La crise institutionnelle et politique que traverse actuellement le Sénégal, à la faveur des désaccords profonds entre l'Exécutif et la majorité parlementaire autour de la trajectoire budgétaire du pays, vient de franchir un nouveau seuil de gravité. Après les rejets successifs du projet de Loi de finances rectificative (LFR) 2026, la contestation des hypothèses budgétaires qui fondent le projet de Loi de finances initiale (LFI) 2027 vient installer le pays dans une situation d'incertitude politique et économique dont personne ne peut raisonnablement mesurer toutes les conséquences.
Ce qui, au départ, pouvait apparaître comme un désaccord sur des choix budgétaires, des arbitrages financiers ou des hypothèses macroéconomiques est en train de se transformer en une véritable épreuve de cohabitation entre deux légitimités politiques issues pourtant d'une même dynamique électorale.
Et c'est précisément là que réside le paradoxe de la situation sénégalaise : un Président de la République élu sur un projet de transformation du pays, un Gouvernement qui entend mettre en œuvre ce projet et une Assemblée nationale disposant d'une majorité parlementaire écrasante, issue du même courant politique, se retrouvent aujourd'hui dans une confrontation qui fragilise la capacité de l'État à décider, à agir et à conduire les politiques publiques.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, comment en sortir sans compromettre davantage les intérêts supérieurs de la Nation ?
La dissolution : une possibilité constitutionnelle, mais certainement pas une fatalité politique
La proposition de M. Abdourahmane Sarr, ancien ministre de l'Économie, de fixer au 2 décembre 2026 une échéance à laquelle le Président de la République pourrait prononcer la dissolution de l'Assemblée nationale, mérite d'être prise au sérieux.
Elle a le mérite de poser clairement la question de l'arbitrage démocratique lorsque les institutions ne parviennent plus à fonctionner dans un cadre de responsabilité partagée.
La Constitution sénégalaise prévoit effectivement, en son article 87, la possibilité pour le Président de la République de dissoudre l'Assemblée nationale, après avoir recueilli les avis du Premier ministre et du Président de l'Assemblée nationale, sous réserve de l'interdiction de procéder à cette dissolution durant les deux premières années de la législature.
Mais faut-il nécessairement aller jusqu'à cette extrémité ? Faut-il, à chaque fois que les institutions connaissent un blocage politique majeur, considérer la dissolution comme l'ultime et unique issue ? Je ne le crois pas.
La dissolution est une prérogative constitutionnelle. Elle peut être légitime. Elle peut même, dans certaines circonstances, devenir nécessaire. Mais elle ne saurait constituer le premier réflexe d'une classe politique qui dispose encore de toutes les ressources institutionnelles, politiques et humaines pour construire une solution.
Le Sénégal mérite mieux qu'un bras de fer entre ses propres institutions. Il mérite un sursaut de responsabilité nationale. Et ce sursaut a un nom : UN COMPROMIS HISTORIQUE.
Le Sénégal a une histoire politique qui l'oblige !
Notre pays n'est pas un novice en matière de crises politiques, institutionnelles ou sociales. Notre démocratie a traversé des périodes de fortes tensions, des oppositions parfois irréductibles et des moments où les divergences entre les acteurs politiques semblaient insurmontables.
Pourtant, à plusieurs étapes de notre histoire, des hommes d'État ont su faire prévaloir l'intérêt supérieur de la Nation sur les considérations partisanes.
Sous la présidence d'Abdou Diouf, le Sénégal a notamment expérimenté le gouvernement d'union nationale de 1991, dans un contexte politique et social particulièrement sensible. Sous Abdoulaye Wade, le pays a également connu des séquences de dialogue et de concertation politique, notamment autour des grandes échéances électorales et des institutions de la République.
Ces expériences, avec leurs réussites et leurs limites, ont contribué à forger une culture politique sénégalaise du dialogue et du dépassement.
C'est cette tradition que nous devons aujourd'hui réactiver.
Le Sénégal s'est souvent illustré en Afrique par sa capacité à préserver ses institutions, à trouver des issues politiques à des crises complexes et à offrir à la sous-région ouest-africaine des exemples de régulation démocratique.
Il serait profondément regrettable que notre pays, après avoir tant contribué à inspirer les autres, se retrouve incapable de résoudre une crise opposant des responsables politiques qui ont pourtant partagé le même combat et bénéficié de la même confiance populaire.
L'histoire politique ne retiendra pas seulement les programmes annoncés ou les majorités obtenues. Elle retiendra aussi la capacité des dirigeants à éviter à leur pays des crises inutiles.
Un gouvernement de compromis : la solution politique à construire
Je propose donc une démarche plus ambitieuse : que le Président de la République et le Président de l'Assemblée nationale, en leur qualité de principales autorités institutionnelles concernées par cette situation, prennent l'initiative d'une rencontre au plus haut niveau, avec les responsables politiques et parlementaires habilités, afin de négocier les termes d'un véritable compromis national.
Il ne s'agirait ni d'une capitulation de l'Exécutif devant le Parlement, ni d'un renoncement de la majorité parlementaire à ses responsabilités.
Il s'agirait de reconnaître une réalité politique incontournable : dans la configuration actuelle, aucune des deux parties ne peut durablement gouverner contre l'autre sans exposer le pays à une instabilité préjudiciable.
Ce compromis pourrait notamment prendre la forme d'un gouvernement de consensus et de responsabilité nationale, fondé sur une nouvelle répartition des responsabilités politiques et gouvernementales. Dans cette perspective, une formule mérite d'être explorée.
Le PASTEF, qui dispose d'une majorité parlementaire particulièrement confortable, pourrait obtenir une représentation majoritaire au sein du Gouvernement, avec une proportion indicative de 17 à 18 ministres, notamment dans les départements directement impliqués dans la conduite des politiques économiques, financières, sociales et législatives.
L'Économie et les Finances, la Justice, ainsi que les autres départements stratégiques pour l'exécution du programme gouvernemental pourraient ainsi bénéficier d'une représentation politique correspondant au poids parlementaire de cette majorité.
De son côté, le Président de la République pourrait conserver une représentation gouvernementale de l'ordre de 13 à 14 ministres, notamment autour des grandes fonctions régaliennes et de souveraineté : les Affaires étrangères, les Forces armées, l'Intérieur et les autres départements relevant de ses responsabilités institutionnelles.
Ces chiffres ne constituent évidemment ni un préalable ni une revendication intangible. Ils représentent une indication de départ, une base de discussion destinée à permettre aux deux parties de rechercher un équilibre politique acceptable.
La question du Premier ministre devrait également faire l'objet d'une concertation directe entre le Président de la République et le Président de l'Assemblée nationale, dans le respect des prérogatives constitutionnelles du Chef de l'État.
L'essentiel est que la personnalité appelée à diriger le Gouvernement puisse bénéficier d'une légitimité politique suffisante, de la confiance du Président de la République et d'une capacité réelle à travailler avec la majorité parlementaire.
Il ne s'agit pas de juxtaposer deux gouvernements dans un même Gouvernement. Il s'agit de construire une équipe cohérente, solidaire et politiquement responsable, autour d'un programme gouvernemental négocié, d'engagements clairement définis et d'une feuille de route commune.
Un pacte politique pour sauver l'essentiel : les finances publiques et la crédibilité du Sénégal
L'enjeu de ce compromis dépasse largement les intérêts des formations politiques concernées. Il touche directement à la crédibilité économique et financière de notre pays.
Le Sénégal traverse une période particulièrement délicate dans la gestion de ses finances publiques. Les désaccords sur la sincérité des prévisions budgétaires, la trajectoire du déficit, le poids de la dette et les arbitrages de dépenses publiques ne peuvent être traités comme de simples différends politiques.
Ils engagent la confiance des partenaires financiers, la capacité de mobilisation des ressources, le financement des investissements et, surtout, les conditions de vie de nos populations.
Le programme avec le Fonds monétaire international constitue, à cet égard, un enjeu important. Il ne saurait cependant être considéré comme une fin en soi, ni comme une question qui devrait opposer nos institutions.
La responsabilité de nos dirigeants est de parvenir à une position nationale suffisamment cohérente pour défendre les intérêts du Sénégal dans les négociations avec le FMI et l'ensemble de ses partenaires techniques et financiers.
Un Gouvernement de compromis, soutenu par une majorité parlementaire engagée dans une démarche de responsabilité, pourrait précisément permettre de restaurer cette cohérence.
Il offrirait également l'occasion de négocier un véritable pacte budgétaire national, autour de quelques engagements fondamentaux :
• une trajectoire crédible et transparente de redressement des finances publiques ;
• une évaluation partagée de la dette et des engagements financiers de l'État ;
• la protection des dépenses prioritaires, notamment dans la santé, l'éducation et les secteurs sociaux ;
• une meilleure maîtrise des dépenses publiques et une rationalisation des charges de fonctionnement de l'État ;
• une relance des investissements productifs et des politiques de création d'emplois ;
• une transparence renforcée dans l'exécution budgétaire et le contrôle parlementaire.
Le Parlement retrouverait ainsi pleinement son rôle : non pas celui d'une chambre d'enregistrement du Gouvernement, mais celui d'une institution de contrôle, de proposition et de participation à la construction des politiques publiques.
L'Exécutif, de son côté, disposerait d'un environnement politique plus favorable à l'exécution de ses engagements. C'est dans cette complémentarité que réside la véritable force d'un compromis institutionnel.
Le temps de la responsabilité, pas celui des calculs politiques
Il faut avoir le courage de le dire : le Sénégal ne peut pas se permettre plusieurs mois supplémentaires de confrontation institutionnelle. Les populations n'ont pas élu leurs dirigeants pour assister à une bataille permanente entre les institutions de la République.
Elles attendent des réponses à leurs préoccupations quotidiennes : l'emploi, le coût de la vie, les infrastructures, la santé, l'éducation, l'accès aux services publics et les perspectives économiques.
Elles attendent également que les promesses de transformation systémique se traduisent par des résultats tangibles. Or, un pays qui consacre l'essentiel de son énergie politique à arbitrer des conflits internes prend nécessairement du retard sur ses priorités de développement.
Il faut donc que chacun accepte de faire un pas vers l'autre.
Le Président de la République doit pouvoir reconnaître la réalité politique de la majorité parlementaire et lui donner une place correspondant à son poids dans la conduite de l'action gouvernementale. La majorité parlementaire doit, en retour, reconnaître que la légitimité présidentielle et les prérogatives constitutionnelles du Chef de l'État ne peuvent être contournées ou constamment mises à l'épreuve.
Le Président de l'Assemblée nationale, qui dirige une institution essentielle de notre République, a également une responsabilité historique dans la recherche de cette issue.
Quant au Premier ministre et aux membres du Gouvernement, ils doivent être les acteurs d'une démarche de rassemblement et non les spectateurs ou les victimes d'une confrontation politique qui paralyse l'action publique.
Il ne s'agit pas de rechercher des vainqueurs et des vaincus. Dans cette crise, le seul vainqueur doit être le Sénégal.
Préserver la législature jusqu'en 2029 : donner au peuple le dernier mot au bon moment
L'un des avantages majeurs d'un tel compromis serait de préserver la stabilité institutionnelle et d'éviter une dissolution prématurée de l'Assemblée nationale. La législature actuelle pourrait ainsi poursuivre normalement son mandat jusqu'à son terme légal en 2029.
Ce choix permettrait de donner au Gouvernement le temps nécessaire pour mettre en œuvre les politiques publiques, d'assainir les finances de l'État, de restaurer la confiance des partenaires et de produire des résultats économiques et sociaux. Il permettrait surtout de préserver le calendrier démocratique national.
En 2029, à l'occasion de l'élection présidentielle, le peuple sénégalais retrouverait pleinement sa souveraineté d'arbitrage pour décider de l'orientation politique qu'il souhaite donner au pays et choisir les femmes et les hommes auxquels il entend confier sa destinée.
Ce serait un rendez-vous démocratique autrement plus constructif qu'une dissolution provoquée par l'incapacité des acteurs politiques à trouver un terrain d'entente.
Naturellement, un tel compromis devrait être assorti d'engagements précis, d'un mécanisme de concertation permanent et d'une obligation de loyauté entre les différentes composantes de l'attelage gouvernemental. Il ne s'agirait pas de reporter les divergences, mais de les organiser démocratiquement pour qu'elles ne deviennent plus un obstacle au fonctionnement de l'État.
Le Sénégal doit retrouver sa grandeur politique !
Nous sommes à un moment charnière de notre histoire politique. Le Sénégal ne manque ni de ressources humaines, ni de compétences, ni d'expérience institutionnelle pour surmonter cette épreuve.
Il lui manque peut-être, à cet instant précis, ce supplément de courage politique qui permet aux grands dirigeants de dépasser leurs divergences personnelles, leurs susceptibilités et leurs intérêts partisans pour se retrouver autour de l'essentiel.
La grandeur d'un homme d'État ne se mesure pas seulement à sa capacité à conquérir le pouvoir ou à exercer une autorité. Elle se mesure aussi à sa capacité à partager des responsabilités, à écouter, à négocier et à trouver des solutions lorsque les circonstances l'exigent. C'est précisément ce que l'histoire attend aujourd'hui de nos dirigeants.
À l'approche du 2 décembre 2026, date avancée par Abdourahmane Sarr comme perspective de dissolution de l'Assemblée nationale, je voudrais lancer un appel solennel au Président de la République, au Président de l'Assemblée nationale, au Premier ministre et à l'ensemble des responsables politiques concernés.
N'attendons pas le dernier moment pour négocier ce qui peut encore être sauvé par le dialogue. N'attendons pas que la crise budgétaire devienne une crise économique, que le désaccord politique devienne une crise institutionnelle et que l'incertitude financière compromette davantage les perspectives de développement de notre pays.
Le Sénégal a déjà démontré, à plusieurs moments de son histoire, qu'il savait inventer des solutions politiques là où d'autres ne voyaient que des impasses. Il doit encore le démontrer.
Je ne propose ni une abdication du Président de la République, ni une soumission de l'Assemblée nationale, encore moins un partage opportuniste du pouvoir. Je propose un pacte de responsabilité nationale, un compromis politique courageux, un gouvernement de consensus et une nouvelle dynamique institutionnelle qui permettraient au pays de retrouver la stabilité nécessaire à sa transformation.
Le pouvoir est une responsabilité. La majorité est une responsabilité. Et gouverner, c'est d'abord servir une Nation. Le peuple sénégalais a confié à ses dirigeants une mission historique. Il leur appartient désormais de démontrer qu'ils sont à la hauteur de cette confiance.
Le 2 décembre ne doit pas nécessairement être la date d'une dissolution. Il pourrait devenir, au contraire, la date d'un sursaut politique, celle où les dirigeants sénégalais auront choisi de privilégier l'intérêt national plutôt que l'affrontement.
L'HISTOIRE NOUS OFFRE ENCORE UNE OCCASION DE NOUS DÉPASSER. NE LA MANQUONS PAS.
Le Sénégal avant les partis. La République avant les ambitions. L'intérêt national avant les calculs politiques.
Tahir Ndiaye






FRANCE


