Tirer les leçons de ses échecs en politique est un exercice difficile, parfois même insupportable pour les petites personnalités qui se pensaient trop grandes pour devoir être le premier choix des peuples. Pour contourner l’inconfort des questionnements qu’exige l’exercice d’auto-critique au lendemain des déceptions électorales (marqueurs identitaires tenaces d’une impopularité de fait), il est un de ces effets cathartiques pour l’équilibre de sa psyché, de rejeter le tort sur les autres.
C’est donc le peuple aliéné, inconscient, mythifié, trompé, abusé qui serait la victime inconsciente des vainqueurs. En ces circonstances, on peut comprendre que le décalage entre ce que vous pensez être et ce que vous êtes réellement à l’épreuve des urnes soit terrible et dévastateur pour la conscience. Dans ces moments, à défaut de consulter pour soulager les souffrances que causent l’amertume et la déception, la seule issue salvatrice est de se faire violence soi-même pour retrouver un brin de lucidité, d’humilité et de réalisme. À trop s’y méprendre, l’on risque fort de se tromper de diagnostic.
Le problème de la plupart de nos hommes politiques actuels, c’est la paresse d’investir dans la réflexion critique profonde pour comprendre les changements sociaux et les répercussions immédiates de la vitesse de ces transformations sur les masses, et donc sur les votants. Les populations sénégalaises ne suivent pas Ousmane Sonko de façon inconsciente ou aveuglée. La plupart de ceux qui le suivent sont des gens extrêmement réfléchis, anciennement résignés et déconnectés du champ politique, qui ont trouvé dans les médias sociaux des plateformes d’expression, d’atténuation et de mitigation de leurs colères légitimes, ayant retrouvé dans le discours politique radical du leader de Pastef, fortement relayé dans ces mêmes réseaux, une nouvelle source d’espérance et des motifs d’engagement.
En dehors de la sphère divine où la réflexion n’est pas indispensable, le succès populaire et électoral de Ousmane Sonko s’explique. L’essentiel relève de son mérite personnel, de sa capacité à produire, avec constance, un discours connecté aux préoccupations sociales et aux exigences d’une citoyenneté fière, lucide et avertie, en quête de plus de souveraineté. Le succès s’explique aussi par le fait d’assumer de façon pragmatique les risques de travers du langage simple, direct, du naturel, de l’authentique et du spontané que dévierait habilement la posture traditionnelle de la langue de bois qui substitue les fausses apparences de tact au vrai, à l’originel ou l’original.
Attention, cette spontanéité tactique de Sonko, qui contraste avec les calculs intéressés et suspicieux du politicien traditionnel, ne postule guère qu’il soit dépourvu de ruse et d’intelligence stratégique sur le moyen terme. Il est, pour s’en convaincre, de suivre comment il transfère progressivement un capital politique personnel vers son parti, avec cette initiative de vente massive de cartes qui transforme des sympathisants de l’ombre en militants actifs de Pastef. Il ne sert à rien pour les adversaires irréductibles de Sonko de nier ceci par jalousie ou par méchanceté, et de faire du peuple électoral un bouc émissaire. La vérité est ailleurs.
La vérité froide d’aujourd’hui est que les anciens propagandés sont devenus des propagandistes et les influencés sont désormais eux-mêmes des influenceurs. Ne pas faire l’effort de comprendre ceci et de persister à mépriser le peuple, ce ne sont là que les manifestations symptomatiques d’une aliénation systémique symbolique dont on souffre sans l’admettre. C’est une forme de torture psychologique que l’on s’auto-inflige, des attitudes de complexe de supériorité et de mépris du peuple souverain certes moins coûteuses en temps et en énergie pour réfléchir et comprendre enfin, que son problème n’est jamais l’autre.
Décidément, il y a des combattants qui n’ont pas besoin d’adversaires pour perdre. Comment espérer avoir la confiance d’un peuple en postulant son inintelligence, son inconscience et en préjugeant publiquement de son aveuglement ?
Ndiaga Loum, professeur titulaire, UQO