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Forum Paix et Sécurité de Dakar : les limites d’un grand’messe

Lundi 20 Novembre 2017

Par Momar Seyni Ndiaye
 
Ainsi donc le quatrième forum international sur la paix et la sécurité et en Afrique a tenu sa quatrième édition à Dakar. Ce grand’messe s’inscrit dans la durabilité. Personne ne s’en plaindrait. Il ambitionne de devenir un Think Tank, grandeur nature, un vaste laboratoire d’idées, pour contrer les funestes desseins des terroristes de l’Etat Islamique (aujourd’hui déraciné) et ses succursales locales, AQMI, MUJAO, El Mourabitoun et Boko Haram, entre autres.
 
Le forum de Dakar apparaît désormais comme un marronnier qui, périodiquement, rassemblera à Dakar des acteurs de tous ordres, engagés dans cette bataille vitale contre ces forces maléfiques. En instituant ce rendez-vous sécuritaire sur son territoire, le Sénégal fait un pied de nez au Groupe G5 du Sahel qui, obstinément, lui ferme ses portes.
 
En effet, de sa création en février 2014 à nos jours, le G5S s’est résolu à se passer de  Dakar et se replier sur ses cinq membres, Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso. Si les motivations n’étaient que politiques, voire d’égo, on pourrait s’en contenter, espérant que cet état d’âme passé, la réalité du danger terroriste ramènerait ses dirigeants à la raison. A l’analyse, le rejet du Sénégal repose sur une grave et insensée suspicion de connivence passive avec les réseaux terroristes.
 
Le Sénégal serait épargné par des terroristes et en contrepartie, il leur assurerait porosité et tolérance. Absurdité ! L’Italie est la moins frappée par les djhadistes en Europe, la plus poreuse aux immigrants. Est-elle pour autant diabolisée par le reste de l’Europe ? Les Sénégalais ont de quoi s’offusquer de ces fadaises, eux qui reprochent à leur gouvernement un réflexe sécuritaire trop préventif et sans doute liberticide.
 
La promptitude avec laquelle le gouvernement sévit aux moindres soupçons contre de simples présomptions dément formellement cette accusation en sourdine, solidement entretenue en Mauritanie et au Tchad, notamment. Y aurait-il un délit à être épargné par ces terroristes aveugles dont plusieurs entreprises funestes ont été déjouées par les forces de sécurité sénégalaise ? 
 
Des questions sur le G5 Sahel
 
En réalité, le seul fait de fonder le G5S sur le critère de «pays directement frappés par le terrorisme» démontre son absence de vision et son ignorance des paradigmes du terrorisme, cette guerre lâche, aveugle, non conventionnelle, adossée à une interprétation passéiste et tragiquement universaliste de l’islam. Cette lâcheté est sans frontière, sans pitié, sans visage et sans état d’âme.
 
Qui aurait pensé que Grand Bassam, en Côte d’Ivoire, si loin du Sahel, serait une cible terroriste ?  Mais cette logique sectaire et exclusiviste est d’autant  insensée que trois des cinq pays du G5 partagent avec le Sénégal une appartenance au CILSS, à l’UEMOA, au GIABA (Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent). Deux à la CEDEAO.
 
 Qui plus est, le Sénégal détient le plus gros contingent au Mali avec près de 1000 hommes  et a déjà payé un lourd tribut pour la défense de l’intégrité de son séculaire voisin. Septième pays au plus fort contingent de casques bleus au monde, le Sénégal sera bientôt le plus gros pourvoyeur de policiers sur la planète. Quid de ses ressources humaines dont la compétence, l’engagement et la sollicitude n’ont jamais fait défaut à l’ONU, à l’image des généraux Fall, Gaye, Sow, Kane et de l’héroïque capitaine Diagne mort témérairement au Rwanda ! Comment comprendre que le G5 entende se passer de cet énorme potentiel de compétence capitalisé depuis cinquante ans, sous le seul prétexte qu’il n’est pas situé sur la ligne de front des terroristes ? Cette focalisation erronée subjective et contre-productive dénote du plus élémentaire manque de sens des réalités protéiformes du terrorisme.
 
En vérité, il est totalement paradoxal que la même France, qui depuis le sommet de l’Elysée en 2013, a lancé cette stratégie de réflexion sur le terrorisme, entretient, encourage l’exclusion du Sénégal du G5S. Doit-on oublier que le G5 est le pendant naturel de la force Barkhane lancée par le France pour sauver le Mali et sécuriser la sous-région ? Que Paris, par monts et vaux, va partout défendre le G5, collecter des fonds pour financer  la sécurisation de la région ?
 
En dépit de la réticence des Etats-Unis, de la Grande Bretagne et du Conseil de sécurité, elle peine à rassembler les 400 millions d’euros nécessaires pour boucler le budget du G5S. Elle a réussi, après un trésor d’efforts diplomatiques, à rallier l’assentiment de la Chine et de la Russie, sans atteindre le niveau de financement espéré. Et ce, malgré le coup gueule de Ndjaména, se plaignant de l’indigence des moyens devant l’ampleur de la tâche.
 
Les opérations conjointes menées récemment dans le Liptako Gourrma n’ont pas donné des résultats escomptés. Les incursions terroristes se multiplient au Nord Burkina et au Mali. Il ne fait aucun doute que l’expertise sénégalaise aurait été d’un grand apport dans cette quête permanente de congruence dans les actions anti-terroristes. A ce titre la compétence des forces sénégalaises serait sûrement d’un inestimable apport dans les stratégies de mutualisation des intelligences.
 
Le double jeu de la France

«Défis sécuritaires actuels en Afrique: pour des solutions intégrées », ce thème du quatrième forum paraît bien incongru, au moment où avec la caution de la France, le Sénégal est donc tenu à l’écart du G5S. A quoi pourraient bien servir les conclusions de ces assises informelles, si elles ne trouvaient aucun terrain d’application sur le champ de la lutte contre ce phénomène pernicieux aux réalités complexes ?  
 
Ce double jeu de Paris fournit la preuve que la souveraineté des pays africains, singulièrement ceux du Sahel, a encore un long chemin à faire pour prendre corps. L’esprit de solidarité qui aurait dû prévaloir entre des pays que tout lie fait cruellement défaut. Le cramponnement sur des intérêts bassement sectaires constitue le terrain le plus fertile au terrorisme. Son projet maléfique pourrait ainsi allégrement surfer sur les incohérences stratégiques, les failles du dispositif de prévention et de lutte contre mes terroristes.
 
De plus, comment espérer que l’interdépendance économique, sociale, politique de ces pays du Sénégal puisse générer des solutions concertées à partir d’un maillage efficace des territoires, de la convergence des stratégies de développement et de la lutte contre la pauvreté, principal terreau du terrorisme ?
 
Il y a un grand décalage entre les proclamations officielles, les discours convenus et les incantations mielleuses des dirigeants et la réalité d’une congruence en congé permanent. Et ce ne serait que vain espoir à vouloir donner à ce forum, une fonction d’alerte et d’observatoire si les conditions de la mise en œuvre de ses conclusions sont sans effet sur le terrain.
 
Ce forum, pour stratégique qu’il est, peut à l’arrivée ne servir à pas grand-chose, puisque réduit à un simple sophisme intellectuel. En somme, une sorte d’auto-valorisation encadrée par des ONG, des entreprises généreuses par leur apport financier et intellectuel, une certaine presse «importée» de France pour qui la seule tenue de ces assises suffit à leur bonheur. Le changement d’hommes à la tête du Ministère de la Défense n’y changerait rien, tout comme la démission du CEMGA français Pierre de Villiers qui dénonçait  un certain «esprit de cour».
 
Héritier du département des Affaires étrangères au Sénégal, après son passage mémorable à la Justice, Sidiki Kaba se contente de dégager en touche sur la cruciale question de l’absence du Sénégal au G5S et sur le financement du forum. Pour lui aussi, comme son bataillon de souteneurs d’ici et d’ailleurs, l’objectif est déjà atteint avant même que le forum ait débuté. 

Et pour tout couronner, la furtive conférence des Présidents à l’évidence sans impact politique, tel que voulu, sera un coup d’épée dans l’eau. Le Sénégal garde tout de même le mérite d’avoir instauré un débat actuel et prégnant. Cela risque de se confiner en un lot de  consolation jusqu’au jour où, enfin, ses voisins daigneront reconnaître son poids stratégique dans la sous région.
 
 
 
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