SOMMET DE PAU - «Il faut rendre la gestion du Sahel aux Sahéliens.» (Général Bruno Clément-Bollée (ancien directeur de la Coopération de sécurité et de défense au Quai d’Orsay)

Lundi 13 Janvier 2020

Convoqués ce 13 janvier dans la ville-garnison de Pau après la mort de 13 militaires français de la force Barkhane, les 5 chefs d’Etat du G5-Sahel ont dû se déplacer pour entendre aujourd’hui la colère du président Emmanuel Macron qui leur reproche leur passivité face au «ressentiment anti-français» dans leur pays respectif. Mais pour le Général Bruno Clément-Bollée, le fond de la question est ailleurs : il faut que la France laisse aux Sahéliens le soin de gérer leurs propres affaires. (Extraits d’un entretien accordé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, IRIS)


SITUATION AU SAHEL
 
« Depuis la publication de ma tribune dans Le Monde, le 4 novembre dernier, j’estime que Barkhane est toujours dans l’impasse et la France encore à la recherche d’une stratégie pour le Sahel. Les quelques opérations de communication récentes sur des bilans d’opérations et de djihadistes neutralisés masquent mal la réalité, Barkhane n’a pas l’initiative sur le terrain, elle est progressivement perçue comme une force d’occupation. Je pense même que la situation n’a fait qu’empirer depuis le 4 novembre, le bilan, notamment, s’est alourdi avec de nouvelles attaques et des massacres de militaires dans leurs garnisons et en opérations.

Que voient ces populations locales ? Les événements tragiques s’enchaînent, la situation ne s’améliore pas et même empire, et les forces tant locales qu’internationales semblent incapables de la maîtriser. Aujourd’hui, ce sont les djihadistes qui décident quand, où et comment ils frapperont. Cela signifie très clairement que les forces extérieures présentes sur le territoire et les forces locales ont perdu l’initiative sur le terrain. Pour une force militaire, ce n’est pas bon du tout car en perdant l’initiative, on devient à la merci des événements, condamnés au mieux à réagir, et le doute commence à s’installer dans les esprits. »
 
COMPRENDRE LE RESSENTIMENT ANTI-FRANÇAIS
 
« Chaque fois qu’un événement dramatique se produit, les populations constatent que les forces internationales et les forces locales ont été dans l’incapacité de le prévenir et de le régler, elles sont donc perçues comme inutiles, et, puisque la situation empire, autant qu’elles partent, elles ne servent à rien. Pire, elles sont parfois même taxées de complicité avec les djihadistes, parce qu’ici ou là des contacts, explicables au plan tactique, ont pu être pris avec certains groupes qu’une partie de la population pense être djihadistes. Or, c’est Barkhane qui, par son image, symbolise le plus cette présence internationale, donc, qu’elle soit présente ou pas lors d’un événement dramatique, elle s’attire de toutes façons les foudres des populations. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit [dans la tribune parue dans Le Monde] qu’au train où vont les choses, si la situation ne s’améliore pas de façon notable aux yeux des populations, c’est la pression populaire qui pourrait sommer les troupes françaises de partir, tout simplement parce que l’idée même de la présence de Barkhane au Sahel serait jugée insupportable. »
 
LE SOMMET DE PAU
 
« Ce sommet — que d’aucuns ont appelé la convocation de Pau — est ressenti au plan diplomatique comme teinté d’arrogance et de maladresse. Nous pleurons à juste titre nos treize militaires français morts en opération, mais il ne faut pas oublier que localement, les populations sahéliennes pleurent des centaines de morts civiles et militaires. Aussi, il est assez maladroit d’aller rappeler aux Sahéliens en convoquant leurs chefs d’État que nous perdons des soldats pour eux. Si c’est le message à faire passer, cela aurait pu être fait de façon moins ostentatoire. Ensuite, l’invitation et l’agenda du sommet tel que présentés aux États, en décembre, montraient le peu de cas que nos autorités faisaient de leurs homologues africains. En convoquant ainsi les chefs d’État et en les sommant de s’expliquer, c’est l’image d’une France arrogante qui a été projetée au Sahel et plus largement sur le continent africain.
 
Il faut quand même rappeler qu’à l’origine le G5 Sahel est une initiative africaine. Par son comportement, la France donne le sentiment de se l’approprier. C’est d’autant plus étonnant que nos acteurs politiques clament sans cesse le bien-fondé des initiatives africaines. On n’imagine pas comme est mal ressenti en Afrique le fait d’organiser régulièrement à Paris les réunions des chefs d’état-major des pays du G5 Sahel. Tout cela tient de ce que j’appelle l’arrogance inconsciente, car en plus nous croyons bien faire. Plus récemment, la communication organisée autour de la fin du franc CFA tient du même registre. Est-ce à nous de faire des déclarations décisionnelles sur ce sujet qui concerne d’abord les Africains ? Qu’on le veuille ou non, cela alimente le sentiment de malaise autour de la perception de notre image aujourd’hui en Afrique. »
 
3 EVENEMENTS LIMITANTS

« Pour autant, je comprends ce qui a pu animer ceux qui sont à l’origine de cette convocation, notamment en termes de message vis-à-vis de notre opinion publique, mais la manière est maladroite. Il y a, par ailleurs, trois événements majeurs actuellement qui risquent de limiter la portée de ce sommet. Le premier, c’est le risque de guerre au Moyen-Orient, avec en plus des rumeurs de départ des États-Unis de la région ouest-africaine, qui seraient liés à une réorientation de leur stratégie pour contrer Russie et Chine. Le deuxième événement, c’est la déstabilisation sociale en France qui perdure avec une grève record dont personne ne voit le bout. Enfin, le troisième événement est de nature écologique avec un continent-pays en flamme, l’Australie. Pour moi, ces trois événements dominent désormais l’actualité alors que l’emprise émotionnelle sur l’opinion publique de la perte de nos treize soldats est passée. Ce sommet ne vient donc pas en France au meilleur moment. En revanche, en Afrique, on ne laissera pas passer l’affaire, l’événement sera scruté, commenté, déformé et il est probable que cela ne fasse qu’augmenter l’exaspération locale. Nous allons donner de l’écho à ce qui aurait dû rester discret, c’est notre image qui une fois encore risque d’en payer le prix. »
 
SORTIR DE L’ORNIERE

« Il faut rendre la gestion du Sahel aux Sahéliens, cette affaire est leur affaire. Il ne faut pas douter de l’existence de volontés et de compétences en mesure de prendre les commandes dans cette zone. La classe politique en place masque le tableau car c’est elle qui est aux affaires et qu’elle est jugée corrompue et incapable. Mais pour moi, seuls les Sahéliens seront en mesure de régler un jour cette situation. Si on admet ce postulat, quatre exigences s’imposent à nous : i) faire confiance en acceptant les solutions africaines, ii) donner les moyens en mettant nos partenaires à notre niveau sécuritaire et selon nos standards iii) accompagner leur solution et non pas imposer les nôtres concoctées depuis New York, Bruxelles ou Paris, iv) nous armer de patience car il faudra au mieux de quinze à vingt ans pour voir la situation s’améliorer de façon notable. »
(Lire l’entretien en intégralité sur https://www.iris-france.org/143466-le-sommet-du-g5-sahel-a-pau-un-sommet-anachronique/ )
 
 
 
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