SÉNÉGAL - Le grand basculement du pouvoir (par Khaly-Moustapha Lèye)

Jeudi 28 Mai 2026

Bassirou Diomaye Faye (d.) et Ousmane Sonko

Le Sénégal traverse une séquence politique d’une intensité dramatique et inédite. En moins de 72 heures, le pays a basculé dans une reconfiguration totale de ses équilibres sommitaux.

 

Limogé de la Primature par le chef de l’État, Ousmane Sonko a opéré un retournement stratégique spectaculaire. Suite à la démission d’El Malick Ndiaye, la majorité parlementaire du Pastef, forte de ses 130 sièges, a porté son leader au perchoir de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 165. Son discours d’investiture du 26 mai 2026 consacre une rupture de style majeure. En affirmant en wolof qu’il n’utilisera pas le Parlement pour organiser le chaos institutionnel ou mener une vendetta personnelle, il s’est positionné en garant de la stabilité. Toutefois, en prévenant que l’Assemblée ne sera plus une chambre d’enregistrement et qu’elle déploiera tous ses leviers de contre-pouvoir, il jette les bases d’un dualisme exécutif - législatif sans précédent. Cette mutation fulgurante met en lumière les zones d’incertitude et les logiques de puissance qui travaillent l’histoire politique sénégalaise depuis la crise fondatrice de décembre 1962 entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. 

 

Les zones d’incertitude : Crozier et la dialectique des pouvoirs 

 

Michel Crozier a démontré que dans tout système d’organisation, la maîtrise des zones d’incertitude confère un pouvoir d’influence majeur. Les acteurs s’efforcent de préserver leur autonomie tout en enserrant leurs partenaires dans des règles strictes. La dynamique entre le Palais et le Perchoir illustre parfaitement ce théorème sociologique. Le Président Bassirou Diomaye Faye cherche à stabiliser l’architecture étatique et à restaurer les équilibres macroéconomiques, particulièrement dans un contexte de négociations tendues avec le FMI face aux urgences financières du pays. En face, Ousmane Sonko se dote d’une forteresse législative autonome. Depuis le perchoir, il détient désormais le pouvoir d’orienter, d’amender ou de bloquer les projets de loi de l’exécutif, restreignant de fait les marges de manœuvre du chef de l’État. Cette quête de contrôle rappelle l’avertissement de Cheikh Anta Diop: «L’ignorance de l’histoire de son peuple est une forme de servitude». 

 

Les enjeux institutionnels : Touraine et la politisation de la base 

 

Alain Touraine place l’action des mouvements sociaux et des acteurs historiques au cœur des mutations des structures de l’État. Ousmane Sonko réinvestit aujourd’hui ce costume d’acteur historique de la rupture. Privé de la direction du gouvernement, il retrouve l’arène de la contestation et du contrôle politique, un registre qui a historiquement forgé sa stature et sa popularité. Son allocution du 26 mai 2026 redéfinit le conflit autour du rapport fondamental entre éthique, reddition des comptes et politique. Les Assises de la justice de 2024 et les dialogues nationaux de 2025–2026 avaient mis en évidence le fossé existant entre la rationalité des institutions et les exigences des militants. Les fora populaires, dont le meeting de Mbour du 9 mai 2026, organisé par la coalition Diomaye Président avec Mimi Touré et Abdourahmane Diouf, ont servi de révélateurs. Ce rassemblement, marqué par une faible mobilisation et perçu comme un «flop», a illustré la difficulté de la coalition présidentielle à incarner une dynamique populaire. Touraine y décèlerait un mouvement social puissant qui s’institutionnalise en s’emparant de l’Assemblée nationale pour faire plier la rigidité de l’appareil d’État. Ce constat rejoint la pensée de Diop: «La culture est la mémoire de tout un peuple».

 

Les crises politiques : Dobry et la fluidité de la rupture 

 

Dans sa sociologie des crises politiques, Michel Dobry met en exergue le concept de fluidité politique, caractérisé par une désectorisation des espaces sociaux et un brouillage des règles de la compétition. La vitesse de la séquence sénégalaise est un cas d’école: en quatre jours, l’ancien Premier ministre, destitué, renaît politiquement en tant que deuxième personnalité de la République. L’opposition parlementaire a dénoncé une mascarade et une anomalie juridique, signe que la crise induit une dérégulation des codes politiques ordinaires. Les boycotts croisés et les rassemblements populaires menés séparément par les deux têtes de l’ancien binôme exécutif auguraient cette déconnexion. Les acteurs redéfinissent leurs alliances en fonction des opportunités immédiates au sein d’une transition ouverte. Cette fluidité rappelle les mots de Diop: «Il faut veiller à ce que l’Afrique ne fasse pas les frais du progrès humain, froidement écrasée par la roue de l’histoire». 

 

Relations de pouvoir et légitimité démocratique 

 

Cette configuration pose une équation institutionnelle redoutable: comment faire cohabiter deux légitimités concurrentes issues d’un même projet politique validé par le peuple? Le président Bassirou Diomaye Faye assume la légitimité constitutionnelle suprême, le commandement de l’armée et de l’administration. Ousmane Sonko s’appuie sur la légitimité populaire directe, l’appareil du parti hégémonique (Pastef) et la souveraineté parlementaire. Ce bicéphalisme rompt avec la tradition politique nationale en décentrant le pôle de décision secondaire de la Primature vers le Parlement. L’Assemblée nationale refuse d’être le simple bras armé législatif du Palais, devenant un contre-pouvoir moral et stratégique. Cheikh Anta Diop avait prévenu: «La négation de l’histoire et des réalisations intellectuelles des peuples africains noirs est le meurtre culturel, mental, qui a déjà précédé et préparé le génocide».

 

Jurisprudences historiques et continuité conflictuelle

 

Le spectre des crises exécutives hante la mémoire politique du pays depuis décembre 1962, lorsque Léopold Sédar Senghor a fait arrêter Mamadou Dia pour liquider le bicéphalisme et instaurer un présidentialisme sans partage. Par la suite, Abdou Diouf a conçu la fonction de Premier ministre comme un fusible technique pour désamorcer les tensions. Abdoulaye Wade a systématiquement limogé ses chefs de gouvernement dès qu’ils ébauchaient une trajectoire autonome. Enfin, Macky Sall a illustré cette incertitude en supprimant puis en rétablissant la Primature au gré des contingences. 

 

La fracture de 2026 s’inscrit dans cette lignée, mais s’en détache par un fait majeur: Ousmane Sonko ne subit pas le sort de Mamadou Dia. Il n’est pas exclu du jeu par l’appareil d’État, mais se repositionne à la tête d’un pouvoir législatif fort. Crozier y verrait un système contraint au compromis perpétuel; Touraine, la victoire d’un mouvement populaire s’installant au cœur de l’État; Dobry, une stabilisation provisoire dictée par la force des chiffres à l’hémicycle. 

 

La nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô et la rationalité technocratique 

 

Face à ce bloc législatif, le Président Faye a immédiatement réagi en nommant Ahmadou Al Aminou Lô au poste de Premier ministre. Économiste de haut rang, ancien Secrétaire général du gouvernement et ex-Directeur national de la BCEAO, Lô maîtrise parfaitement les circuits financiers internationaux, les rouages de l’UMOA et les dossiers pétroliers et gaziers. Artisan de premier plan de l’Agenda national de transformation «Sénégal 2050», sa nomination constitue un signal fort envoyé aux bailleurs de fonds et aux agences de notation pour garantir la crédibilité macro-économique de l’État. 

 

Le gouvernement qu’il est chargé de former se veut une équipe de mission et de résultats, structurée autour de quatre priorités stratégiques : maintien des ministères régaliens (Défense, Justice, Affaires étrangères, Finances) confiés à des figures expérimentées ; redressement financier avec des cadres rigoureux formés à la gestion de la dette et à la relance ; apaisement social par l’intégration de représentants de la société civile et des syndicats dans les départements de l’Éducation, de la Jeunesse et du Travail ; ancrage idéologique et technique de la Vision Sénégal 2050, verrouillé par la reconduction des concepteurs initiaux de ce programme de transformation systémique.

 

Les défis de la triangulation du pouvoir

 

La réussite de cette transition repose sur l’aptitude du modèle sénégalais à faire fonctionner cette architecture tripartite sans basculer dans le blocage permanent. L’examen des lois de finances, l’audit de la dette et le contrôle de l’action gouvernementale par les commissions parlementaires seront les révélateurs de la viabilité de ce système. La composition définitive de l’équipe d’Ahmadou Al Aminou Lô fixera les règles du jeu de cette nouvelle ère, entre concertation républicaine et raidissement des pôles de pouvoir.  

 

Cette séquence historique survient à la veille d’un anniversaire symbolique: le centenaire du Président Abdoulaye Wade, né le 29 mai 1926 à Kébémer. Figure tutélaire de l’opposition sénégalaise, il rappelait avec lucidité: «S'imaginer faire de l’opposition en Afrique sans faire la prison, plus que de l’illusion, cela relève du rêve». Ces mots trouvent un écho dans la pensée de Cheikh Anta Diop, qui avertissait: «La culture est la mémoire de tout un peuple».

 

Croiser ces deux voix - celle du vieux lion de Kébémer et celle du savant de l’Afrique - revient à rappeler que la démocratie sénégalaise ne peut se consolider qu’en assumant ses luttes, ses mémoires et ses contradictions. À l’heure où s’ouvre une nouvelle triangulation du pouvoir, l’histoire et la mémoire deviennent les armes les plus puissantes pour éviter que la République ne s’enferme dans ses propres impasses.

 

 Khaly-Moustapha LEYE

Journaliste indépendant et chroniqueur politique 

 
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