Connectez-vous

L’espace public est devenu un castelet de marionnettes communicantes (Blogs Mediapart)

Vendredi 11 Janvier 2019

Les médias nous repassent en boucle leur perplexité face à la perte de confiance qui mine la démocratie. Mais il est un problème fondamental que ces médias passent totalement sous silence : l'usage de la parole publique. Celle-ci s'est dégradée depuis des décennies que la communication fait la loi, transformant les hommes et femmes publics en marionnettes à qui on ne peut plus faire confiance.


L’espace public est devenu un castelet de marionnettes communicantes (Blogs Mediapart)

Je voudrais désigner ici ce qui me semble l'un des problèmes les plus fondamentaux qui minent notre démocratie moderne, non pas seulement dans ses rouages et ses institutions, mais dans sa pratique censée être la plus essentielle : la parole publique.
 
On voit trop d'hommes (et de femmes) politiques, trop de cadres supérieurs dans les entreprises et dans les ministères, trop de dirigeants et de dignitaires, qui ont si bien appris à manier la litote et l'euphémisme pour exprimer leur point de vue, que leur parole se transforme en rhétorique, au mieux creuse, au pire fielleuse et mensongère. 
 
On ne sait plus si ces locuteurs publics sont excessivement soucieux de la "complexité", ou s'ils cherchent la petite bête, ou, plus médiocrement, à noyer le poisson, à dissimuler des petites trahisons, des petits calculs mesquins, des tricheries quotidiennes... 
 
Il est grand temps que ceux qui prétendent diriger les affaires de ce monde mettent au rencard les "éléments de langage" du bon manager et les bonnes convenances des gens bien élevés - et dociles - qu'ils ont appris à être.
 
Cette langue qu'ont leur a apprise depuis des décennies est une langue de laquais. Cette langue de la communication qu'ils pratiquent non seulement en public, mais entre pairs, et même en famille, c'est une langue de marionnettes. Et ces marionnettes, pour paraphraser le poète Maurice Maeterlinck, "ont les apparences de la vie sans avoir la vie"...
 
Un exemple particulièrement significatif de cette façon de parler, où la rhétorique évacue toute possibilité de délibérer, vient d'être donné par le député de LREM Rémy Rebeyrotte, s'adressant sur un ton narquois à Jacques Toubon, à propos de son excellent travail sur la loi Asile et Immigration :
« Plutôt que cette avalanche de visions négatives, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de faire apparaître d'un côté les bons aspects, d'un autre les moins bons... enfin d'avoir une vision un peu moins caricaturale ? » (45" après le début de la vidéo ci après, http://www.lcp.fr/la-politique-en-video/il-ny-pas-de-caricature-proclamer-les-droits-fondamentaux-jacques-toubon-se). 
 
Regardez cette courte vidéo, voyez et revoyez les gestes des mains qui accompagnent ce chapelet ridicule de mots vides ! ça vaut vraiment le détour, c'est une pure séance de marionnette, qui en dit plus long que de longues études psycho-sociologiques sur l'imbécillité ravageuse de cette caste bourgeoise habituée à fermer les yeux sur ce qui heurte ses petites oreilles !
 
Face à des problèmes humains et politiques particulièrement lourds, on adopte une "positive attitude" en cherchant à tout prix des "bons aspects" là où il n'y en a vraiment pas, et, comble de l'euphémisme, on nie purement et simplement ces problèmes en les qualifiant de "moins bons aspects" - tout en qualifiant la réalité (ô combien gênante) de "caricature" !
 
Dans l'extrait vidéo, Jacques Toubon renvoie vertement le député LREM dans ses 22 mètres en lui lançant : « Si les droits fondamentaux sont caricaturaux, à ce moment-là il y a un problème ! » Un problème, en effet, qui explique la chute libre de la confiance du peuple envers ses "représentants".
 
Dans ce petit épisode hautement emblématique, on voit que Jacques Toubon, contrairement au député LREM, ne joue pas un rôle. Sa "carrière politique" est derrière lui, il n'a plus rien à prouver, ce n'est plus l'ambition du pouvoir qui l'habite. Le contraste est absolument saisissant, par rapport au comportement, verbal et gestuel, de Rémy Rebeyrotte !
 
Sans préjuger de la qualité du travail et des jugements que M. Toubon peut émettre dans l'exercice de sa fonction officielle, ce qui se voit et s'entend, dans l'extrait vidéo, c'est qu'il est digne de la fonction qui lui a été confiée dans la mesure où il a dépassé les logiques partisanes. Le "spectateur" (le citoyen) peut voir cela. La parole publique est ici en acte. Ce qui est regrettable, c'est que ce soit devenu aussi rare...
 
Bravo, donc, et merci, au passage, à Jacques Toubon, ancien ministre de droite métamorphosé dans son rôle de Défenseur des Droits qui effectue, mois après mois, ce remarquable travail dans cette fonction, honorant ainsi la classe politique qui en a tant besoin !
 
Honte par contre aux hommes politiques qui comme Rémy Rebeyrotte ridiculisent leur fonction d'élu du peuple. Ce genre de personnage a appris toute sa vie à parler de cette façon, et ne se rend même plus compte à quel point il devient lui-même une caricature, une marionnette indigne de siéger au Parlement, une marionnette qui - et c'est le plus grave - fait perdre la confiance en la démocratie chez des millions de gens.
 
P.S. Mon propos n'était pas ici de mettre sur le tapis les Gilets Jaunes. Si j'ai comparé ici l'espace public à un castelet de marionnettes communicantes, ce n'est pas pour faire, a contrario, l'apologie des réseaux sociaux, où la parole s'exprime de façon brouillonne, souvent excessive, voire franchement agressive. Mais qui sommes-nous pour prétendre juger, avec condescendance et mépris, l'expression d'une juste colère ?
 
Je dirais donc que ma sympathie va plutôt du côté de ceux qui n'ont pas forcément appris l'usage châtié de la langue, que du côté d'une caste qui se pare de ses diplômes et de son "capital humain" pour mieux trahir la langue, à laquelle un pays comme le nôtre doit tant. Car cette trahison est aussi celle de la démocratie (et, soit dit en passant, le recours à la violence institutionnelle et policière est la plus basse illustration de cette trahison d'une classe aux abois, paniquée à l'idée de perdre ses privilèges).
 
Puis-je proposer une alternative, en dehors du clivage inquiétant qui oppose l'espace public "officiel" et les réseaux sociaux ? Je crois que oui : l'enseignement et la diffusion de la littérature. C'est en compagnie des grands écrivains que l'on peut apprendre ce qui est au coeur de la démocratie : l'usage sensible et raisonné de la parole, du langage...
 
Mediapart
LE BLOG DE JEAN-FRANÇOIS BALLAY
11 janvier 2018
Nombre de lectures : 91 fois

Nouveau commentaire :










Inscription à la newsletter