Mon cher Tahir,
J'ai lu ta chronique avec attention. Et avec un sourire. Un sourire un peu jaune, je l'avoue. Tu nous proposes un pacte de responsabilité, un gouvernement de consensus, 17 à 18 ministres pour PASTEF, 13 à 14 pour le Président, une concertation au sommet, une feuille de route commune, un mécanisme de loyauté. C'est beau. C'est propre. C'est presque suisse.
Il y a juste un petit détail que tu as oublié. Un détail qui pèse 130 députés, un Premier ministre devenu Président de l’Assemblée Nationale, dans des circonstances acrobatiques, et un entêtement monumental pour le pouvoir : Ousmane Sonko.
Parce que soyons francs. Le problème du Sénégal aujourd'hui, ce n'est pas un désaccord budgétaire. Ce n'est pas une divergence sur les hypothèses macroéconomiques de la LFR 2026 ou de la LFI 2027. Ce sont des prétextes.
Le vrai problème, c'est qu'on a un Premier ministre qui ne veut pas être Premier ministre. Il veut être Président, sans passer par l'élection. Il veut gouverner, sans rendre compte. Il veut la majorité, le gouvernement, l'Assemblée, la rue, et si possible le Palais aussi. En attendant, il bloque tout.
Tu parles de deux légitimités issues d'une même dynamique. C'est faux, mon ami. Il y a une légitimité, celle du Président Bassirou Diomaye Faye, élu par le peuple sénégalais au suffrage universel. Et il y a une autre légitimité, auto-proclamée, celle d'un homme qui pense que parce qu'il a été empêché en 2024, le pays lui doit une revanche éternelle. Et c'est cette revanche qui nous bloque.
Tu proposes un compromis historique. Mais un compromis suppose deux parties qui veulent discuter. Or, que s'est-il passé pour la LFR ?
Le rejet a été fait sans débat. Sans débat ! On n'a même pas eu le luxe d'une dispute argumentée à l'Assemblée. On a eu un vote couperet, une consigne, un bras levé. On rejette, point. Pas d'amendement, pas de commission qui travaille, pas de contre-proposition sérieuse. Juste : non.
Comment tu veux faire un compromis avec des gens qui refusent le débat ? Comment tu veux négocier une trajectoire budgétaire avec des gens qui ne veulent pas discuter du budget ?
Ton gouvernement de consensus, Tahir, c'est une très belle idée. Mais tu crois vraiment que Sonko veut 17 ministres ? Il veut 31 ministres. Il veut tout. Et même si on lui donne tout, il voudra encore le fauteuil du Président. Parce que son projet, ce n'est pas de gouverner le Sénégal, c'est de le posséder.
Tu cites Diouf en 1991, Wade et le dialogue. Très bien. Mais Diouf et Wade, même dans leurs pires moments, ne prenaient pas le pays en otage pour un ego. Ils avaient, au moins, le sens de l'État. Ici, on a l'inverse : on a un sens du parti qui écrase le sens de l'État.
Et pendant ce temps, qui paie ?
Le peuple, évidemment. Le boutiquier de Pikine qui ne vend plus parce que l'investisseur a peur. La mère de famille de Ziguinchor qui attend son poste de santé. Le jeune diplômé de Saint-Louis qui attend un emploi qui ne viendra pas tant que le FMI nous regarde avec des gros yeux en se demandant si le Sénégal est encore gouvernable.
Tu dis : « Les populations n'ont pas élu leurs dirigeants pour assister à une bataille permanente. » Tu as mille fois raison. Mais dis-le à ceux qui organisent la bataille !
Et c'est là que ton texte, dans sa proposition, devient presque indécent, pardonne-moi le mot. Tu parles de responsabilité, de loyauté, de sursaut. Mais tu ne dis pas un mot sur le confort de ceux qui bloquent.
Parce que le peuple, lui, il est conscient. Il voit très bien. Il voit que ceux qui font ça, ceux qui rejettent sans débattre, ceux qui menacent de dissolution, ceux qui jouent à « c'est moi ou le chaos », ils vivent très bien dans ce chaos.
Ils ont les salaires, les voitures, les indemnités, les missions, les logements de fonction, les gardes du corps. Ils ont le luxe et le confort de leurs fonctions. Le blocage ne les touche pas. Le blocage, c'est pour les autres. Pour le petit peuple qui doit payer le riz plus cher, l'électricité plus chère, le transport plus cher, pendant que les bloqueurs font des lives sur TikTok pour expliquer que c'est la faute du Président.
C'est ça, l'enfantillage dont tu ne parles pas. Le pays est bloqué pour des enfantillages. Pour une querelle de cours de récréation : « c'est mon ballon, si je ne joue pas, personne ne joue. » Sauf que le ballon, c'est le budget du Sénégal. Sauf que la récréation, c'est la vie de 18 millions de personnes.
Alors oui, Tahir, je suis pour le compromis. Je suis pour le dialogue. Je suis pour éviter la dissolution si on peut l'éviter. Mais arrêtons de faire semblant que les deux camps sont à égalité de responsabilité. Arrêtons de mettre sur le même plan celui qui propose et celui qui rejette sans débattre. Celui qui veut gouverner et celui qui veut régner.
Un compromis historique ne se fait pas en donnant 17 ministres à quelqu'un qui veut tout. Il se fait en rappelant à chacun ses prérogatives. Le Président préside. Le Premier ministre exécute. L'Assemblée contrôle et vote. Pas l'inverse. Pas une Assemblée qui se prend pour un gouvernement bis, dirigée depuis un bureau de Premier ministre.
Si Sonko veut le pouvoir, qu'il attende 2029. Qu'il se présente. Qu'il gagne. C'est ça, la démocratie. Ce n'est pas de prendre le pays en otage en 2026 parce qu'on n'a pas pu se présenter en 2024.
En attendant, le 2 décembre ne doit pas être la date d'un partage de gâteau ministériel. Il doit être la date où l'on dit stop aux enfantillages. Stop au blocage. Stop au luxe des bloqueurs pendant que le peuple serre la ceinture.
Le Sénégal avant les partis, tu dis. Je suis d'accord. Mais alors commençons par dire : le Sénégal avant Sonko. Parce que tant qu'on n'aura pas nommé le problème, on ne pourra jamais le résoudre.
Fraternellement, mais sans illusion.
Ton ami et frère,
Jean Pierre Corréa