Révision constitutionnelle : fuite en avant ou moment du bilan ? (Par Ibrahima Thioub - Historien)

Mardi 7 Juillet 2026

Professeur Ibrahima Thioub

Le débat suscité par la proposition de révision de la Constitution intervient à un moment singulier de la vie politique sénégalaise. Deux années après l'alternance qui a porté le PASTEF au pouvoir, le temps paraît venu, non pas de déplacer le centre de gravité du débat vers l'architecture institutionnelle, mais d'évaluer lucidement les résultats de l'action publique, au regard des engagements qui avaient nourri l'espérance populaire.

 

N'étant pas constitutionnaliste, je ne m'attarderai pas sur les aspects techniques de la réforme proposée. Mon interrogation est d'une autre nature. Elle relève de l'histoire politique et de l'économie politique. Elle consiste à se demander si les difficultés rencontrées, durant ces deux dernières années, viennent des institutions ou de choix politiques et sociétaux, que la révision constitutionnelle ne suffira pas à corriger. 

 

* L'impasse économique comme question fondatrice

 

La question centrale demeure celle qui est rarement évoquée durant les campagnes électorales annonciatrices de profondes mutations, voire de révolution : comment financer souverainement un projet politique de rupture dans un environnement économique largement structuré par les rapports de dépendance hérités de l'histoire ? Deux ans après l’arrivée de PASTEF au pouvoir, cette interrogation fondamentale demeure entière.

 

La contestation de la dette héritée des gouvernements antérieurs, ainsi que les discussions animées sur son montant, sa classification et son utilisation, même si elles sont justifiées, ne suffisent pas à résoudre cette question. Les partenaires traditionnels au « développement » ont adopté une attitude prudente, parfois méfiante, à l'égard des nouvelles orientations politiques. Une telle réaction n'avait rien d'imprévisible. Les rapports de domination économique ne disparaissent pas avec les alternances électorales. L'histoire des relations internationales montre que les puissances financières défendent leurs intérêts avec constance. Encore faut-il qu’en réponse, les stratégies de souveraineté s'accompagnent d'une intelligence tactique et d'une capacité à construire progressivement des alternatives crédibles. Or, celles-ci tardent encore à produire les effets espérés. 

 

Les tentatives encore peu concluantes de diversification des partenariats internationaux vers la Chine, la Turquie ou les Émirats Arabes Unis restent insuffisantes pour assainir les équilibres financiers du pays. L'endettement régional se révèle particulièrement coûteux. L'effort national continue de peser principalement sur les ménages les plus vulnérables et sur le secteur privé national fragilisé par la lourdeur de la dette intérieure. Pendant ce temps, les transformations structurelles, susceptibles de refonder durablement l'économie, demeurent limitées.

 

Cette situation conduit inévitablement à une autre interrogation. Au-delà du changement des dirigeants, la rupture promise s'est-elle réellement traduite dans les pratiques de gouvernement ?

 

* Une rupture politique qui peine à transformer les pratiques

 

Le mode de vie des responsables publics du régime actuel diffère-t-il réellement de celui de leurs prédécesseurs ? Aucune rupture n’a été constatée quant au train de vie des gouvernants. En quoi l’être et le paraître d’un ministre, d’un député, d’un directeur général, d’un président de conseil d’administration du régime actuel se distinguent-ils de ceux du personnel politique de son prédécesseur ? Quel malheur s’abattrait sur le Sénégal si, au lieu d’acheter des véhicules aux 165 parlementaires de la quinzième législature, véhicules si dégradants pour notre environnement, si coûteux à nos maigres ressources et si symboliquement ostentatoires, on avait opté d’offrir 1650 mini-forages au monde rural, avec le même budget ? Aucun ! Au-delà même du coût financier et environnemental, la question relève du symbolique. 

 

Force est de constater que les signes d'une véritable exemplarité et d’une sobriété non feinte, souvent présentés comme les marqueurs des révolutions politiques, demeurent ici peu perceptibles. Les modes de vie des responsables publics, les symboles du pouvoir, les mécanismes de nomination, les pratiques clientélistes et les formes traditionnelles de distribution des ressources publiques apparaissent largement inchangés. L'alternance semble avoir renouvelé les acteurs davantage qu'elle n'a transformé les règles implicites de l'exercice du pouvoir.

 

Dans la même veine, l'espace public reste saturé par plus de 300 partis politiques et autant d'organisations se réclamant de la société civile, qui en majorité ont une représentativité quasi nulle. Rares sont parmi ces institutions, celles qui concourent à l'expression du suffrage et à la formation de la volonté politique, encore moins à l'éducation civique de leurs militants, comme l’exige la loi. Leur raison est connue : propulser indument leurs initiateurs dans les sphères du pouvoir en vue de se servir et d’entretenir une clientèle plus préoccupée du butin que de l’idéologie de leur patron. Travailler à l’éradication de cette culture politique constitue une mesure de salut public, une œuvre de longue haleine.

 

* La révision constitutionnelle : réponse institutionnelle ou diversion politique ?

 

C'est précisément dans ce contexte que survient le projet de révision constitutionnelle. Ses promoteurs invoquent le refus de l’immobilisme, le respect des engagements électoraux ainsi que la nécessité de clarifier les rapports et équilibres entre les institutions, en tirant les conséquences des récentes dissensions survenues au sein de l’exécutif. Ces arguments méritent d'être entendus. Ils ne dissipent cependant pas une interrogation plus profonde : pourquoi faire aujourd'hui de la réforme des institutions la priorité politique du pays alors que les préoccupations quotidiennes des Sénégalaises et des Sénégalais demeurent le coût de la vie, l'emploi, la production, l'investissement et le financement de l'économie ? 

 

Le signe le plus évident de la persistance de ces questions réside dans le phénomène de la migration irrégulière vers l’Europe. Régulièrement, des centaines de jeunes, à la fleur de l’âge embarquent de nos côtes vers une mort certaine ou l’esclavage moderne du travail au noir, rappelant sinistrement les siècles de traite transatlantique.

 

À tort ou à raison, une partie de l'opinion publique peut avoir le sentiment que le débat institutionnel déplace l'attention vers des questions de pouvoir au moment même où le pays attend des réponses économiques et sociales. L'argument selon lequel tous les leviers de l'État n'étaient pas disponibles lorsque l'ancien Premier ministre exerçait ses fonctions convainc difficilement une partie de l'opinion, compte tenu de l'influence politique qui lui était alors reconnue. Il ne s'agit pas ici de mettre en cause une personne, mais d'interroger une responsabilité politique à assumer au moment du bilan d’étape. 

 

Plus encore, la personnalisation progressive du débat tend à accréditer l'idée que la réforme est moins commandée par une nécessité institutionnelle que par les luttes internes opposant différentes factions du régime. Ce glissement est préoccupant. Une Constitution organise durablement la République ; elle ne devrait jamais apparaître comme l'instrument de la gestion de rapports politiques conjoncturels. Son texte ne s’écrit ni dans le sable, ni dans la farine mais bien dans le marbre !

 

Le débat sur la réforme de la constitution révèle d'ailleurs une réalité plus profonde qui dépasse largement les circonstances présentes.

 

* Le véritable obstacle : la culture politique sénégalaise

 

Depuis les indépendances, le Sénégal a connu plusieurs alternances politiques, plusieurs révisions constitutionnelles et plusieurs réaménagements institutionnels. Pourtant, les traits fondamentaux de notre culture politique demeurent remarquablement stables. La personnalisation du pouvoir, la centralité du chef, les logiques de clientèle, l’utilisation des ressources publiques comme un patrimoine personnel et la faible institutionnalisation des partis continuent de structurer la compétition politique, quelles que soient les familles idéologiques en présence.

 

Le conservatisme sénégalais n'est pas d'abord idéologique : il est culturel. Les organisations politiques, qu’elles se réclament des idées de gauche ou de droite, au pouvoir ou dans l’opposition, reproduisent, souvent malgré elles, une même représentation du pouvoir fondée sur la figure du chef, la personnalisation des décisions et la fidélité aux personnes davantage qu'aux institutions.

 

Le Sénégal change régulièrement de gouvernants sans modifier son rapport au pouvoir. C'est sans doute là que réside le véritable défi démocratique. Une révolution politique ne saurait se réduire à l'accession de nouveaux dirigeants aux responsabilités. Elle suppose une transformation beaucoup plus profonde : celle du rapport au bien public, à l'autorité, à l'État et à la citoyenneté mais surtout celle de la rupture d’avec la culture de prédation qui structure les logiques clientélistes.

 

* La révolution à accomplir

 

La véritable révolution est également économique. Aucun projet de souveraineté ne pourra durablement réussir sans une profonde mutation du modèle productif national. Un pays de près de 18 millions d'habitants ne peut durablement maintenir un niveau élevé de consommation ultra extravertie, avec une production insuffisante et en déphasage avec les vocations réelles du pays. L'économie demeure fortement dépendante de cultures héritées de la période coloniale, notamment l'arachide, avec des conséquences connues : appauvrissement des sols, fragilisation du monde rural et accélération de l'exode vers des villes déjà sous forte pression démographique.

 

La priorité demeure la reconstruction d'une économie fondée sur la production, l'industrialisation, la valorisation des ressources nationales, la transformation agricole et la réorientation progressive des habitudes de consommation ultra-extraverties, héritées de la période coloniale, pour sortir du binôme arachide-riz. La souveraineté économique n'est ni un slogan ni un décret ; elle est une œuvre de longue durée. Elle appelle une longue rééducation collective qui touchera jusqu’à nos papilles gustatives.

 

* Conclusion

 

Les deux premières années de gouvernance invitent ainsi moins à une fuite en avant institutionnelle qu'à un exercice d'introspection politique. Elles rappellent que les constitutions, aussi importantes soient-elles, ne remplacent ni la qualité des politiques publiques, ni la cohérence des stratégies économiques, ni la transformation des pratiques de gouvernement.

 

L'histoire enseigne que les grandes ruptures naissent rarement de la seule modification des textes. Celles-ci procèdent d'une mutation des cultures politiques. Certes les institutions peuvent être de puissants leviers de transformations historiques. Quand elles sont fortes, légitimes et donc bien assimilées par les forces du changement, le leadership les sublime. Lorsqu’elles sont défaillantes, manipulées et mises au service de logiques partisanes, elles deviennent contreproductives et finissent par perdre ceux qui les taillent à l’aune de leur destin individuel. Tant que subsisteront les réflexes de chefferie, de personnalisation et de clientélisme qui traversent l'ensemble des forces politiques sénégalaises, les alternances risqueront de reproduire des logiques anciennes sous des visages nouveaux.

 

La question décisive n'est donc peut-être pas de savoir quelle Constitution le Sénégal souhaite se donner, mais quel rapport au pouvoir les Sénégalais sont prêts à construire. C'est probablement à cette condition que la souveraineté, si souvent invoquée, cessera d'être une promesse pour devenir une réalité historique.

 

Ibrahima Thioub, Historien

Source : Ma revue de presse

 
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