"On enterre les projets les uns après les autres" : le grand malaise franco-allemand sur la défense

Vendredi 24 Juillet 2026

Le président Emmanuel Macron (d.) et le chancelier Friedrich Merz

Malgré le volontarisme politique affiché par Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz, les projets de coopération s’enlisent. Le décalage entre les discours et la réalité a rarement été aussi net.

 

Rien de tel que le recueil d’informations sur le terrain. Cet hiver, Pierre Schill, chef d'état-major de l'armée de terre, s'est rendu à Berlin dans l'espoir d'un échange franc avec son homologue allemand, Christian Freuding. La France et l’Allemagne planchent depuis 2018 sur le développement commun d’un char du futur, le MGCS, aujourd’hui au point mort. Le projet, qui accuse près de dix ans de retard, a été au cœur des discussions entre les deux hauts gradés. Sans grand succès. 

 

Deux lignes, quasiment irréconciliables, se sont opposées : la nécessité d’une autonomie stratégique européenne et d’un renouvellement rapide des blindés, côté français ; l’importance du lien transatlantique et le souci de ne surtout pas tenir la bride courte aux industriels, côté allemand.

 

La France et l’Allemagne se remettent encore tout juste de l’échec fracassant du Scaf, acté le 8 juin. Les ambitions du projet d’avion de combat ont largement été revues à la baisse, faute d’accord entre industriels. Par effet domino, ce revers laisse planer des doutes sur la capacité des deux pays à mener à bien des coopérations d’ampleur. 

 

Les conclusions du dernier Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, organisé le 17 juillet à Nörvenich, en Allemagne, n’ont pas dissipé ces interrogations. Le désengagement américain et la menace russe devraient, sur le papier, faire converger les deux pays. Le sommet a surtout servi à multiplier de très prudentes déclarations d’intention, notamment dans le spatial ou encore dans la défense aérienne et antimissile.

 

Une ressource symbolique

 

"Alors qu'Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz avancent dans la même direction, le niveau de défiance mutuelle entre les administrations des deux pays est particulièrement élevé", constate Samuel Faure, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem). 

 

"Le décalage entre les discours politiques et leur mise en œuvre devient abyssal. La coopération franco-allemande est avant tout devenue une ressource symbolique", poursuit-il. Au-delà du Scaf, l’ensemble des projets de coopération industrielle lancés dès 2017 par Emmanuel Macron et la chancelière Angela Merkel traverse une phase de turbulences. 

 

Le char du futur et le programme Eurodrone sont au bord du gouffre. Et l’introduction en Bourse tant attendue du leader européen de la défense terrestre, KNDS, censée sceller le destin actionnarial de ses filiales française et allemande, a été reportée.

 

"On enterre les projets les uns après les autres", relève Étienne Marcuz, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique sur les questions de dissuasion et de défense antimissile, qui rappelle également l’échec de l’avion de patrouille maritime franco-allemand et de la future génération d’hélicoptères Tigre. 

 

"La France et l’Allemagne n’ont pas les mêmes besoins, les mêmes moyens ni les mêmes modèles d’armées. L’Allemagne vise une armée capable de tenir face à un choc de haute intensité là où la France mise davantage sur une armée expéditionnaire, à même de mener des opérations coup de poing", explique-t-il. 

 

"L’Allemagne produit pour un marché, la France pour son armée", complète un ancien général, pour résumer leurs divergences stratégiques.

 

Rapport de force

 

Chez les diplomates et militaires français, l’Allemagne est souvent accusée de faire cavalier seul, de privilégier sa propre industrie et de préserver à tout prix son lien avec les États-Unis. Sa toute dernière stratégie nationale de défense, présentée le 22 avril par le ministre Boris Pistorius et destinée à faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, ne fait d’ailleurs nulle mention de la France, ni même du Royaume-Uni. Le chef d’état-major des armées français, Fabien Mandon, s’en est alarmé le 13 mai, lors d’une audition devant le Sénat.

 

La débauche de moyens accordés à la défense outre-Rhin ravive de vieilles peurs et en crée une nouvelle : celle d’un décrochage français sur le plan militaire. L’ancien chancelier social-démocrate Olaf Scholz a doté le pays d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr. Les Allemands prévoient de dépenser trois fois plus que la France chaque année pour leur réarmement. 

 

"La montée en puissance de l’Allemagne a changé le rapport de force avec la France", note Samuel Faure. "C'est contre-intuitif, mais l’augmentation des budgets dédiés à la défense en Europe a tendance à venir lester les coopérations entre pays européens", analyse-t-il. Car pourquoi s’embarrasser de projets communs complexes alors que les milliards d’euros investis permettent d’acheter sur étagère ?

 

Du côté de Berlin, le pragmatisme prévaut. Atlantiste quoi qu’il en coûte, l’Allemagne n’adhère pas pleinement au concept d’autonomie stratégique défendu bec et ongles depuis Paris, malgré le changement de pied de l’administration Trump. À l’heure de l’effondrement de son secteur automobile, concurrencé frontalement par la Chine, Berlin compte bâtir une industrie de défense puissante sur son sol comme à l’export. 

 

À cela s'ajoute un vrai sentiment d'urgence au sommet de l'État sur une potentielle attaque russe contre un pays de l'Otan ou de l'UE, voire contre l'Allemagne elle-même, dès 2029. Sans compter les doutes des responsables politiques allemands sur la fiabilité de l’allié français et de sa trajectoire budgétaire, confie à L’Express une conseillère politique allemande.

 

Dernier élan

 

L’Allemagne demeure néanmoins le premier partenaire de la France en Europe, et de loin. Le concept français de "dissuasion avancée", tel que défini par Emmanuel Macron début mars, et qui vise à rapprocher sa dissuasion nucléaire de ses alliés européens par une coopération militaire renforcée, sans se substituer à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, a convaincu les autorités allemandes et donné lieu à un partenariat tangible. 

 

"Nous renforçons la dissuasion européenne", s’est félicité le chancelier allemand, Friedrich Merz, en marge du sommet franco-allemand des 16 et 17 juillet, après l’annonce d’une participation conventionnelle des forces allemandes à un exercice nucléaire français d’ici la fin de l’année.

 

Alors que les mandats respectifs d’Emmanuel Macron et de Friedrich Merz toucheront à leur fin en 2027 et 2029, le temps presse pour donner un dernier élan au duo franco-allemand dans la défense. Les programmes portés par les partis aux portes du pouvoir, en France comme en Allemagne, sont loin d’être favorables aux coopérations entre les deux pays en matière de défense. Le Rassemblement national comme l’AfD souhaitent tirer un trait définitif sur ces projets communs [L’Express]

 
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