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Le Sénégal, otage de ses querelles (Par Moustapha Diao)

Jeudi 1 Octobre 2026

A Dakar, l'Assemblee nationale, siège de rudes bataille de procédures entre l'Exécutif et le pouvoir législatif

Entre l'Exécutif et sa propre majorité parlementaire, l'Assemblée nationale est devenue le théâtre d'un bras de fer où chaque camp bloque l'autre, et où le Sénégal paie l'addition. Ayant travaillé sous la bannière de l'ONU en Côte d'Ivoire puis au Darfour, j’ai vu où mène l'accoutumance au blocage, et lance un appel à la raison. Et pour que des divergences politiques ne s’érigent pas en mur de refus systématique, méditons sur ses mots de Léopold Sédar Senghor, le 1er président du Sénégal : « L’orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble. » 

 

Seulement, convoquée en session extraordinaire pour des affaires réputées urgentes, l'Assemblée nationale a vu l'examen de la loi sur le Code pétrolier suspendu, le gouvernement ayant saisi le Conseil constitutionnel. Ce texte prévoit que les contrats pétroliers soient approuvés par les députés avant leur signature. En réponse, l'Assemblée a renvoyé en commission le projet de loi sur la carte nationale d'identité, ce que beaucoup ont lu comme une riposte. Chaque camp peut se féliciter d'avoir bloqué l'autre. Le seul vrai perdant est le pays, dont la stabilité et la crédibilité auprès des marchés et des partenaires financiers sortent entamées, et des centaines de milliers de citoyens qui attendent le renouvellement de leur carte nationale d’identité. 

 

Le fait est là que ceux qui ont été portés au pouvoir sur la promesse d'une rupture semblent incapables d'en assumer les exigences. Leurs rivalités les aveuglent, et l'intérêt national passe après la tactique. Le contrôle des contrats pétroliers est une question grave, qui engage l'avenir de plusieurs générations. Elle mérite mieux qu'un duel de procédures.

 

Le climat entre l'Exécutif et l’assemblée nationale, comme entre les députés eux-mêmes, est devenu délétère. On ne débat plus, on s'invective. On prête des intentions au lieu de répondre aux arguments. Dans un hémicycle transformé en arène, chaque texte est lu comme une attaque et chaque adversaire comme un ennemi à abattre. Or l'Assemblée nationale n'est pas un lieu de règlement de comptes. Les sujets qui y sont débattus doivent viser avant tout l'intérêt de tous et de chacun, d'autant que la loi est, par principe, impersonnelle et intemporelle : elle ne se fait ni contre quelqu'un, ni pour un moment. Quand le dialogue meurt au Parlement, il ne reste que les recours, les blocages et, tôt ou tard, la rue.

 

Imaginons un instant qu'un texte sur le terrorisme, le blanchiment d'argent, le trafic de drogue, la cybercriminalité, la traite des personnes ou la migration irrégulière arrive demain devant cette Assemblée, dans de telles conditions. Sera-t-il examiné pour ce qu'il est, ou rejeté pour la seule raison qu'il vient du camp d'en face ? Ces fléaux, eux, n'attendent pas la fin des querelles. Ils se nourrissent des failles que laissent les divisions, et nos voisins du Sahel en font l'amère expérience. Un Parlement incapable de s'accorder sur l'essentiel laisse le pays sans défense au moment où il en a le plus besoin.

 

Je sais où cela mène, car je l'ai vécu. En Côte d'Ivoire, j'ai travaillé sous la bannière de l'ONU dans un pays que l'on disait à l'abri. Quand la crise politique a éclaté, la colère des populations s'est retournée contre nous. Nous avons été évacués à bord de blindés, puis envoyés à Banjul, où nous avons attendu un mois avant de reprendre notre mission. Au Darfour, mon équipe est tombée dans une embuscade. Cinq policiers pakistanais d'une unité de police constituée, chargés d'assurer notre sécurité, y ont perdu la vie. Le Major Abdou Faye, témoin privilégié de ces heures sombres, sait ce que nous devons à ces hommes. Je n'oublie pas ceux qui sont morts en nous protégeant, dans un conflit nourri par les rivalités de ceux qui se disputent le pouvoir.

 

Ces drames ne commencent jamais par des armes. Ils commencent par des mots, des blocages, des humiliations que l'on croit sans conséquence. Une crise ouverte survient rarement de manière brutale : elle naît d'une crise larvée, faite de coups et de ripostes qui usent les institutions. 

 

Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Guinée, les armes n'ont parlé qu'après que les institutions eurent perdu leur crédit et que les élites eurent lassé les peuples. La Guinée-Bissau offre l'autre visage du mal : l'instabilité érigée en règle, où chaque pouvoir n'existe que pour empêcher l'autre d'agir.

 

Pendant longtemps, en Afrique, on a désigné les juridictions constitutionnelles comme les foyers des crises politiques, tant leurs décisions, jugées partisanes, ont alimenté la contestation en Côte d'Ivoire, en Guinée, au Mali, en Guinée-Bissau, au Cameroun, au Tchad et ailleurs. Au Sénégal, le danger vient aujourd'hui d'un autre lieu. L'Assemblée nationale, qui devrait être l'espace où les désaccords se règlent par la parole, menace de devenir le théâtre, et même le vecteur, de conflits politiques ouverts. Quand le lieu de l'apaisement devient celui de l'affrontement, c'est le dernier filet de sécurité de la démocratie qui se fragilise.

 

Le Sénégal a longtemps fait exception, grâce à des alternances acceptées et à des institutions respectées, même dans l'adversité. Ce capital n'est pas inépuisable. Il se dilapide quand chaque camp ne voit plus dans les institutions qu'un instrument contre l'autre, et quand même les voies de droit les plus légitimes finissent par être perçues comme des armes de blocage. Cela vaut d'autant plus lorsque l'enjeu est le pétrole : partout où les hydrocarbures se gouvernent dans l'opacité ou dans la lutte des clans, comme au Nigeria, en Angola ou au Congo, la richesse a nourri la défiance au lieu du développement.

 

Il est encore temps de se ressaisir. Le Conseil constitutionnel tranchera, et chacun devra s'incliner, quelle que soit la décision. Le contrôle parlementaire des contrats pétroliers est une exigence légitime, mais elle ne vaut que si elle s'exerce dans le respect des règles, non comme une arme entre camps.

 

Au gouvernement comme aux députés, de la majorité et de l'opposition : vous n'avez pas reçu la confiance des Sénégalais pour gagner des batailles les uns contre les autres, mais pour les servir. Déposez les armes de la rancune. Relisez vos textes avec cette seule question : en quoi servent-ils chaque Sénégalais, aujourd'hui et demain ? Si la réponse est claire, défendez-les sans haine. Si elle ne l'est pas, retirez-les sans honte.

 

Aux citoyens : ne vous habituez pas au spectacle. Exigez de vos représentants du débat, de la retenue et des résultats. Un peuple vigilant et pacifique est le meilleur rempart contre les dérives.

 

Un pays ne se perd pas en un jour : il se perd par lassitude et par accoutumance au blocage. C'est à cette accoutumance qu'il faut résister, tant que cela coûte encore peu.

 

Moustapha DIAO 

 
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