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LITTORAL DE GUEDIAWAYE - Les rapaces du foncier attaquent la bande des filaos

Vendredi 2 Septembre 2016

Les procédés utilisés par les rapaces du foncier pour brader certains sites, surtout ceux classés, sont connus : on fait état de projets d’utilité publique, ensuite on morcelle le terrain en parcelles, puis on vend. Dans certains cas, on évoque un dédommagement pour un tiers lésé par l’Etat, et lesdits rapaces en profitent pour prendre plus que ce qui est dû. Souvent, des identités célèbres et bien protégées au plus haut sommet de l’Etat sont aux manettes… Concernant la forêt de Guédiawaye, il semble que le Japon, partenaire du Sénégal dans le financement du plan directeur de l’urbanisme de Dakar (PDU 2030), ait fait des pieds et des mains pour convaincre les plus hautes autorités de ne pas accepter la proposition du maire de ladite ville d’intégrer «son» projet d’aménagement du littoral de Guédiawaye dans le PDU. Et pour cause : risque de disparition de la bande des filaos…
 
Par El Hadji Cheikh Anta SECK   
 
La bande des filaos plantés par les Canadiens il y a plusieurs décennies est la nouvelle cible de groupes immobiliers et/ou de politiciens haut placés dans l’appareil d’Etat et dans les interstices de l’administration. Pour le cas de Guédiawaye, il s’agit de promoteurs immobiliers et d’autorités locales qui assaillent le littoral dont une partie conséquente est en train d’être morcelée en parcelles de 150 mètres carrés vendus à des tiers. Les prix varient de 15 à 18 millions de francs Cfa, selon l’emplacement, selon nos investigations menées sur le terrain. Ces acteurs, faut-il le signaler, n’ont pu commettre leurs forfaits qu’avec la complicité d’agents publics qui, informés des projets pour lesquels les lotissements des sites en question sont établis, laissent tout loisir aux promoteurs et acteurs de légaliser un détournement d’objectifs.
 
Genèse
En 2007, l’actuel ministre de la Fonction publique, Mme Viviane Bampassy, alors préfet du département de Guédiawaye depuis seulement deux ans, par le décret N° 2005-428 du 19 mai 2005, procède à la signature de l’arrêté autorisant le projet de lotissement sis à Guédiawaye TF 50/DP initié par M. El Hadji Moustapha Diop et consorts sur une superficie de 1036ha 09a 91ca. Le propriétaire inscrit sur ce site n’est autre que l’Etat du Sénégal à la date du 16 août 2012, c'est-à-dire quatre (04) mois seulement après l’arrivée de Macky Sall au pouvoir.
 
Auparavant, le 13 janvier 2012, la Commission de contrôle des opérations domaniales (Ccod) procédait à l’émission d’avis favorable à l’attribution par voie de bail de parcelles de terrains sur le site. Le 02 Mai 2012, un document de bail de l‘Etat du Sénégal est ainsi signé par le Gouverneur de la région de Dakar, Cheikh Amadou Tidiane Ndoye, agissant au nom et pour le compte de l’Etat du Sénégal. Il est assisté de M. Ousseynou Niang, chef du Bureau des Domaines de Pikine-Guédiawaye sis au Centre des Services fiscaux de Pikine-Guédiawaye.
 
Ce document est approuvé le 15 avril 2013 par M. Bassirou Samba Niasse, directeur de cabinet d’Abdoulaye Daouda Diallo, alors ministre du Budget sous le gouvernement d’Abdoul Mbaye, puis enregistré le 06 mai 2013 par le Chef du Bureau de Recouvrement et d’enregistrement. L’état de droit réel du site introduit à la date du 24 février 2014, constatant «plusieurs procédures de morcellement en cours» sur ledit immeuble, n’a été signé par le Conservateur Mamadou Seck que le 10 mars 2014.
 
Ce qu’en savent les membres du collectif pour la protection du littoral
Reconnaissant la «patte» de l’autorité et son pouvoir de procéder au déclassement du site pour des projets d’utilité publique, le Collectif pour la protection et l’aménagement du littoral de Guédiawaye dit toute son indignation face à ce détournement d’objectif, selon son porte-parole, Mme Safiétou Diallo Dieng. «Nous nous activons sous la bande des filaos depuis 1986 avec différentes formes d’activités de maraichage sous la surveillance des Eaux et Forêts. Mais avec l’édification du prolongement de la Vdn, toutes sortes de problèmes ont surgi avec des promoteurs immobiliers qui ont attaqué la bande qu’ils ont décimée de moitié.»

Poursuivant, elle ajoute : «la bande a été attaquée sur ses deux extrêmes. A l’Est d’abord. C’est en 2013 que les choses ont démarré. Au début, les Eaux et Forêt qui sont nos partenaires dans la protection de la bande, nous ont informés qu’il est prévu d’y ériger quatre (04) projets majeurs : un abattoir, un cimetière musulman et un cimetière catholique, une mosquée et une église, un parking pour les édifices religieux, ainsi qu’une pépinière comme poumon vert puisque Guédiawaye n’est constitué que d’habitation sans espace vert. Pour ces projets, nous étions tous d’accord, prêts à apporter notre soutien à leur réalisation parce qu’ils sont réellement d’utilité publique.»

Puis, c’est la grande et mauvaise surprise au sein du collectif : «à la place des projets annoncés, on y a effectué des terrassements et des morcellements de terrains de 150 mètres carrés vendus à 15 millions la parcelle», s’indigne Safiétou Diallo Dieng.
 
Aliou Sall entre dans la «casse»
Toujours selon le collectif, c’est avec l’élection d’Aliou Sall (photo) à la mairie de Guédiawaye que les choses ont empiré. Car si l’aile Est de la bande - la zone de Gadaye - a été déclassée pour abriter des projets qui ont fini par être détournés de leur objectif, pour l’aile Ouest c’est une autre histoire qui va s’écrire. «A notre grand étonnement, avec l’arrivée du maire de la ville, Aliou Sall, le jeune frère du Chef de l’Etat, des maires d’arrondissement se sont livrés à lui, pieds et mains liés, pour procéder au bradage du littoral. Le plus grave, c’est qu’Aliou Sall semble ne pas maitriser son dossier car, à chaque fois qu’il est interpellé sur la question, il livre une nouvelle information ou version au point qu’on ne sache plus quoi retenir de ce qu’il compte faire sur la bande. Non seulement il n’a pas associé le collectif à sa démarche, mais il n’a point consulté les populations.»
 
L’attaque de la bande de filaos s’est ensuite concentrée sur l’extrême Ouest. Ici, c’est le commandant Ibrahima Ndiaye des Eaux et Forêts qui, dit-on, a fait état d’une dette que l’Etat devrait à des promoteurs immobiliers. Dans les années 80, ceux-ci seraient les propriétaires du site qui abrite l’école Sénégal/Japon, sous le régime socialiste», renseigne Mme Dieng. «A l’origine, on nous parlait de la dame Aminata Dia Ndiaye, épouse de l’homme d’affaires Mor Ndiaye Bata, et d’un certain Alioune Badara Thiam. Mais sur le tard, on nous a sorti un troisième larron, Mor Ndiaye Bata lui-même», s’insurge la présidente du collectif.

«Mais là n’est pas le problème car on peut également le leur concéder. Ce qui est absolument incompréhensible, c’est que la superficie qui a été retenue pour les dédommager puisse être récupérée par trois fois.»
 
Le niet de Macky au maire de Guédiawaye sur pression du Japon
De sources bien au fait de ce dossier sulfureux, en haut lieu, les injonctions du gouverneur de Dakar de faire arrêter les travaux sur la zone Ouest sont l’œuvre du Président de la république, seule autorité habilitée à signer le décret de déclassement de la zone. Selon nos informations, le trafic légalisé de parcelles et les opérations de détournement d’objectif ne sont possibles qu’avec la complicité active d’agents de l’Etat dont ceux des Impôts et Domaines qui semblent faire leur beurre sur le dos de l’Etat, profitant du dédommagement des promoteurs pour s’octroyer un grand espace déjà enregistré sous le nom de «Cité des inspecteurs des Domaines».
 
Il est établi qu’à l’arrivée d’Aliou Sall à la mairie de Guédiawaye, le plan directeur de l’urbanisme PDU 2030 avait déjà été tracé. Et ce sont les Japonais appelés à le financer qui ont insisté lors des travaux pour que la bande des filaos ainsi que certains poumons verts de la capitale comme le Technopole ne soient jamais affectés. Dans le cadre de «son» projet d’aménagement de la zone, le maire de Guédiawaye a-t-il tenté de convaincre le Président de la République d’user de ses pouvoirs afin que son projet soit «intégré» dans le PDU 2030 ? Nous n’en avons pas eu confirmation. Ce qui est irréfutable, par contre, c’est qu’un tel souhait est irréalisable, selon  nos informations, au regard des directives, engagements et autres accords existant entre le Japon et le Sénégal dans le cadre de la protection de la zone des filaos au bénéfice des populations dakaroises.
 
Toutefois, le maire de Guédiawaye ne semble pas laisser tomber car, comme il en parlait au journal télévisé de Walf-Tv du lundi 19 juillet dernier, il lui est difficile de comprendre «pourquoi les promoteurs immobiliers peuvent bénéficier de ces terres et pas les artisans de Guédiawaye». Aliou Sall cherche-t-il un quitus auprès des artisans locaux à qui il pourrait affecter un lopin de terre au prix d’un combat dont ils ignorent l’enjeu ? Ou vise-t-il simplement à susciter une levée de boucliers desdits artisans pour faire pression sur le Chef de l’Etat et, indirectement, sur la coopération japonaise ?
 
 
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