrique subsaharienne dont il faut empêcher les pertes de parts de marché comme entre 2000 et 2010 où celles-ci sont passées de 16 à 10%? En quoi bénéficie-t-elle le plus aux industries sénégalaises qui sont passées entre 2009 et 2013 de 943 à 1246 entreprises avec 92,5% de PME ? Comment cette baisse est-elle l’expression des rapports de forces, des manœuvres, contradictions et luttes inter capitalistes entre « entreprises étrangères intérieures » et « entreprises étrangères extérieures » ? Quand ces pachydermes capitalistes se battent devons-nous adopter la posture passive de l’herbe ?
 
Ce qui est sûr, c’est que la sénégalaise Aissatou a raison de dire que dans le monde d’aujourd’hui les luttes entre pays – luttes des classes à l’échelle internationale – prennent souvent la forme de la fable du corbeau et du renard. Nous serions trop optimistes de penser que nous pays opprimés sommes l’un de ces deux acteurs. En réalité, par les choix de nos classes politiques dominantes à l’intérieur mais véritables commis de puissances étrangères, nos pays ont choisi de n’être dans cette fable que fromage à manger. Malheureusement ce n’est pas qu’une fable, mais c’est aussi et surtout une tragédie pour la majorité des populations d’Afrique.
 
Les questions sont ailleurs que dans le respect des diktats de l’impérialisme enrobés de diminutions de 1.500 francs CFA dans les factures d’électricité des citoyens sénégalais tous les deux mois. Et il n’y a aucun plaisir chauvin à éprouver de savoir par exemple qu’en juin 2015, le Sénégal avait la deuxième meilleure qualité de service (6 heures de coupures par mois chez nous) après la Côte d’Ivoire (3,3 heures par mois et devant l’Algérie (6,3 heures), le Tchad (142 heures) et le Nigéria (256 heures) [14].
 
Le défi est, tout en tentant nationalement de sortir de  la domination impérialiste, comment les peuples africains vont sortir ensemble du sous-développement en faisant face collectivement notamment à la situation exposée par un intervenant lors du ‘’Forum Africa’’ de Montréal en septembre 2015.
 
L’Afrique c’est « 10% du potentiel hydroélectrique mondial dont seulement 8% sont exploités ; 8% des réserves mondiales de pétrole (dont 36% en Libye et 28% au Nigéria) ; 7% des réserves de gaz naturel (dont 35% au Nigeria et 31% en Algérie) ; 17% des réserves d’uranium ; 29% du potentiel éolien ; 15% du potentiel géothermique ; 4% des réserves de charbon (dont 92% en Afrique du Sud) ; le plus grand potentiel solaire mondial et une réserve importante de biomasse avec 60% des terres arables non cultivées au monde ;
 
Toute l’Afrique a une capacité de production électrique égale à celle du Canada pour une population 27 fois plus grande ; l’Afrique subsaharienne sans l’Afrique du Sud a la même capacité que la Pologne pour une population 20 fois plus grande ; la consommation d’énergie électrique de toute l’Afrique est comparable à celle de l’Allemagne. Celle de l’Afrique subsaharienne est sensiblement égale à celle du Royaume Uni ». [15]
 
Pour terminer, donnons la parole à un responsable d’une mission technique nord-américaine au Brésil, John Abbink, qui déclarait en 1950 : « Les Etats-Unis doivent être prêts à « guider » l’inévitable industrialisation des pays non développés s’ils veulent éviter le choc d’un développement économique très intense hors de leur égide…L’industrialisation, si elle n’est pas contrôlée d’une façon ou d’une autre, entrainera une réduction substantielle des marchés pour l’exportation nord-américaine » [16].
 
Leur MCA, leur USAID, leur NED, leur NDI, leur Peace Corps, leur AGOA, leur YALI, leur Open Society ne visent qu’à perpétuer cette option qui n’a pris aucune ride. Cette option est également celle des autres membres de la Triade.
 
Même quand la Banque Mondiale et le FMI semblent s’inquiéter de la santé des populations africaines, cela ne va pas plus loin que la préoccupation d’un éleveur pour sa volaille. La question est de savoir si la volaille africaine va continuer à se laisser duper, égorger et plumer en se figeant dans l’illusion que quand l’éleveur la nourrit et la vaccine c’est pour son bien ou si les poules africaines vont sonner la révolte collective contre les éleveurs.
Dakar, le 08 mars 2017
 
NOTES
[1] voir interview avec le président de l’association de défense des usagers de l’eau, de l’électricité, des télécommunications et des services, Mamadou Saidou Anne  dans Le Soleil du 11 juillet 2016
[2]  dit par le directeur général de la Senelec lors du « rendez-vous républicain » de la convergence des cadres républicains du samedi 09 janvier 2016
[3] Louise Cord, (directrice des opérations de la Banque Mondiale au Sénégal) lors de la signature le 20 décembre 2016 d’une convention de financement de 5 milliards de francs CFA
[4] voir Enquête du 10 janvier 2017
[5] voir Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Terre humaine Poche
[6]Interview de Bruno Guigue dans Sputnik, 2017/01/16
[7] Des clefs pour comprendre la politique économique de Trump, Pierre Dubuc, 2017/02/10
[8] Voir Le Soleil du 19 janvier 2017
[9] voir Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Terre humaine Poche
[10] voir dans Enquête du lundi 5 décembre 2016
[11] voir Emission Grand Jury de la Radio Futur Média du 21 juin, Maïmouna Ndoye Seck, Ministre de l’énergie et du développement des énergies renouvelable,
[12] voir interview du directeur général de la Senelec dans  L’Observateur du 14 décembre 2016
[13] Voir Le Soleil du mercredi 15 juin 2016
[14] voir interview de Pape Dieng, Directeur Général de la Senelec, Le Populaire du 15 juin 2015
[15] communication de Abel Didier Tella, directeur général de l’association des sociétés d’électricité d’Afrique (ASEA) intitulée : « L’énergie le point de départ », Forum Africa du 16 au 18 septembre 2015 à Montréal
[16] Voir Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Terre humaine Poche.
 
Nombre de lectures : 193 fois

Nouveau commentaire :










Inscription à la newsletter