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SOULEYMANE BACHIR DIAGNE (PHILOSOPHE) - « Mon idéale d’université… »

Mercredi 9 Novembre 2016

Enseignant d’histoire des sciences et la philosophie islamique à Columbia university, Souleymane Bachir Diagne est considéré comme l’un des plus grands penseurs du 21e siècle. En marge des « débats du Monde Afrique » tenus à Dakar en fin de semaine, il analyse pour Nouvel Hebdo les atouts et faiblesses de l’enseignement supérieur en Afrique, et dégage des pistes de solutions pour ce qu’il appelle son « université idéale ».
 
Pourquoi les filières littéraires et les sciences humaines sont engorgées au Sénégal ?
C’est vrai que l’on ne se rend pas compte du gigantisme des humanités. Beaucoup d’étudiants s’y retrouvent par défaut. Parce que nous avons un système de sélection et d’orientation qui ne donne pas beaucoup de possibilités aux étudiants. Moi-même qui vous parle, je suis de formation scientifique parce que j’ai un baccalauréat de la série C de l’époque. Finalement, les étudiants qui se retrouvent dans les humanités ont l’impression d’emprunter des voies de garage. Au même moment, le nombre d’élèves et d’étudiants des séries scientifiques est en train de décliner et cela, c’est un problème. En France, mes collègues ont du mal à avoir des classes de philosophie parce que les élèves choisissent à 80% des terminales scientifiques, ici c’est tout à fait le contraire.
 
Que faire pour renverser la tendance ?
L’éducation à la science ne se fait pas sans expérimentation. Je ne pense pas qu’on trouve aujourd’hui dans nos lycées et collèges cette formation avec une approche à la manipulation et à la culture de la curiosité scientifique. Par exemple, vers les années 80, il y avait un enthousiasme pour développer la curiosité scientifique. Mais si nous en sommes à former très peu de scientifiques, c’est par tradition. En effet, nous avons hérité d’une école pour former les commis dont l’administration avait besoin. Pendant longtemps, le but était qu’il fallait terminer ses études, ramasser ses diplômes et aller servir l’administration.
 
Quelles étaient les conclusions majeures de la concertation sur l’enseignement supérieur ?
La première de ces mesures sur les 68, c’est qu’il faut instaurer une culture de l’évaluation. Par exemple, aux États-Unis, tous les 5 ans les départements font une étude qu’ils envoient à tous les professeurs de l’université qui vont évaluer ce département à partir du rapport produit. Ce qui veut dire que ce système passe tout son temps à s’évaluer de façon permanente et non tous les vingt ans, s’il y a une crise. Au Sénégal, la première concertation sur l’enseignement supérieur a eu lieu en 1994, la deuxième en 2013. Est-ce qu’il faut attendre 20 ans encore pour une autre réforme de l’enseignement sur les curricula ? J’estime qu’un professeur doit en début d’année pouvoir présenter un syllabus à ses étudiants pour qu’ils puissent l’évaluer dans sa progression du cours. Mais cela suppose qu’il n’y ait pas de grève durant l’année universitaire. Car une année universitaire ne se rattrape pas. C’est une contrevérité ignoble de dire qu’on peut rattraper une année. Ca ne fonctionne pas. Ce qu’on doit faire, c’est de réhabiliter la confiance entre l’enseignant et l’usager.
 
Les conclusions de la concertation sur l’enseignement supérieur connaissent-elles un début d’application ?
L’une des mesures phares est qu’il faut réorienter l’enseignement des sciences et techniques pour le rééquilibrer. Un vecteur de croissance qui se développe actuellement, ce sont les énergies renouvelables. Je crois qu’il faut mettre le paquet sur les énergies renouvelables. Je ne voudrais pas donner l’impression d’être obsédé par les sciences et les techniques. Je crois qu’il faut également développer des connaissances qui permettent de faire des langues africaines des langues de sciences et de création.
 
Quelle votre université idéale ?
C’est une université qui ferait un mélange idéal entre les humanités et les sciences. Pour l’instant, nous avons une université déséquilibrée, alors que les pays asiatiques ont mis l’accent sur les sciences et les techniques. Le développement intégral veut qu’on ait des étudiants dans les humanités et les filières scientifiques. Nous ne devons pas abandonner la tradition de formation des grands humanistes africains comme Léopold Sédar Senghor, Cheikh Anta Diop qui ont porté haut les valeurs africaines. Si je reviens à mon université idéale, c’est où l’étudiant en sciences va être très performant dans son domaine, mais sera également capable de lire des livres de philosophes comme la Nausée de Sartre et d’écouter l’opéra.
 
L’Ucad continue-t-elle de former de bons philosophes ?
Les universitaires formés à Dakar sont bons. A part un seul, tous les enseignants actuels du département de philosophie ont été mes étudiants. J’y ai enseigné pendant près de vingt ans. J’ai été accueilli par des philosophes de talent comme Pierre Ndiaye, Alassane Ndaw, Mame Moussé Diagne... Je ne m’inquiète pas pour la tradition de formation de philosophes au Sénégal. On m’aurait dit que le département de philosophie compte près de mille étudiants actuellement, alors que le nombre d’enseignants n’a pas évolué. Cela veut dire que cette massification pose un vrai problème. (Mamadou SARR)
 
 
 
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