Chaque fois que le Sénégal s'inquiète de ses étrangers, le même nom revient, celui de la Guinée, avec la même réclamation : une carte de séjour, pour les ressortissants guinéens. Le souci est légitime, car un État a le droit de savoir qui vit sur son sol. Mais la réclamation est aveugle, parce qu'elle oublie que la Guinée est membre de la Cedeao (Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest). Ceux qui l'exigent n'ont pas lu le traité, ou l'ont lu trop vite.
Ce traité, c'est le Protocole de 1979 sur la libre circulation, que les textes de 1985, 1986 et 1990 ont prolongé en trois gestes. D'abord le droit d'entrer, sans visa, sur présentation d'un document de voyage valide, pour quatre-vingt-dix jours. Puis le droit de résider, pour qui vient travailler. Enfin le droit de s'établir, de fonder une entreprise, d'exercer à son compte, aux mêmes conditions que les nationaux. Personne n'a arraché cela au Sénégal. Il l'a signé, debout, en connaissance de cause, et il en récolte les fruits : demandez aux Sénégalais qui commercent à Abidjan, enseignent à Bamako ou logent à Conakry ce qu'ils deviendraient sans lui.
Cette liberté n'entame pas la souveraineté. L'État garde la main sur la porte : il peut refuser l'entrée à celui que sa loi juge inadmissible, écarter la menace contre l'ordre public, la sécurité ou la santé publique. Il peut expulser, mais un individu à la fois, pour un motif précis, et l'été 2014 en donne la mesure. Ebola ravageait la Guinée quand un étudiant guinéen de vingt et un ans se présenta le 26 août à l'hôpital de Fann, à Dakar, avec de la fièvre, sans dire qu'il avait côtoyé des malades dans son pays. L'Institut Pasteur confirma le virus le 29 août. Le Sénégal ne le jeta pas à la frontière et n'en fit pas un pestiféré : il l'isola, le soigna, le vit guérir, puis le renvoya chez lui. Une mesure sanitaire, individuelle, motivée, humaine : voilà ce que le droit communautaire autorise, et ce qu'aucune carte de séjour réservée à un peuple ne saurait remplacer. Il peut expulser, mais un individu à la fois, avec des motifs et des droits, jamais en masse. Passé les quatre-vingt-dix jours, il peut exiger un enregistrement, une carte de résident, à une condition qui est tout le sujet : qu'elle vaille pour tous les ressortissants de la Communauté, et non pour une seule nationalité choisie d'avance.
L'étranger venu d'ailleurs relève d'un autre monde juridique. Pour lui, la loi de 1971 sur l'admission, le séjour et l'établissement des étrangers, et ses textes d'application : un visa, sauf accord bilatéral qui l'en dispense ; un titre de séjour selon le motif, travail, études, famille, commerce ; une autorisation de travail s'il veut être salarié. L'État y règne en maître, refuse, subordonne, reconduit. C'est le droit commun de la frontière. La Cdeao est le droit de la parenté.
Or on voudrait faire du parent un suspect. Une carte pour les seuls Guinéens serait une entorse au traité, une injure à un peuple frère et une invitation à la revanche : ce que nous ferions à Conakry, Conakry pourrait le faire à nos compatriotes de Kankan ou de Nzérékoré. La suspension de la Guinée des instances communautaires après 2021 n'y change rien. On a sanctionné un pouvoir, on n'a pas dépouillé un peuple de ses droits.
Regardons plutôt où la fraude passe réellement. Ces jours-ci, un boxeur camerounais de réputation mondiale a reconnu avoir utilisé un passeport sénégalais obtenu de façon frauduleuse. Ce n'est pas un titre de séjour qu'il est allé chercher chez nous : c'est notre nationalité, ou plutôt son emballage, ce petit livret qui ouvre des portes que le sien laissait closes. En septembre 2023, à Abu Dhabi, j'ai croisé à l'ambassade du Sénégal un Malien muni d'un passeport sénégalais périmé. Bloqué sur place, incapable de repartir, il venait solliciter un sauf-conduit pour rentrer chez lui en passant par Dakar. À l'époque, le Mali était encore dans la Cedeao : il n'avait nul besoin d'un faux passeport sénégalais pour entrer chez nous, la libre circulation lui en donnait le droit. Il en avait besoin pour circuler ailleurs, là où le passeport sénégalais vaut plus que le sien.
Voilà le mal, et il est plus banal, donc plus difficile à regarder en face. Il naît dans des registres d'état civil vendus, des mairies complaisantes, des jugements supplétifs distribués comme des billets de tombola, des filières que les enquêteurs démantèlent l'une après l'autre. Aucune carte de séjour n'arrêtera cela : le fraudeur qui achète une filiation sénégalaise n'a que faire d'un titre de séjour. Le chantier est immense, il concerne toutes les nationalités, et il ne se règle pas en désignant un bouc émissaire, qui a toujours servi à masquer l'incurie de ceux qui gouvernent.
Les tribuns de la carte ont donc une intuition juste et un remède faux. Qu'ils demandent à l'État de garder ses registres, de contrôler ses frontières, de sanctionner les faussaires et leurs complices dans l'administration. Qu'ils cessent de lui demander de renier sa signature.
Moustapha DIAO