Quand le sport révèle ce que le discours cache (Par Samba Thiongane)

Samedi 24 Janvier 2026

Samba Thiongane

Les grandes compétitions sportives africaines, et en particulier la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), sont souvent présentées comme des moments d’unité, de fraternité et de célébration panafricaine. Pourtant, il arrive que ces événements agissent comme des révélateurs brutaux de fractures profondes, longtemps dissimulées sous le vernis du discours diplomatique ou de la coopération de façade.

 

La finale opposant le Sénégal et le Maroc n’a pas seulement cristallisé une rivalité sportive. Elle a mis en lumière des discours de mépris, des insultes répétées, et une rhétorique de supériorité qui dépassent largement le cadre du football.

Ces discours ne relèvent pas de la simple provocation émotionnelle liée à une compétition : ils traduisent une vision du monde, une hiérarchisation des peuples africains, et une conception profondément problématique des relations entre nations.

 

C’est précisément pour cela qu’une ligne morale et intellectuelle doit être clairement tracée.

 

La CAN : faits, réalités et manipulations discursives

 

Il est nécessaire de rappeler des faits simples, souvent volontairement déformés.

 

La CAN est une compétition :
financée et organisée par la CAF, une institution continentale ; dont les infrastructures construites restent la propriété du pays hôte ; et dont les bénéfices symboliques, économiques et structurels sont partagés, directement ou indirectement, par l’ensemble du football africain.

 

Présenter l’accueil de la CAN comme une faveur faite aux autres Africains, et exiger en retour une forme de gratitude collective ou de soumission symbolique, relève d’une instrumentalisation idéologique. Accueillir une compétition continentale n’est ni un don philanthropique ni un acte de charité : c’est un choix stratégique, qui bénéficie d’abord au pays organisateur.
 

Transformer ce fait en argument de supériorité morale ou civilisationnelle est une falsification intellectuelle.

 

Le mépris n’est pas une opinion, c’est une rupture

 

Il existe des divergences politiques, économiques ou culturelles que l’on peut discuter. Il existe des tensions historiques que l’on peut contextualiser. Mais le mépris, lui, marque une ligne de non-retour.

 

On peut dialoguer avec un adversaire. On peut négocier avec un rival. Mais on ne peut pas construire une relation saine avec quelqu’un qui :

 
vous considère comme inférieur ; remet en cause votre dignité ; hiérarchise les peuples africains selon des critères raciaux ou civilisationnels ; ou insinue que certains Africains seraient des « sous-hommes ».

 

Le mépris n’est pas un désaccord : c’est une négation de l’égalité humaine. Et cette négation rend toute relation équilibrée impossible.

 

Le suprématisme : une idéologie, pas une émotion passagère

 

Il est tentant d’excuser ces dérives en les attribuant à la passion du football ou à l’exagération des réseaux sociaux. Ce serait une erreur.

Le suprématisme, qu’il soit racial, culturel ou national, n’est pas une émotion ponctuelle. C’est une construction idéologique durable, nourrie par :

 
un complexe d’infériorité non résolu ; un besoin constant de validation extérieure ; et une obsession de distinction vis-à-vis de ses semblables.

 

Contrairement à ce que ses défenseurs pensent, le suprématisme n’est jamais le signe d’une force réelle. Il est presque toujours le symptôme d’une fragilité identitaire profonde.

 

Le paradoxe statistique : quand le discours ne correspond pas aux faits

 

L’un des aspects les plus frappants de ce discours de supériorité est son décalage total avec les données objectives. Sur le plan africain :

 
certains pays qui se présentent comme supérieurs ne sont ni dans le top 3 économique, ni dans le top 3 militaire, ni leaders incontestés en matière d’innovation, d’industrialisation ou d’influence stratégique.

 

Cela ne signifie pas qu’ils n’ont aucun mérite. Mais cela rend absurde toute prétention à une domination naturelle ou à une supériorité intrinsèque. Quand le discours devient déconnecté des faits, il cesse d’être rationnel et bascule dans le mythe.

 

La faillite des élites intellectuelles

 

Le plus préoccupant n’est pas que ces discours existent dans des espaces émotionnels ou populaires. Le plus grave est qu’ils soient relayés, justifiés, voire théorisés par des personnes instruites : docteurs, universitaires, journalistes, cadres.

 

Lorsqu’un intellectuel abandonne l’analyse au profit du chauvinisme, confond patriotisme et négation de l’autre, ou utilise son savoir pour légitimer le mépris, il trahit non seulement l’éthique de sa discipline, mais aussi sa responsabilité sociale. L’instruction ne vaccine pas contre le racisme. Elle peut même, dans certains cas, lui fournir un langage plus sophistiqué.

 

L’irréversibilité : pourquoi certaines lignes ne se franchissent pas

 

On peut pardonner :

 
l’ignorance, l’erreur, l’excès de langage, la frustration sportive.

 

Mais il y a une chose que l’on ne peut ni excuser ni relativiser : le suprématisme.

Car on ne soigne pas :

 
quelqu’un qui ne reconnaît pas votre humanité ; quelqu’un qui tire son identité de votre dévalorisation ; quelqu’un qui a besoin de vous rabaisser pour se sentir exister.

 

Dans ces conditions, la séparation n’est pas une hostilité gratuite. Elle devient une mesure de lucidité.

 

La lucidité plutôt que l’illusion

 

Il vaut effectivement mieux un ennemi clairement identifié qu’un faux ami qui sourit tout en vous méprisant. La clarté, même inconfortable, est toujours préférable à l’hypocrisie.

 

L’Afrique n’a pas besoin de hiérarchies internes fondées sur des fantasmes de supériorité. Elle a besoin de relations fondées sur le respect, la vérité et la reconnaissance mutuelle.

 

Et lorsque ce respect disparaît, il ne reste qu’une seule option digne : nommer les choses, tracer les limites, et avancer sans illusion.

 

Pour terminer, et comme à l’accoutumée, je convoque la sagesse ouest-africaine, qui nous rappelle une vérité simple et implacable : « Si tu insultes le crocodile, assure-toi d’être bien hors de l’eau. »

 

Cette image est puissante parce qu’elle parle de réalité, pas d’illusion. Elle enseigne qu’on ne peut pas mépriser un espace, un milieu, une communauté, tout en y appartenant pleinement. On ne peut pas insulter la rivière quand on nage encore dedans.

 

Appliquée à la situation qui nous concerne, cette sagesse dit une chose très claire :

 

on ne peut pas insulter l’Afrique et les Africains en étant soi-même africain. On ne peut pas se construire une identité de supériorité en niant l’espace géographique, historique et humain dont on est issu. Le crocodile, ici, c’est l’Afrique elle-même : son histoire, ses peuples, ses luttes, ses contradictions, mais aussi sa dignité.

 

Croire que l’on peut s’extraire symboliquement de l’Afrique tout en y restant économiquement, politiquement et culturellement enraciné relève de l’auto-illusion. Ce n’est ni une stratégie, ni une force : c’est une fuite identitaire.

Car en réalité, mépriser l’Afrique depuis l’Afrique, c’est :

 
se mépriser soi-même sans l’assumer ; nier une partie de son propre héritage ; et confondre distinction avec dénigrement.

 

Samba THIONGANE

 

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