Dans le théâtre feutré du débat politique sénégalais, la défaite produit parfois de curieuses mutations conceptuelles. L’expression de la souveraineté populaire, jadis saluée comme le cœur battant de la démocratie se voit aujourd’hui soumise à des autopsies chiffrées dont la créativité confine à l’absurde. La récente sortie de Me #MameAdamaGUEYE au sujet de la proposition de loi de révision constitutionnelle portée par #PASTEF en est l’illustration la plus saisissante.
Dans un trouble de méthodologie intellectuelle aux accents moralisateurs, l'ancien coordonnateur du Forum Civil a cru bon d'inventer une discipline inédite : Les mathématiques anti-électorales.
Sa thèse ? Le parti au pouvoir manquerait de légitimité démocratique pour réformer les textes cardinaux de la République au motif que ses scores électoraux rapportés à la population totale du pays ne représenteraient qu’une frange minoritaire.
Cette tentative d'instaurer un « suffrage démographique » mérite d'être disséquée pour ce qu’elle est : une imposture doctrinale, une régression juridique, un aveu d’impuissance politique.
Depuis quand la légitimité démocratique se calcule-t-elle sur la taille de la population globale plutôt que sur les règles intangibles du suffrage universel ?
En choisissant de diviser les voix obtenues par PASTEF par les 18 ou 19 millions d'âmes qui peuplent le Sénégal, Me Mame Adama Guèye s'offre le luxe d'une paresse intellectuelle qui ne fait honneur ni à sa robe d'avocat, ni à son passé de figure de la société civile.
Doit-on rappeler à ce juriste chevronné que le pacte démocratique moderne ne repose pas sur l'unanimisme des berceaux mais sur la responsabilité des urnes ? En incluant de fait les mineurs n’ayant pas l’âge de voter, les non-inscrits volontaires et les abstentionnistes dans le calcul d'une prétendue « illégitimité », il feint d'ignorer un principe universel : la démocratie appartient à ceux qui s'expriment.
Si nous devions appliquer la grille de lecture de Me Mame Adama Guèye aux grandes démocraties occidentales, le monde s’effondrerait sous le poids de l’illégalité.
En France : l’actuelle Assemblée nationale a été élue par une infime fraction du corps électoral global (près de 17% de la population totale), sans que personne ne conteste sa légitimité constitutionnelle à voter les lois.
De Washington à Londres : la représentativité n'a jamais signifié une adhésion démographique totale mais le respect strict d’un mécanisme de départage légal.
L'autre biais de ce raisonnement erroné réside dans l'invocation dévoyée de la « démocratie participative » et de la « co-gestion ». Sous le prétexte fallacieux d’une nécessaire inclusion, une minorité politique sans envergure et une partie de la société civile plus politisée que civile tentent d'ériger le consensus en droit de veto.
Il y a là une inversion des rôles profondément inquiétante. Le mandat issu des urnes, lorsqu’il confère une majorité claire et proportionnelle à un parti octroie le droit et le devoir de gouverner et de réformer.
Exiger que chaque révision constitutionnelle soit soumise au bon vouloir de dinosaures de la société civile ou de coalitions d'opposition laminées lors des scrutins successifs revient à paralyser l'État.
Le véritable objectif de cette rhétorique est limpide : verrouiller le statu quo constitutionnel pour maintenir au devant de la scène des acteurs dépourvus de toute légitimité représentative.
La platitude de cette argumentation se heurte enfin à sa propre contradiction systémique. Admettons, par l'absurde, la logique de Me Guèye : si PASTEF avec ses victoires nettes ne représente « que » 10% à 13% de la population totale... que représentent l'opposition et la société civile non élue ? Moins de 5 % ? Moins de 2 % qu'il avait lui-même piètrement obtenu à l'élection présidentielle de 2007 ?
Au nom de quel miracle conceptuel une minorité électorale aussi microscopique détiendrait-elle une légitimité supérieure à la majorité relative ou absolue issue des urnes pour dicter la marche des affaires de l’État ?
L’angle d’approche choisi par Me Mame Adama Guèye trahit une tendance désormais récurrente chez les sachants d'hier : celle de vouloir étaler leur ego avec le sérieux trompeur du ton qui sied, dans l'unique but de délégitimer les initiatives d'un pouvoir qu’ils n’ont pas vu venir.
La démocratie représentative n'est pas un chèque en blanc, certes, mais elle est le moins mauvais des systèmes politiques. Elle stipule que lorsque l'accord est impossible, le vote tranche. Prétendre le contraire c'est flirter avec une forme d'aristocratie intellectuelle où l'avis de quelques notables vaudrait plus que la voix librement exprimée de millions de citoyens sénégalais.
Il reste une option simple à Me Mame Adama Guèye pour tenter de changer les règles du jeu : se présenter aux prochaines échéances, affronter le verdict populaire et, s'il parvient un jour à gagner la confiance des Sénégalais, appliquer sa vision. Jusqu'à preuve du contraire, la Constitution sénégalaise ne se réécrit pas sur les plateaux de télévision mais à travers les institutions souveraines de la République. Le peuple a tranché, la majorité avance.
Elimane NDAO
Commissariat Scientifique ECOPLAN MONCAP