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Intelligence artificielle, éthique et humanisme [Par Prof. Komi KOUVON, Université de Lomé]

Mercredi 28 Février 2024

Le professeur Komi KOUVON, de l'Université de Lomé (Togo)
Le professeur Komi KOUVON, de l'Université de Lomé (Togo)

Communication présentée à la Journée Internationale de la Philosophie, édition 2023 au Bénin, 17 février 2024 à Cotonou.

Résumé introductif 
 

Le 17 février 2024, à Cotonou, le Professeur Komi Kouvon, enseignant-chercheur de philosophie en éthique et bioéthique à l’Université de Lomé a livré une communication d’une importance capitale. Sous le titre évocateur « Intelligence artificielle, éthique et humanisme ». Il a mis en lumière l’importance cruciale d'une réflexion éthique approfondie à l’ère de l’intelligence artificielle, appelant à une utilisation responsable de cette technologie au service du bien-être de l’humanité et de la société dans son ensemble.

 

D’entrée de jeu, le Professeur Kouvon a souligné l’impact profond de l’intelligence artificielle sur les vies humaines, touchant des domaines aussi variés que la santé, l’agriculture, le commerce, la finance, l’éducation, la défense ou encore le transport. Cette révolution technologique n’est pas sans poser des questions éthiques fondamentales, interrogeant la nature même de l’humanisme et de la liberté individuelle.

 

En effet, si l’intelligence artificielle offre des avantages indéniables, elle soulève également des préoccupations quant à son utilisation responsable. La disparition progressive de certains métiers, la menace de surveillance généralisée, les enjeux de confidentialité et de vie privée, ainsi que les questions d'autonomie et de justice, sont autant de défis éthiques et politiques auxquels nous devons faire face.

 

Pour répondre à ces défis, le Professeur Kouvon insiste sur l’importance d’une éthique de l’intelligence artificielle, qui promeuve un usage responsable de cette technologie au service de l'humanité. Cependant, il souligne également que cette démarche éthique ne peut être efficace que si elle est ancrée dans une vision saine de l'homme, conscient de sa responsabilité dans l'utilisation des outils qu’il crée.

 

La communication du Professeur Kouvon s’est articulée en trois temps. Tout d’abord, une présentation de l’intelligence artificielle en tant que technologie révolutionnaire, suivie d'une réflexion sur l’éthique de cette dernière, considérée comme un nouveau champ de la bioéthique et de l’éthique des sciences et technologies. Enfin, une discussion sur le rôle de l’homme et de son libre choix dans ce contexte.



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Cette communication intitulée « Intelligence artificielle, éthique et humanisme » vise tout d’abord à montrer en quoi l’intelligence artificielle est une technologie révolutionnaire qui introduit des mutations profondes dans nos sociétés contemporaines. Il s’agit ensuite de souligner que les questions que cette technologie révolutionnaire soulève nécessitent une réflexion éthique. Parce que l’intelligence artificielle affecte la compréhension que l’homme a de lui-même en tant qu’être libre et pensant, la communication vise enfin à examiner les différents mouvements qui animent l’humanisme. En effet l’intelligence artificielle est une réelle capacité de transformation positive de la société, au regard de ses nombreux avantages dans plusieurs domaines d’application et d’utilisation : santé, agriculture, commerce, finance, éducation, défense, transport, etc. Cependant, comme toute technique dont le destin dépend du l’usage que l’homme en fait, l’IA soulève des problèmes éthiques, sociétaux et politiques de disparition des professions, de la surveillance totale des individus et des sociétés, de la confidentialité et de la vie privée, de l’autonomie et de la justice. Pour relever ces défis, l’éthique de l’IA doit promouvoir son usage responsable au service de l’humanité et de la société. Mais l’accompagnement éthique de l’IA présuppose, pour son efficacité, une vision saine de l’homme appelé à se garder de faire un usage funeste de sa liberté.

 

Le développement de ces idées se déroulera en trois temps. Le premier moment sera consacré à la présentation de l’intelligence artificielle comme une technologie révolutionnaire. Le deuxième moment traitera de l’éthique de l’intelligence artificielle, un nouveau champ de la bioéthique et de l’éthique des sciences et technologies. Le troisième moment abordera le problème de l’homme et de l’usage qu’il doit faire de son libre choix.

 

  • Intelligence Artificielle (IA), une technologie révolutionnaire

 

L’intelligence artificielle ou l’IA est au cœur des débats dans nos sociétés contemporaines. Elle fascine et effraie. Elle fait ainsi partie de ces réalités que Emmanuel Kant qualifie de sublime. En effet, l’IA renvoie à un ensemble de théories et de techniques visant la création, le développement et l’application des algorithmes au travers des programmes informatiques dynamiques. L’objectif est de réaliser des machines capables d’agir et de penser comme des êtres humains. Le terme d’intelligence artificielle (IA) a été créé par John McCarthy et ses collaborateurs qui, en 1956 à la conférence du Dartmouth College aux Etats-Unis, étaient convaincus de la création des cerveaux électroniques capables de simuler ou d’égaler le cerveau humain. Cette conférence est considérée comme le point de départ de la recherche en intelligence artificielle, et elle a réuni un groupe de chercheurs en mathématiques, en informatique et en psychologie pour discuter des possibilités de créer une « machine qui peut effectuer des tâches intellectuelles » dont faisaient partis John McCarthy, Marvin Minsky, Nathaniel Rochester et Claude Shannon.

 

Leur postulat de base est que les différentes facultés cognitives telles que le raisonnement, le calcul, la perception, la mémorisation, voire la découverte scientifique et la créativité artistique, peuvent être reproduites grâce à des machines, des ordinateurs.

 

Il faut cependant noter que le projet de simuler certains traits de l’intelligence humaine ou de déléguer aux machines certaines tâches ou opérations intellectuelles n’est pas nouveau. Cela a depuis longtemps suscité la curiosité et l’imagination de plusieurs écrivains et philosophes.

 

Par exemple, déjà dans l’Antiquité, Aristote (2015), dans Les politiques, évoquait le remplacement des tisserands et des navettes par des machines ou des dispositifs automatisés. En effet, Aristote reconnaît que les tâches effectuées par les tisserands et les navettes étaient traditionnellement accomplies par des esclaves. Aussi envisage-t-il la possibilité que ces tâches soient exécutées par des machines, libérant ainsi les esclaves de ces travaux manuels, matériels et routiniers. Il observait donc que si les machines peuvent accomplir certaines tâches de manière plus efficace et plus rapide, cela pourrait avoir des conséquences sur l’emploi des esclaves, donc entraîner une réorganisation du travail et une diminution de la nécessité d’avoir des esclaves pour les accomplir. Il est important de souligner que les idées d’Aristote sur l’automatisation, bien qu’elles soient plus limitées par rapport à celles qui sont discutées dans le contexte de l’intelligence artificielle et des machines autonomes aujourd’hui, permettent d’aborder la question de la disparition des professions. Ce sont les tâches mécaniques et routinières qui disparaissent et non les métiers. La délégation de ces tâches serviles aux machines est la condition de l’inventivité et de l’imagination chez l’homme.

 

En 1645, les travaux scientifiques de Blaise Pascal préfiguraient aussi l’intelligence artificielle. Pascal inventa et présenta la machine à calculer. L’IA, à ses débuts, peut donc être considérée, de ce point de vue, comme une calculatrice améliorée.

 

De nos jours, s’impose plus en plus l’idée, dans une perspective non imaginaire, donc au-delà de l’imaginaire des science-fiction, que le système central d’une machine ou d’un ordinateur est capable de gérer toutes les fonctions et opérations intellectuelles. On note, par conséquent, dans le monde scientifique, la tendance généralisée à établir une identité entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle. Cette dernière se voit doter des capacités puissantes dans le raisonnement, la production des connaissances et surtout dans la résolution de problèmes et ce, à partir d’un certain nombre d’algorithmes. Certains scientifiques ont l’outrecuidance de prédire avec optimisme le surpassement de l’intelligence humaine par l’intelligence artificielle

 

C’est ainsi qu’en1983, Irving John Good et certains experts en intelligence artificielle établissent l’hypothèse d’une machine qui surpasserait en intelligence tout ce dont est capable un être humain. Dans la logique ce propos de I. John Good, il convient de souligner que l’intelligence artificielle est à l’origine d’importants bouleversements dans les sociétés contemporaines. C’est à ce titre qu’elle est reçue comme une des marques essentielles de la troisième révolution industrielle. Laurent Alexandre (2017) estime que le monde a connu trois grandes révolutions technologiques et économiques. Il y a tout d’abord la révolution des usines, de la machine à vapeur et du chemin de fer, qui s’étend de 1770 à 1850. Ensuite, la naissance de l’aviation, de l’automobile, de l’électricité et de la téléphonie marque la deuxième révolution de 1870 à 1910. Enfin, la troisième révolution qui a débuté vers 2000 est caractérisée par les technologies NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Sciences cognitives) et surtout par le réseau internet et l’intelligence artificielle.

 

Née en 1956, l’IA ne cesse donc d’évoluer et traverse, pour ainsi dire, plusieurs étapes. Ce propos tire son assise scientifique dans la pensée de Laurent Alexandre. En effet, L. Alexandre (2017) distingue quatre générations de l’intelligence artificielle. La première génération, qui se situe entre 1960 et 2010, repose sur des programmes traditionnels avec des algorithmes qui se programment manuellement. Ce type d’IA permet de gérer des problèmes simples comme l’optimisation de la trésorerie d’une entreprise. La deuxième génération qui débute vers 2012 correspond à l’ère du deep learning avec des programmes dépassant l’homme en réalisation des tâches extrêmement complexes comme la reconnaissance visuelle et faciale, la reconnaissance du contenu d’une image, la compréhension du langage parlé.

 

Ce qui distingue cette deuxième génération d’IA de la première est qu’il permet à un programme d’apprendre à se représenter le monde grâce à un réseau de neurones virtuels effectuant chacun des calculs élémentaires ; mais le deep learning ne peut effectuer que des tâches spécifiques. L’IA de la troisième génération est dite contextuelle et transversale. Elle est capable de mémoire pouvant lui permettre d’effectuer des tâches transversales et généralistes. Ce qui caractérise ces trois générations d’IA est qu’elles ne sont pas capables de conscience, de pensée. L’IA de la quatrième génération, par contre, serait capable de reproduire la pensée et aurait les mêmes caractéristiques que l’être humain : pensée, conscience, émotions. Selon L. Alexandre, l’IA forte serait « capable de produire un comportement intelligent, d’éprouver une réelle conscience de soi, des sentiments et une compréhension de ses propres raisonnements ».

 

Le projet d’IA dotée de conscience comporte implicitement un piège anthropocentriste et matérialiste qui consisterait à humaniser l’IA, à transférer la conscience de soi à des artéfacts comme si l’humain serait réductible à une machine. Contre ce préjugé anthropocentriste et matérialiste, il faut admettre que ce qui fait la singularité de l’homme ne peut pas être entièrement computationnalisé, ni formalisé. Il est illusoire de déléguer totalement aux machines toutes les capacités intellectuelles de l’homme. À la suite de cette observation, il y a lieu de saisir le rapport entre l’intelligence artificielle et l’homme, non plus en termes de « guerre » (L. Alexandre, 2017), mais en termes de collaboration et de coopération. En exécutant avec efficacité et perfection des tâches complexes et cognitives, l’IA ne surpasse pas l’homme, mais lui donne la possibilité de s’en tenir aux opérations spécifiquement humaines requérant plus d’imagination, d’inventivité et de créativité.

 

Bien que l’identité stricte entre l’intelligence des machines et l’intelligence humaine demeure une utopie, il faut reconnaître que l’IA dans sa phase actuelle présente de nombreux avantages pour l’homme et pour la société. Elle permet l’accroissement de la prospérité humaine, améliore le bien-être des populations dans divers domaines : la traduction automatique, la défense et la sécurité, l’éducation, l’agriculture, le commerce, la santé et le diagnostic médical, etc. Elle contribue à une activité économique dynamique et durable et est capable de stimuler l’innovation et la productivité dans le monde (Déclaration de Montréal, 2018 ; OCDE, 2019 ; Commission européenne, 2019). D’après le Rapport de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, l’IA constitue un progrès scientifique et technologique majeur qui peut engendrer des bénéfices sociaux considérables en améliorant les conditions de vie, la santé et la justice, en créant de la richesse, en renforçant la sécurité publique ou en maîtrisant l’impact des activités humaines sur l’environnement et le climat (2018, p. 7).

 

Ainsi dit, les champs d’application de l’IA, qui ne cessent de se diversifier et de s’étendre, concernent tous les domaines de la vie humaine et de la société. À titre illustratif, on peut citer : santé, éducation, agriculture, banque et finance, commerce et service, industrie, sécurité, transport, etc. Toutefois, il convient de souligner que si le développement de l’intelligence artificielle apporte des avantages, il comporte également des risques éthiques. Selon le Rapport de la Déclaration de Montréal pour le développement responsable de l’IA (2018, p. 7), les machines intelligentes peuvent contraindre les choix des individus et des groupes, abaisser la qualité de vie, bouleverser l’organisation du travail et le marché de l’emploi, influencer la vie politique, entrer en tension avec les droits fondamentaux, exacerber les inégalités économiques et sociales, et affecter les écosystèmes, l’environnement et le climat.

Et ce sont ces problèmes qui justifient l’éthique de l’intelligence artificielle dont l’objectif est d’incarner la réflexion, la conscience et la sagesse dans le monde de la technique.

 

  • L’éthique de l’intelligence artificielle et la responsabilité humaine

 

L’objet de l’éthique de l’IA est de proposer un ensemble de principes et de valeurs dont le respect permet le développement responsable de l’intelligence artificielle. En tant que nouveau champ de la bioéthique, l’éthique de l’IA a pour tâche primordiale d’analyser les problèmes d’éthique qui se posent dans la conception, la construction et l’utilisation des machines pensantes et d’inventer des principes éthiques aux fins de prévenir les risques liés à cette nouvelle technologie révolutionnaire. La visée de ces principes éthiques est de mettre l’intelligence artificielle au service de l’humain et de ses intérêts. 

 

Dans une perspective conséquentialiste, la réflexion éthique est souvent axée sur les conséquences de l’IA. La préfiguration de cette analyse conséquentialiste est remarquable en littérature : déjà en 1818, Mary Shelley (2009), dans son roman de science-fiction, Frankenstein, examine les conséquences morales et éthiques de la création d’un être fait par l’Homme. Il y soulève des questions sur le rôle du créateur et la responsabilité de ses créations, des thèmes qui résonnent souvent dans les discussions éthiques sur l’IA. À partir des années 1940 et 1950, les avancées obtenues dans les domaines de la cybernétique et de la robotique ont conduit à soutenir la comparaison entre le cerveau humain et le cerveau artificiel. On peut citer, toujours en littérature, Le meilleur des mondes (Brave New World) d’Aldous Huxley qui décrit une société future les individus sont génétiquement manipulés et conditionnés pour servir une structure sociale complètement contrôlée. Se pose ainsi le problème du contrôle des hommes grâce aux technologies. Aussi, l’un des problèmes importants qui font l’objet de la réflexion éthique en matière d’intelligence artificielle est la surveillance totale des individus et des sociétés. Déjà en 1948, le Nineteen Eighty-Four de George Orwell soulevait la question du rôle des technologies avancées, y compris l’IA, dans la création et le maintien d’une société artificielle. En effet G. Orwell décrit une société totalitaire gouvernée par un régime autoritaire qui utilise la surveillance constante au travers de la technique pour contrôler les pensées et les actions des citoyens. G. Orwell a introduit le concept de « Big Brother », représentant l’omniprésence du gouvernement dans la vie des individus, notamment par le biais de la surveillance technologique. Certaines des thématiques abordées dans ses romans qui sont, certes, de science-fiction, trouvent d’échos dans les discussions sur les implications de l’IA sur la vie privée et la liberté individuelle.

 

Pendant la Covid-19, s’est posé le problème de la protection des données sanitaires, de la protection de la confidentialité et du contrôle des libertés. En convoquant l’idée de l’urgence sanitaire, les politiques et stratégies anti-Covid ont imposé la restriction des libertés individuelles et collectives contraires au respect du principe d’autonomie. Pour assurer la négation des libertés, les décideurs utilisent l’intelligence artificielle dans les sens d’un contrôle systématique des citoyens (Kouvon,2022, p.76).

 

Ces profondes préoccupations éthiques exigent une approche ou une gouvernance de l’IA fondée sur des principes et des valeurs au nombre desquels ont citer entre autres : le respect de la personne humaine, les droits de l’homme, le respect de la dignité humaine, la diversité culturelle, la paix, la sureté et la sécurité, la durabilité le respect de la vie privée, la surveillance et la protection des données, la redevabilité et la gouvernance. Ces principes ont fait l’objet du document de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA intitulé Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle. Ce document adopté par l’ensemble des 193 Etats membres de l’UNESCO en novembre 2021 insiste sur la responsabilité humaine dans le contrôle et la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle.

 

  • L’humanisme à l’épreuve de l’intelligence artificielle

 

L’intelligence artificielle introduit de profonds bouleversements dans la compréhension que l’homme a de lui-même. Ce qui conduit à des mutations au sein de l’humanisme. Ces technologies intelligentes sont en train de remodeler non seulement nos tâches matérielles et cognitives et nos styles de vie mais aussi nos visions de l’homme. Et c’est à ce niveau que l’IA devient une sérieuse préoccupation éthique. L’humanisme se caractérise par la foi en l’être humain placé à l’origine, au centre et à la fin de toutes choses. La foi en l’être humain signifie pour les humanistes que l’homme, mesure de toute chose, est maître de son destin et ne peut compter que sur ses propres forces pour s’accomplir, se réaliser et tendre vers la perfection. Et c’est en ce pouvoir arbitral de se faire et de façonner grâce à ses connaissances, que réside sa dignité. Jean Pic de la Mirandole, dans son Discours sur la dignité humaine, voyait dans cette dignité, la marque de sa singularité humaine. Pour Pic de la Mirandole, la particularité et la grandeur de l’homme ne résident pas dans sa subordination au cosmos ni à Dieu. C’est bien plutôt la position d’intermédiaire de l’homme entre les êtres supérieurs et les êtres inférieurs, entre les êtres célestes et les êtres terrestres, entre les immortels et les mortels, qui le distingue des autres entités. A la différence des autres êtres, l’homme n’a pas de limite ontologique, ni de nature préalable qui le prédestine et le détermine d’avance. Pour le dire autrement, la nature humaine est un néant qui n’obéit à aucune loi figée, absolue et immuable. Il en résulte que la dignité de la nature humaine se trouve dans la liberté absolue ou dans le libre-arbitre. Et cette liberté est, pour l’homme, la capacité de se choisir, d’inventer son destin, son futur selon son souhait, de se modeler, de se façonner et de se transformer à l’infini : « Notre nature native, écrit Pic de la Mirandole (2016), nous permet d’être ce que voulons ». Et d’après le mythe de Pic de la Mirandole, Dieu, après avoir créé l’homme, lui dit : « Si nous ne t’avons pas fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique, de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurai eu ta préférence ».

 

Cette métaphysique du libre-arbitre du sujet a trouvé échos dans l’humanisme des Lumières mais y était étroitement associée aux valeurs universelles et aux droits de l’homme. Aussi, chez Emmanuel Kant, par exemple, l’exercice de la liberté du sujet obéit aux principes de l’autonomie, de la dignité de la personne humaine et des règles universelles. La fonction de ces principes pratiques est de permettre à l’homme, selon les vœux de Pic de la Mirandole, de se garder de faire « un funeste usage du libre-choix qu’il (Dieu) nous a donné pour notre salut » et de l’élever à « la suréminente Divinité ».

 

La question qu’on peut se poser, dans le contexte de l’intelligence artificielle, est de savoir quel usage l’homme fait de ce pouvoir arbitral de se façonner. Avec l’IA, comment se conçoit-il, se traite-t-il ? L’homme est-il toujours l’origine, le centre et la fin de toute chose ? Que reste-t-il de l’homme, quand le pouvoir décisionnel et arbitral qui fait la dignité de la personne est délégué à l’IA ?

 

La dynamique technique contemporaine de l’intelligence artificielle sécrète des idéologies et fantasmes qui orientent l’humanisme vers le transhumanisme et le posthumanisme. Dans ces idéologies transhumanistes et posthumanistes, comme le fait remarquer J.-M. Besnier (2010, p. 49), « l’obsession de s’arracher à la nature, par laquelle on a décrit l’esprit moderne, s’est donc transmuée en une aspiration à transgresser la nature humaine ». Le projet humaniste de tendre vers la perfection et l’excellence est devenu, dans le transhumanisme, celui de l’augmentation et de l’amélioration de l’homme par la technique et le remodelage du corps. Il en résulte que ce qui est recherché ce n’est plus la perfection de l’être humain mais la performance. De plus ce projet de la recherche de la performance aboutit, dans le posthumanisme, à la suppression de la nature humaine biologique et, par conséquent, à la « fin de l’homme » (Fukuyama, 2002) et au remplacement de l’humain par des artéfacts jugés plus performants. Dans le posthumanisme, ce n’est plus l’homme qui est le centre de toutes choses ; c’est bien la technique, les machines, les artefacts. Ainsi se comprennent les idéologies de substitution de l’intelligence artificielle à l’intelligence humaine, des ordinateurs et robots aux corps humains. Cet humanisme technocentriste fait de l’homme le serviteur des artéfacts et non leur maître et possesseur. Que peut l’éthique face à cet humanisme technocentriste ?

 

Références bibliographiques

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Paris, Fayard.

DESCARTES René, 1967, Discours de la méthode, Paris, Larousse.

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GUCHET Xavier, 2014, Philosophies des nanotechnologies, Paris, Hermann.

HABERMAS Jürgen, 2002, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? trad. Ch. Bouchindhomme, Paris, Gallimard.

HOTTOIS Gilbert, 2009, Dignité et diversité des hommes, Paris, Vrin.

KOUVON K., 2022, « Covid-19 et principe d’autonomie : retour à une société de contrôle ? », in Bioéthique et pandémie de covid-19 : principes bioéthiques et construction d’une d’une diplomatie vaccinale globale, Revue Internationale Francophone d’éthique et de bioéthique, Bouaké, Chaire Unesco de Bioéthique, pp. 75-82.

KOUVON K., 2015, « Les trajectoires biotechnologiques et le posthumanisme. Les difficultés de l’éthique humaniste », Nunya, n°3, Lomé, Hiphist, pp.145-164.

LATOUR Bruno, 1989, La science en action, Paris, La Découverte.

PIC DE LA MIANDOLE Jean, 2016, De la dignité de l’homme, Paris, Editions de l’Eclat. SIMONDON Gilbert, 1989, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier.

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