Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2026, des milliers de Dakarois ont passé des heures à vider l'eau qui avait envahi leur maison. Le lendemain, la même scène se répétait aux Maristes, autour de l'hôpital Philippe Maguilen Senghor, aux Parcelles, à Boune, à Keur Massar, dans toute la banlieue. Devant tant de foyers sous l'eau, on n'a même plus la force de se plaindre. Il y a eu des morts : le ministère de l'Intérieur l'a reconnu.
On nous répète que le climat se dérègle. Les chiffres sont réels : jusqu'à 142 mm en 24 heures à Rufisque, 138 mm à Yoff. Mais le climat règle le volume de l'eau, pas l'endroit où elle s'installe dans nos salons. La pluie a toujours suivi ses pentes. Elle ne noie que ce qu'on a construit sur son passage.
Prenez l'hôpital Philippe Maguilen Senghor. Il a été envahi par les eaux le 4 octobre. Il l'avait déjà été le 15 septembre, avec évacuation de patients, alors que la pompe de drainage était en panne. Une alerte, puis une seconde : la première n'a servi à rien.
Prenez la zone de captage. C'est un bassin de rétention aménagé pour recevoir les eaux de ruissellement. Un responsable concerné regrette que le site ait été loti, dans les années 2000, alors qu'il n'était pas destiné à l'habitat. Des immeubles continuent d'y être construits. Après les pluies du 4 octobre, la zone reste fortement inondée. L'eau a repris le lit qu'on lui avait fait, et nous avons vendu ce lit.
Voilà ce qu'est la « pénurie foncière » : une pénurie organisée. On ne vend pas ce qui n'existe pas. Il y a eu des promoteurs peu scrupuleux, protégés par ceux qui devaient contrôler les domaines et l'urbanisme. Depuis l'avènement des libéraux, l'urbanisation a été ratée, puis désarticulée : on a bradé les espaces sans la moindre considération pour les voies d'eau, sans laisser dans chaque quartier des voies d'évacuation. Ceux qui cherchent un toit sont les premiers à payer.
Reste l'argent. Lancé en 2012, le plan décennal de lutte contre les inondations était doté d'une enveloppe prévisionnelle de plus de 750 milliards de francs CFA. En novembre 2020, plus de 506 milliards étaient déclarés dépensés, soit 66 % du budget. Une mission d'information parlementaire a relevé que les structures chargées de l'exécution n'avaient pas pu présenter un état exhaustif des ouvrages réellement réalisés sur le terrain. Le Premier ministre d'alors a annoncé un audit approfondi des 717 milliards injectés. Ses conclusions se font attendre. Ce serait injuste de dire que rien n'a été fait : l'ONAS affirme que des ouvrages de drainage ont soulagé des quartiers jadis inondés. Mais à chaque hivernage, des familles dorment encore dans l'eau. Où sont les comptes ? Où sont les sanctions ? Et ce n'est pas la première fois : dès 2010, la Cour des comptes avait relevé que les 52 milliards du plan Jaxaay n'avaient livré que 2 000 logements sur 3 000 prévus. Chercher des responsables n'est pas une vengeance, c'est le seul moyen pour que cela cesse. On ne peut pas demander des comptes et se résigner en disant que c'est le prix à payer. Rien n'est fatal ici.
On entend enfin qu'il faut sortir de Dakar. La région concentre 22 % de la population sur 0,28 % du territoire selon l'ANSD (Agence nationale de la statistique et de la démographie). Mais ce n'est pas le nombre d'habitants qui inonde, c'est le lotissement sur les voies d'eau. Aménager de nouvelles zones vers Diamniadio, Bambilor ou Sébikotane peut être une solution, à condition d'étudier d'abord les pentes et les bassins. Ces localités ne sont pas à l'abri : à Mbao, des bassins de rétention ont débordé le 4 octobre. Déplacer des gens suppose aussi de répondre aux vraies questions : où travailleront-ils, comment s'y rendront-ils, et que deviennent ceux qui vivent au jour le jour et ne peuvent pas s'éloigner de leur gagne-pain ?
Derrière les chiffres, il y a des familles. Comment dorment-elles quand l'eau est dans la chambre ? Comment mangent-elles, cuisinent-elles, font-elles leurs besoins quand tout est submergé ? Comment partent-elles au travail le lendemain, celles qui ne mangent que si elles travaillent ?
L'émotion passera avec les eaux. Pour ne pas revivre cela l'an prochain, il faut rendre à l'eau ses chemins, rendre des comptes sur ce qui a été dépensé, sanctionner ceux qui ont vendu, et ne bâtir ailleurs qu'après avoir lu le terrain.
Moustapha DIAO







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