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LETTRE D’AMERIQUE (2): Le perdant est…ClinTrump !

Mercredi 16 Novembre 2016

Par Adama Gaye (Journaliste & consultant)

Drôle d’élection que celle que les Américains vivent ce jour, 8 novembre.
Son objectif est de désigner leur Président et renouveler un nombre important de membres de leur tout puissant Congrès. De fait, surtout pour la course à la Maison Blanche, qui doit trouver un remplaçant à Barack Obama, le président sortant des Etats-Unis d'Amérique, le scrutin est parti pour ne produire que des…vaincus!
Les jeux sont restés indécis jusqu’au bout. En dehors des paillettes, des scandales, des gros mots, du sexe, on peut retenir la médiocrité du débat entre deux compétiteurs dont les actes et parcours insultent l'histoire politique du pays ou Tocqueville rêvait de voir s'enraciner le modèle democratique par excellence. On en est loin. L'élection de cette année se passe sur un tas de ruines. Qu’Hillary Clinton ou Donald Trump triomphe à l’arrivée, rien ne changera en profondeur sur la lecture que mérite cette compétition. Elle aura révélé un pays désormais travaillé par le manque de clarté, ayant perdu la puissance de son identité d'antan, et se trouve tenté par une dangereuse envie d'insularité.

Quelle différence avec le passé, quand les idéologies, tranchées, déterminaient les choix politiques, et qu'on savait qui était qui et ou chacun se situait dans le spectre politique...

Nous vivons maintenant dans un monde trans-genre, trans-politique, trans-idéologie. Les lignes de partage ont disparu. Le discours et les valeurs se confondent. Si bien qu’Hillary et Donald sont deux candidats issus du même moule: populisme, nationalisme, protectionnisme, le racisme, masqué ou ouvert, en embuscade. Le tout enrobé par cette arrogance très Yankee qui permet de qualifier de 'mondiale' la finale du championnat....américain de baseball jouée il y a quelques jours ou de continuer à croire que ce pays est celui de Dieu. Le centre de l'égocentrisme est donc cette Amérique si optimiste et sûre d'elle-même qu'elle ne mesure pas la gravité des menaces qui la guettent, le reste du monde avec. Sa cécité est telle qu'elle ne constate pas la descente de son projet politique dans les caniveaux.

N’ayons pas peur de l’admettre: il n’y aura pas de vainqueur quand les urnes auront parlé puisque les deux candidats se retrouvent tellement dans leurs défauts et excès qu’ils ont fini par faire une jonction en produisant un Président incarnant leurs deux personnalités.
Bienvenue au President ClinTrump! Si c'est elle, l'ombre de la justice la hantera; si c'est lui, attachons les ceintures: la déferlante des scandales est l'horizon.

Car à y regarder de près, les deux candidats, clones de l'un et de l'autre, ont tenu les mêmes messages en direction d’un électorat lui-même ne sachant plus ce qu’il est ni ou il veut aller.
‘’Les élites ont totalement échoué’’, m’explique, il y a trois jours, Don. R. Wallace, l’un des plus grands juristes américains, alors que nous déjeunions à Washington...

La victoire d’Hillary Clinton serait sans doute le signe qu'un féminisme flamboyant est désormais en marche alors que celle de Donald Trump signifierait que les foules en ont marre des belles certitudes des grands penseurs. Le temps des nuls, non celui des ateliers de la pensée pour les génies, est celui de notre monde actuel. L’Amérique l’incarne jusqu’à l’excès.

Avec cette élection promise à produire un (ou une) vainqueur marqué par l’ambivalence, c’est dire qu’elle sera la première perdante. Comment le monde va-t-elle continuer à chercher une quelconque inspiration dans un pays, fût-il le plus puissant du monde, quand il se montre incapable de montrer un visage rassurant en matière électorale?
L’illiberalisme démocratique, en vigueur dans toutes les fausses démocraties, surtout celles de notre milieu tropical, a fini de transformer le berceau de la démocratie pluraliste en…charade.
Ce n’est pas seulement l’Amérique qui perd. Le monde aussi puisque le flou général dans le leadership ne se dissipe pas avec cette élection; elle rend encore plus complexe, inquiétant, le sort d’une planète plus que jamais confronté à des défis d’une ampleur sans précédent, à une phase de transition majeure, mais alors sans pilote autre que des apprentis ayant choisi, non plus de penser, mais de surfer sur les pulsions de peuples vivant à l’heure de l’immédiateté…

En écrivant cette chronique alors que l’élection présidentielle est sur le point de livrer enfin son verdict, comment ne pas penser à cette situation d’ensemble qui inhibe les classes politiques, déroute les sociétés, conforte les extrémistes, plombe l’économie mondiale, offre des pistes aux prédateurs et banalise ce qui hier excitait, mobilisait, les foules?
En réalité, le temps où l’on considérait l’élection d’un Président des Etats-Unis comme un moment déterminant dans la vie internationale semble être révolu. Obama a sans doute été le dernier acteur politique qui gênerait la passion des foules. Sa gestion ordinaire a fait son effet. Il a tué le rêve d'une Révolution Outre Atlantique.

Là, comme ailleurs, nous vivons un monde blasé. Voyez comment même dans des sociétés à l'instar de la nôtre, il est quasiment impossible de rallier les foules à des causes aussi essentielles que celles autour de l'engagement politique transformationnel ou du contrôle de nos ressources naturelles spoliées par un Frank Timis surgi d’on-ne-sait ou?
Ce qui se passe en Amérique n’est donc que la traduction d’une tendance lourde: le triomphe du chacun pour soi, de l’individualisme, du ‘boul-faleisme’, comme on a pu le dire ici même, ont tué la culture de l’intérêt general.
 
On observera dans cette même veine combien les peuples du monde entier n’ont manifesté aucun engouement pour l’élection du Secrétaire général de l’Onu, il y a quelques semaines… Ni les tueries, au nom du contrôle du pétrole irakien à Mossoul, maquillées en guerre contre l'extrémisme islamique, ni les hurlements des foules Sud-africaines pour demander la destitution de leur corrompu Président, Jacob Zuma, ni les souffrances individuelles dans des pays gouvernés par des autocraties civiles, ni les incertitudes d'un monde dominé par une techno-culture, ni l'affairisme sur fond de matérialisme débridé, rien ne semble plus pouvoir secouer l'apathie d'une planète en perte de repères.

La solution n'est donc pas à attendre de l'élection présidentielle américaine 2016: elle ajoutera du flou au flou général. President ClinTrump!
NB : cette chronique parue dans Nouvel Hebdo a été écrite trois jours avant la présidentielle du 8 novembre dernier.
 

 
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