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ENTRETIEN AVEC… BARKA BA - AUTEUR DU DOCU «THOMAS SANKARA, 28 ANS APRES»

Vendredi 8 Juillet 2016

Journaliste et chercheur en sciences politiques, le directeur de l’information de Télé futurs médias (TFM) tente, dans ce film consacré au père de la révolution burkinabè, une approche originale qui donne la parole à la famille du disparu.
 
«Au pouvoir, Sankara a inculqué retenue et modestie à sa famille »
 
Pouvez-vous nous faire un résumé de ce film qui vient de sortir ?
C’est un documentaire qui s’articule autour de la vie de Thomas Sankara vue sous l’angle purement familial. C’est une rencontre avec les membres de la famille de Sankara qui ont accepté pour la première fois, 28 ans après l’assassinat de leur frère d’évoquer ce personnage devenu un patrimoine commun à toute la jeunesse africaine. J’ai pu avoir ainsi, avec beaucoup de chance du reste, des témoignages très intimes sur les circonstances de l’assassinat du capitaine Thomas Sankara. Ils ont aussi et surtout évoqué comment la famille a vécu ce drame. Notamment les parents de Sankara que beaucoup ne connaissaient pas : comment ont-ils vécu la mort de leur fils jusqu’à leur disparition. J’ai pu rencontrer également son petit frère, Valentin, et ses sœurs Blandine, Odile Pauline et Florence qui ont chacun livré leur témoignage personnel. Ils ont ressorti plein de souvenirs en rapport avec leur frère, la manière dont il a assuré leur éducation avec le souci de les éloigner des tentations du pouvoir.
 
Pourquoi le choix de Sankara pour faire un documentaire ?
Pour plusieurs raisons. La première est que quand Thomas Sankara avait accédé au pouvoir, je me souviens que dans la chambre de mon grand frère il y avait l’inscription Burkina Faso. J’étais encore très jeune et je ne savais pas ce que ce mot qui me fascinait tant signifiait. C’est par la suite que mon frère m’expliqua qu’il signifiait «Pays des hommes intègres», qu’il remplaçait la Haute Volta et qu’à l’origine de ce changement il y avait un jeune révolutionnaire du nom de Thomas Sankara. C’était la première fois que j’entendais parler de cet homme et depuis ce jour son histoire ne m’a pas quitté.
 
Ensuite ?
Quelques temps après, en octobre 1987, il y a eu ce fameux coup d’état ou Sankara a perdu la vie. J’ai vécu cela comme un traumatisme personnel, comme si je venais de perdre un membre de la famille, et je pense que je n’étais pas le seul. J’avais beaucoup d’admiration pour lui. J’essayais de lire tout ce qui se rapportait à lui. Il a marqué beaucoup de gens de notre génération et ceux qui venaient avant nous. De son vivant, il avait atteint la dimension d’un mythe.

On racontait plein de choses sur ce chef d’Etat atypique, très en avance sur son temps, promouvant déjà la bonne gouvernance, s’efforçant de rendre leur dignité aux Africains. Cela explique le fait que sa mort ait été ressentie comme un choc dans toute l’Afrique. Il était comme une sorte de Che Guevara à l’Africaine. Moi, je m’étais juré que si Dieu m’en donnait l’occasion, j’irais me recueillir sur sa tombe. Ce que j’ai fait. Et c’est comme cela, au gré d’un reportage réalisé au Burkina lors de l’élection présidentielle qui a vu Roch Marc Christian Kaboré accéder au pouvoir, que j’ai eu la chance d’accéder aux éléments du documentaire.
 
Quel ressenti à travers ces témoignages ?
28 ans après, la douleur est toujours vive d’autant que la famille n’a pas encore fait le deuil de la mort de Thomas Sankara. Mais le summum de cette épreuve, c’est qu’elle n’ait jamais pu rencontrer celui qui était son grand ami, Blaise Compaoré. Le père de Sankara avait, lui, accepté la mort de son fils, mais il disait toujours qu’il en avait deux. Il attendait donc que l’autre resté vivant vienne lui expliquer de vive voix ce qui s’était passé. Jusqu’au décès de Sankara père, Blaise Compaoré n’a jamais mis les pieds chez cette famille alors qu’il y était considéré comme un membre à part entière. C’est lui-même qui prenait certaines décisions dans la famille Sankara.
 
Vous en pensez quoi ?
Cela donne à l’affaire une dimension tragique. C’est d’abord l’histoire d’une amitié trahie, d’un compagnonnage exceptionnel qui avait fait rêver beaucoup de jeunes africains qui s’est brutalement interrompu ce funeste 15 octobre 1987. En rencontrant la famille Sankara, j’ai senti que les blessures étaient toujours ouvertes car ils n’étaient même pas sûrs que le corps qu’ils avaient exhumé était celui de leur frère. Ils se posent encore aussi beaucoup de questions sur les circonstances de sa mort.
 
Pourquoi cette approche familiale?
Il y a déjà des documentaires consacrés à Sankara et dans lesquels nombre de ses compagnons ont témoigné. Mais moi je voulais quelque chose de plus original et simple. C’est-à-dire pénétrer l’intimité des membres de sa famille. Parce qu’au-delà de la figure mythique et révolutionnaire qui séduisait une bonne frange de l’Afrique, je voulais ressortir la dimension humaine du personnage qui est d’abord un fils, un frère, un neveu d’autres personnes (…) Je n’ai pas été déçu par cette approche parce que tout ce qu’on savait du mythe était en deçà de ce qu’on pouvait imaginer après entretiens avec les membres de sa famille.
 
Qu’est-ce qui vous a alors frappé ?
Ce qui m’a frappé, c’est que Sankara a éduqué sa famille dans la dignité et la modestie. Il lui a inculqué cette retenue et cette pudeur qui prémunissent contre les dérives auxquelles on assiste dans certaines familles au pouvoir. Dans ce documentaire, j’ai voulu faire passer un message plus ou moins subliminal en montrant presque le dénuement dans lequel se trouve le domicile familial de Sankara qui ne s’éloigne pas trop du style d’habitations que l’on voit par exemple à Yeumbeul, avec leur décor sommaire et presque figé dans le temps. C’est presque irréel quand on sait comme cela se passe dans les «familles au pouvoir».
 
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