On disait du Sénégal qu'il s'élevait. Depuis 2024, il dégringole. Quand Ousmane Sonko parlait du quatrième sous-sol, le Premier ministre Lô lui a répondu du haut de la tribune que la chute avait atteint le cinquième, là où l'on repasse sous les fourches caudines de l'ajustement structurel.
En deux ans, le pays aura descendu les marches que l'on croyait réservées aux économies exsangues. Reste à savoir qui tenait le câble de la nacelle.
Le passif du régime sortant est lourd, mais il est contesté, et cela compte. Selon la Cour des comptes puis le FMI, la dette à fin 2023 dépassait de très loin ce que l'on avait annoncé, et des milliards de dollars n'auraient pas été déclarés. L'ancien président conteste, et ses avocats réclament les rapports sur lesquels repose cette révision, dont celui du cabinet Forvis Mazars, que la presse dit toujours inaccessible. Un pays qui s'impose l'ajustement au nom d'un audit doit pouvoir le montrer. Cela n'efface pas l'écart constaté par la Cour et le FMI, mais cela oblige le pouvoir à la transparence qu'il exigeait hier. Si ces constats tiennent, la pente ascendante n'était qu'un trompe-l'œil comptable.
Mais les nouveaux maîtres n'ont pas la main plus propre. Ce gouffre, ils en ont fait leur tréteau. Deux années durant, tandis qu'on dénonçait le crime du passé, le financement international s'est tari, la signature du pays s'est effondrée, et l'on professait encore au cœur de l'été 2025 les vertus d'une autarcie de façade. Il aura fallu l'éviction de Sonko de la Primature, puis l'accord technique résigné de septembre 2026, pour regarder enfin l'abîme en face.
Deux ans de souverainisme déclamé sur des caisses vides, payés sou pour sou par les ménages.
Cette comédie a un second auteur : le chef de l'État. C'est Bassirou Diomaye Faye qui a commandé l'autopsie des comptes, et c'est lui qui a conclu le compromis avec le FMI. Mais entre l'acte I et l'acte III, il aura laissé couver au sommet du pouvoir deux lignes irréconciliables.
En remettant à mai 2026 l'arbitrage qui s'imposait dès l'origine, le président a offert la paralysie en partage. On peut nommer cela de la prudence ; on peut y lire de l'impuissance. Car la dette publique, elle, n'a pas attendu : elle a grossi d'environ un cinquième entre la fin de 2023 et la fin de 2025, l'essentiel dès 2024, avant que le rythme ne se calme l'année suivante. Les chiffres n'attendent pas la fin du théâtre.
Et ce samedi, la pelle a creusé encore. La commission des Finances a rejeté les recettes, la dette publique et les budgets de la Présidence, de la Primature, de l'Assemblée, du Conseil constitutionnel, de la Cour suprême et de la Cour des comptes. Elle a refusé jusqu'à celui de l'Industrie et du Commerce, défendu par le ministre Serigne Guèye Diop. Même la Présidence, qui demandait 223,86 milliards contre 204,54 en 2026, n'a pas trouvé grâce. Quatre jours plus tôt, la plénière avait rejeté la LFR 2026 par 109 voix contre 20, avec 3 abstentions. Les griefs sont connus : des chiffres incohérents, des prévisions dont on doute de la sincérité, des pièces jugées indispensables, comme la loi de règlement 2025, qui manquent. Le ministère des Finances dénonce des « manœuvres d'obstruction ». On exige des comptes sincères d'un gouvernement que l'on prive de l'occasion de les défendre. Qui, ce jour-là, tenait le câble de la nacelle ?
C'est ici que le discours s'effondre sur lui-même. Comment conspuer hier les dépenses de prestige et s'installer aujourd'hui dans leur décorum ? Du TER à la Dakar Arena, jusqu'aux projecteurs des JOJ, celui qui dénonçait hier la dette parade aujourd'hui dans ses œuvres. L'hypocrisie a ses limites : on ne peut brûler le financement le matin et inaugurer le bilan le soir.
Qu'une dette ait bâti des ouvrages dont on se sert ne dit pourtant rien de la manière dont elle a été déclarée. Et qu'elle ait été déclarée tard ne dispense personne de la rembourser.
Peut-on fuir la réalité ? Le service de la dette engloutit désormais une part écrasante des recettes de l'État, celles-là mêmes qui devraient financer l'école, l'hôpital et la route. La croissance a beau avoir brillé, dopée par les premiers barils, elle ralentit déjà, et le pétrole n'alimente pas la marmite des foyers. Le pays réel ne vit pas de ratios macroéconomiques : il étouffe sous le coût de la vie, la pression de l'impôt et le sentiment amer du gaspillage.
À qui attribuer la pelle ? À ceux dont les comptes d'hier sont aujourd'hui mis en cause. À ceux qui ont instrumentalisé le désastre. À celui qui, tenant la bride, a tardé à trancher. À ceux qui, un samedi de novembre, ont refusé jusqu'au débat sur le budget, quand l'État a besoin de lois de finances pour tenir. Et à nous tous, qui avons trop longtemps pris l'invective pour un projet d'État.
On ne remonte pas du cinquième sous-sol en désignant des squelettes : on remonte quand la parole publique cesse enfin d'avoir deux discours.
Moustapha DIAO






FRANCE


