Si l’Assemblée nationale avait assez de pouvoir pour gouverner le Sénégal, cela se saurait. Et si elle utilisait pleinement celui qu’elle détient déjà, cela se verrait.
Depuis quelques semaines, la vie politique sénégalaise semble progressivement ramenée à un affrontement entre le Palais de la République et l’Assemblée nationale. D’un côté, le président Bassirou Diomaye Faye et son gouvernement. De l’autre, une majorité parlementaire conduite par Ousmane Sonko, désormais installé au perchoir.
Cette mise en scène peut nourrir les passions partisanes. Elle ne répond pourtant ni aux urgences sociales ni aux exigences d’efficacité institutionnelle.
Dans un régime marqué par l’hyperprésidentialisme, engager depuis le Parlement une guerre frontale contre l’exécutif, surtout en fin de session, relève davantage de la démonstration politique que d’une stratégie de transformation. Une motion de censure peut faire tomber un gouvernement. Elle ne transfère pas le pouvoir exécutif à l’Assemblée. Elle ne donne pas aux députés la maîtrise de l’administration, du budget ou de l’appareil d’État.
Le Parlement peut bloquer. Il peut ralentir. Il peut provoquer une crise. Mais il ne peut pas gouverner à la place du président de la République. La véritable puissance de l’Assemblée nationale se trouve ailleurs : dans sa capacité à voter de bonnes lois, à contrôler le gouvernement, à enquêter, à auditionner les responsables publics et à faire rendre compte aux institutions. Or, sur ce terrain, le bilan reste encore largement insuffisant.
L’affaire Softcare en constitue une illustration. Une mission d’information parlementaire a été mise en place après les graves accusations relatives à la qualité de certains produits commercialisés au Sénégal et à leurs conséquences possibles sur la santé des femmes et des enfants. Des auditions ont été menées. Des administrations, des entreprises et différents acteurs ont été entendus.
Mais les Sénégalais attendent encore des conclusions publiques, précises et exploitables. Qui a autorisé ces produits ? Quels contrôles ont réellement été effectués ? Quelles responsabilités administratives et commerciales ont été identifiées ? Quelles mesures doivent être prises pour éviter qu’une telle situation se reproduise ?
Une mission parlementaire n’a pas vocation à devenir une salle d’archives. Son rapport doit être rendu public et débattu en séance plénière. Les ministres concernés doivent répondre devant la représentation nationale.
La même lenteur entoure la question de la dette. Depuis plusieurs mois, la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire est annoncée ou réclamée. Pourtant, alors que la dette publique pèse lourdement sur les finances nationales et sur les perspectives économiques du pays, l’Assemblée ne semble toujours pas avoir placé cette question au niveau de priorité qu’elle mérite.
La dette n’est pas une affaire technique réservée aux experts. Elle détermine les marges budgétaires de l’État, le financement des services publics, les investissements, les impôts futurs et les sacrifices demandés à la population.
Une Assemblée qui souhaite réellement incarner la souveraineté devrait faire de la transparence sur la dette un chantier central. Elle devrait entendre les anciens et actuels responsables, examiner les conventions, analyser les conditions d’endettement et publier ses conclusions.
Il est difficile de menacer rapidement un gouvernement de censure tout en laissant traîner les instruments de contrôle sur des affaires aussi graves. C’est pourquoi une armistice parlementaire devrait être instaurée jusqu’au décembre 2026.
Il ne s’agirait ni de bâillonner les députés ni de transformer l’Assemblée en chambre d’enregistrement. Il s’agirait de suspendre temporairement les guerres de position, les affrontements de partis et les motions à finalité essentiellement tactique, afin de concentrer le travail parlementaire sur les urgences nationales.
Le Sénégal dispose déjà d’un cadre commun : l’Agenda national de transformation Sénégal 2050. Cette vision est politiquement portée par le président Bassirou Diomaye Faye. Elle a été présentée par Ousmane Sonko lorsqu’il était Premier ministre. Elle doit désormais être mise en œuvre par le gouvernement actuel.
Ce programme ne peut donc pas devenir la propriété exclusive d’un camp. Il doit constituer le socle d’une coopération institutionnelle minimale.
D’ici décembre, l’Assemblée pourrait se concentrer sur la loi de finances rectificative pour 2026, le Code du travail, le Code de la sécurité sociale, le Code de la santé et la loi sur le patriotisme économique……
Elle pourrait également achever la mission Softcare, mettre effectivement en place la commission sur la dette et instaurer un mécanisme public de suivi des réformes de Sénégal 2050.
Voilà de quoi occuper sérieusement les députés pendant plusieurs mois.
Le président de l’Assemblée nationale est ici face à une responsabilité historique. Il doit prouver qu’il peut être autre chose que le chef parlementaire d’un camp. Le perchoir ne doit pas devenir une seconde Primature, un quartier général partisan ou une tribune de reconquête. Il doit être le lieu où les promesses politiques deviennent des lois.
Après décembre, si les divergences restent irréconciliables, que la politique reprenne ses droits. Si le président de la République décide de dissoudre l’Assemblée lorsque les conditions seront réunies, alors l’arène électorale sera ouverte. Et que le meilleur gagne.
Mais avant de réclamer une nouvelle bataille, que l’Assemblée termine les combats qu’elle a déjà engagés.
Souleymane Guèye
Source : Ma revue de presse