On juge un homme au sommet de sa puissance, dit-on. Je crois plutôt qu'on le juge à sa chute. Le vainqueur est entouré, flatté, protégé par les honneurs. Le vaincu, lui, se retrouve seul avec lui-même, sans micro, sans cortège, sans rien à distribuer. C'est là que le masque tombe.
Regardons ce que sont devenus, pour la plupart, les candidats malheureux. Certains contestent un verdict qu'ils avaient pourtant signé d'avance en entrant dans la course. D'autres ont couru, la mine contrite, frapper à la porte du vainqueur pour un strapontin, oubliant les anathèmes de la veille. D'autres encore se sont enfermés dans l'amertume, ruminant leur échec comme une offense personnelle faite par le peuple. Très peu ont su se retirer avec dignité, ou continuer à servir sans réclamer de salaire.
Le plus frappant n'est pas la défaite, mais ce qu'elle dévoile : une personnalité de moindre épaisseur. Des hommes qui parlaient de la Nation comme d'un destin, et qui n'avaient en réalité qu'une ambition. Des convictions proclamées avec solennité, abandonnées au premier vent contraire. Une parole sans poids, qui s'ajuste aux circonstances au lieu de les dominer.
Et l'enseignement dépasse les personnes. Si ces candidats sont ceux que le système a laissés se présenter, alors ses filtres, son financement, ses partis fabriquent aussi la médiocrité. Et si l'électeur ne regarde que la promesse du jour, jamais la constance de toute une vie, il est complice du choix qu'il déplore.
Reste une question qui dérange. Si celui que nous avons élu avait perdu, que serait-il devenu ? Aurait-il reconnu le verdict, ou crié à la fraude ? Serait-il parti, ou serait-il allé quémander ? Nous ne le saurons jamais, et c'est bien là le danger. La victoire dispense d'être jugé sur la chute. Elle interdit de savoir si l'élu a de l'épaisseur ou si le succès en tient lieu. La défaite montre l'homme ; le pouvoir, lui, l'habille. D'où cette règle de prudence : ne jamais juger un candidat à ce qu'il promet de faire une fois élu, mais à ce qu'il a déjà fait quand il n'avait rien à gagner.
Mais que faire de celui qui n'a jamais rien géré, ni des hommes, ni des moyens ? Peut-il faire un bon président ? C'est possible, mais le pari est plus risqué. Gouverner, c'est arbitrer entre des ressources rares, tenir une équipe, décider sous pression et assumer les conséquences. Le novice apprend ce métier au prix du pays. Pourtant, l'expérience n'est pas un brevet : on a vu des gestionnaires chevronnés piller leur administration, et des débutants s'entourer des bonnes compétences et réussir. Ce qui compte, c'est ce que l'expérience prouve, non l'expérience elle-même.
À défaut de pouvoir la mesurer, on peut chercher ce qui la remplace. D'abord un passé vérifiable : ce que l'homme a fait dans une association, un syndicat, une entreprise ou un village, quand personne ne l'observait. Ensuite son rapport à l'argent des autres : la rigueur, la transparence, l'absence de zones d'ombre sur son propre patrimoine. Puis son entourage, signe le plus fiable de tous : s'entoure-t-il de gens plus compétents que lui, ou de courtisans qui l'applaudissent ? Il y a aussi la constance de sa parole, y compris quand elle coûte. Il y a son programme, qui doit dire qui paie, avec quel budget et en combien de temps, car celui qui ne sait pas dire non, ni ce que coûte une promesse, ne saura pas arbitrer une fois au pouvoir. Il y a enfin sa façon d'accueillir la contradiction et l'échec : écoute-t-il, reconnaît-il ses erreurs ?
Aucun de ces signes ne garantit rien. Mais leur réunion dessine un caractère, et un candidat sans expérience qui les réunit presque tous est un meilleur pari qu'un ancien ministre à la parole élastique.
Alors, quel président élisons-nous ? Celui que nous méritons peut-être : le meilleur des candidats d'une offre appauvrie. La vraie question est ailleurs : que faisons-nous pour que les hommes d'épaisseur osent se présenter, et pour que nous sachions les reconnaître avant le scrutin plutôt qu'après la défaite ?
Moustapha DIAO