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Mahaman Laouan Gaya (Secrétaire exécutif Appo): «une économie se développe avec de l’énergie moderne, fiable, à moindre coût»

Lundi 19 Juin 2017

Accroché en marge du colloque international sur les enjeux pétroliers et gaziers tenu récemment à Dakar, Mahaman Laouan Gaya a accepté de répondre à nos questions. Pour ce panafricaniste pur et dur, il est temps que les pays du continent prennent leur indépendance dans la gestion du pétrole, non sans avertir contre les risques liés à la mauvaise gouvernance du secteur.


Photo: Talla Ndiaye (Dmedia)
Photo: Talla Ndiaye (Dmedia)
En un mot, c’est quoi l’Appo ?
Association des producteurs de pétrole africains. C’est une organisation interafricaine basée à Brazzaville, au Congo. Etant donné que les Africains ignorent plus ou moins totalement l’existence de cette organisation qui a été créée depuis le 27 janvier 1987 à Lagos au Nigeria, souvent nous l’appelons l’Opep (organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole) de l’Afrique.
 
Depuis environ trois ans, les ministres et les plénipotentiaires de l’organisation ont souhaité la redynamiser et lui donner un nouvel envol. C’est à ce titre que j’ai été nommé, en juillet 2015, à la tête de la structure.
 
Quel est le rapport de l’organisation avec la production de pétrole ?
Appo ne compte que 18 pays membres. Mais du point de vue de la production du système pétrolier, elle pèse près de 97% de la production pétrolière africaine. J’insiste toujours pour dire que les statistiques sont souvent biaisées à dessein par les grandes compagnies, lesquelles ont ainsi tendance à dévaloriser et à sous-estimer les statistiques produites par les Africains. L’exploitation du pétrole a plus de 150 ans dans le continent américain, 75 à 80 ans au Moyen-Orient, par exemple.
 
En Afrique, il y a à peine 4 pays qui ont commencé à exploiter le pétrole dans les années 1960, tandis que les autres l’ont démarrée après les indépendances. Aujourd’hui, 20 pays exploitent le pétrole, les 18 membres de l’Appo en plus du Soudan du Sud et de la Tunisie. Presque 90% du continent africain sont constitués de bassins sédimentaires, onshore ou offshore.
 
Nous avons donc un énorme potentiel pétrolier et gazier avec 32 pays qui sont dans la phase de recherche, à l’exemple du Sénégal. Et voyez-vous, le potentiel dont on parle pour le Sénégal, il existe aussi avec le Maroc, la Tanzanie, le Mozambique, Madagascar, Ouganda, Kenya. On en parle même pour des pays de l’hinterland comme le Mali, le Niger, le Tchad qui a débuté l’exploitation…
 
Mais l’Afrique ne semble pas encore prête à gérer ses ressources.
Ce sont les étiquettes que l’Occident colle à notre continent. Quand on parle de syndrome hollandais, du paradoxe de l’abondance, de la malédiction des ressources, de scandale géologique, entre autres, on colle tout cela à l’Afrique. Il faut que cela cesse. S’il y a un ou deux Africains qui sont médiocres dans leur gouvernance, on l’élargit à tous les Africains.
 
Or, les rapports en Afrique sont différents de ce qu’ils étaient il y a quarante ans. Aujourd’hui, les Africains, d’une manière générale, sont en train de s’approprier la chose publique. Par exemple, il ya quarante ans, personne n’osait poser le débat sur le franc Cfa. Maintenant on en parle dans les conférences et dans les colloques.
 
Demain, c’est la rue qui va en parler car les Africains sortiront dans la rue pour exiger une correction par rapport au franc Cfa. Ce sera la même chose dans le domaine de la gouvernance pétrolière. (…) C’est dans des débats comme le colloque de l’Itie à Dakar que les choses commencent… Mais demain, s’il y a une mauvaise gouvernance dans le secteur des industries extractives, pétrolières particulièrement, c’est la rue qui va exiger la transparence.
 
 
Le problème technologique reste entier car les pays africains ne sont pas encore préparés à exploiter gaz et pétrole par eux-mêmes.
Il y a certainement des problèmes sur ce plan, et donc beaucoup de défis à relever. Il faut accélérer le renforcement des capacités. J’ai donné l’exemple du Niger qui a commencé à exploiter l’uranium depuis 1960, mais le pays qui abrite la société exploitante n’a pas à ce jour formé un seul technicien supérieur dans le nucléaire, à fortiori un ingénieur.
 
Quand on prend le cas du pétrole, toutes les sociétés pétrolières présentes en Afrique ne forment pas des ingénieurs. L’essentiel des ingénieurs africains ont été formés par l’Algérie et par l’ex Union Soviétique.  Total et Elf n’ont formé aucun génie pétrolier en Afrique.
 
Doit-on comprendre que les compagnies occidentales ne souhaitent pas l’indépendance de l’Afrique dans ce domaine ?
C’est cela évidemment. Ils veulent perpétuer leur domination sur le continent. Ensemble avec les organisations de la société civile, la presse, nous allons attirer l’attention entre nous africains. Et pour réussir cela, nous devrons mettre l’accent sur la formation de cadres.
 
Et les cadres, ce ne sont pas seulement les techniciens, c’est aussi les journalistes appelés à expliquer et expliciter la question aux populations afin que tout le monde comprenne les enjeux de l’exploitation pétrolière.
 
C’est un impératif de former des cadres africains qui vont prendre la relève et reprendre les commandes de l’exploitation de nos ressources naturelles. Là où le bât blesse le plus, c’est dans les négociations des contrats miniers et pétroliers.
 
Souvent, l’expert qui doit défendre les intérêts d’un pays africain donné est un étranger qui doit faire face aux experts de son pays d’origine. Nous n’avons pas encore d’experts dans les techniques de négociations dans les contrats pétroliers. C’est également une nécessité vitale.
 
N’est-ce pas aux gouvernants de décréter la fin de ces rapports inégaux ?
Appo, dans le cadre de la réforme qui est entreprise, aura une instance supérieure qui sera le sommet des Chefs d’Etat avec une présidence en exercice tournante. A côté des défis liés à la sécuritaire et alimentaire, il y a le défi énergétique dans lequel le pétrole occupe une place importante. Il faut en faire une priorité pour que le continent puisse sortir de la précarité et de la pauvreté énergétique.
 
Le pétrole et l’énergie sont les facteurs fondamentaux pour le développement économique et social de nos pays. Les pays occidentaux se sont développés avec nos ressources énergétiques. Il faudrait utiliser ces mêmes ressources pour construire notre développement.
 
Nous les Africains, avons une consommation énergétique de l’ordre de 3 tonnes équivalent pétrole par an, c’est dire 300 kilogrammes équivalent pétrole annuel. Mais l’Européen a 4 tonnes équivalent pétrole, l’Américain, 8. On ne peut donc parler d‘émergence face à une telle précarité énergétique. On ne peut pas développer un pays avec le bois de feu.
 
On ne peut pas développer une économie avec de la paille ou avec des déchets agricoles. On ne peut développer une économie qu’avec de l’énergie modèle, moderne, fiable, durable et à moindre coût.
 
La charrue n’a-t-elle pas été mise avant les bœufs avec la gestion du pétrole ?
Non. Nous avons des ressources qui sont exceptionnellement abondantes en Afrique. Nous avons 12 à 13 heures d’ensoleillement, soit 6 à 7 kilowatt/heure sur chaque mètre carré. Les équipements ont un rendement de l’ordre de 30 à 35%. Même avec des équipements de 2% de rendement, nous avons suffisamment d’énergie à exporter.
 
Nous avons le vent, la biomasse, la géothermie. Nous avons les déchets urbains qui ne sont pas une malédiction mais une richesse dense avec laquelle on peut faire de la cogénération, puis de l’énergie électrique et utiliser le composte pour créer de l’engrais au bénéfice de l’agriculture. Nous devons amener nos Présidents à réfléchir là-dessus.
 
La Norvège est citée comme modèle presque parfait en matière de gestion pétrolière. L’Afrique ne doit-elle pas recourir à l’expertise étrangère dans un premier temps ?
Ce n’est jamais tard et on n’a pas encore perdu du temps. Cinquante ans, ce n’est rien, mais on doit faire quelque chose. Dieu merci, nos ressources dans le secteur du pétrole ne sont pas encore pillées.
 
En dehors des ressources conventionnelles, nous avons également des ressources non conventionnelles. C’est démontré que l’Afrique regorge abondamment de ressources en hydrocarbures de schiste. Nous n’avons besoin d’aller à l’extérieur pour chercher des compétences.
 
Il faut mettre l’accent sur le contenu local ?
Nous devons renforcer et promouvoir le contenu local dans l’industrie pétrolière. C’est une des missions de notre organisation. Il faut que tout se fasse en Afrique. Il y a quelque temps, même pour faire une tranchée et poser un pipeline, on fait recours à l’expertise étrangère.
 
Nous devons arrêter cela. Nous devons essayer de réformer nos législations pétrolières pour y inclure le contenu local, le développement des capacités et des compétences locales, la responsabilité sociétale des entreprises, les questions environnementales.
 
C’est-à-dire ?
Quand vous survolez le Golfe de Guinée, vous constatez le gaz torché. C’est un brasier qu’on a la nuit avec le pétrole qu’on est en train d’y brûler. Les entreprises qui le font en Afrique n’osent pas le faire chez elles. C’est 40 milliards de mètres cube de gaz par an qui sont brûlés chaque année. C’est l’équivalent de l’alimentation de l’Afrique pendant un quart de siècle.
 
Depuis 1956, on brûle le gaz au Nigéria de sorte qu’il y a des insectes qui sont en voie de disparition parce qu’ils sont attirés par la lumière qui les élimine ! C’est le cas pour la végétation. De nouvelles maladies apparaissent.
 
En fait, nous n’avons plus besoin de sociétés étrangères pour exploiter le pétrole en Afrique parce que nous avons des sociétés locales qui ont suffisamment d’expérience comme Sonangol en Angola, Sonatrach en Algérie, NNPC au Nigéria... Elles peuvent faire le même travail que les juniors européennes et américaines qui viennent spécialement pour la spéculation boursière. (par El hadji Cheikh Anta Seck)
 
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