La vague de reproches adressés aux étrangers par une partie de nos compatriotes inquiète de plus en plus que des voix s’élèvent pour dire halte. Je me garderai de prononcer le mot de xénophobie mais si nous n'y prenons garde, la teranga, qui fut longtemps notre force, risque de n'être plus qu'un mot, vidé de sa pratique et de sa substance. La perte serait morale d'abord, et elle serait ensuite, à terme, une perte pour l'attractivité du Sénégal.
Prétendre que tout reproche est illégitime serait certes malhonnête. Un État souverain a le droit, et même le devoir, de réguler : qui entre, qui s'installe, qui exerce quelle activité, sous quelles règles fiscales et sociales. Le petit commerçant qui se sent concurrencé par des activités non déclarées pose une vraie question, et le jeune diplômé sans emploi en pose une plus vraie encore. Ces questions, entre autres, s'adressent à l'administration qui délivre les autorisations et fait appliquer la loi, pas à l'homme qui tient l'étal. Dès que l'on impute à une nationalité ce qui relève d'un contrôle défaillant, la critique devient amalgame.
Le débat, d'ailleurs, ne s'est pas tenu dans les cabinets, il s'est tenu sur nos écrans. Depuis plusieurs semaines, les discours hostiles aux étrangers s'y multiplient, jusqu'à produire parfois menaces, intimidations et violences. Des organisations de défense des droits humains ont alerté, et le ministre de l'Intérieur lui-même a rappelé que la teranga ne doit pas rester une carte postale. Les griefs avancés sont connus : sécurité, hygiène, espace public, concurrence. Mais la mécanique des réseaux sociaux transforme un fait divers en procès d'une nationalité entière, sans qu'aucun chiffre officiel ne vienne étayer ce que le discours impose comme une évidence. Au quotidien, l'accueil reste vivant. C'est en ligne, sous l'effet de l'urgence et de l'indignation amplifiée, qu'il se dégrade. Le Sénégal réel n'est pas encore celui des fils de commentaires.
Il serait aussi injuste d'occulter la responsabilité de certains hommes politiques. Il y a ceux qui, par calcul, ont fait de ces faits un fonds de commerce : ils savent que la colère d'un jeune sans emploi, d'un désœuvré sans perspective, est un capital électoral facile à mobiliser. Il est plus commode de désigner l'étranger que de répondre de ses promesses, de ses bilans et du chômage qui s'éternise. Ils n'ont pas besoin d'inventer le ressentiment, il leur suffit de l'entretenir et de lui offrir un visage. Ce faisant, ils détournent la juste exigence d'emplois vers un faux coupable, et ils lèguent à ceux qui viendront après eux un climat qu'aucun programme ne saura apaiser. Ceux qui gouvernent ont le devoir de dire la vérité sur les causes du chômage. Ceux qui aspirent à gouverner, en vertu de la perspective où ils se placent, ont aussi la responsabilité de ne pas s'en servir comme d'un simple tremplin.
En 2021, le reproche fait à l'étranger visait une puissance : une présence économique jugée omniprésente. C'était un grief politique, tourné vers le haut. Le voisin de la sous-région n'était pas l'objet d'une hostilité publique. Aujourd'hui, le regard s'est déplacé : l'étranger visé est le proche, souvent aussi modeste que celui qui l'accuse. Tout se passe comme si le chômage, la cherté de la vie et le sentiment d'être laissé pour compte cherchaient un responsable, et que l'étranger, visible et sans voix, faisait un coupable idéal. Quand on ne peut pas atteindre la cause de ses maux, on frappe ce qui est à portée de main. Le bouc émissaire n'explique rien, mais il soulage, et c'est ce qui le rend dangereux.
Portons un regard plus au Sud du continent africain et plus que des frissons c’est des meurtrissures qui doivent interpeller. Pendant des décennies, des pays africains ont lutté pour la fin de l'apartheid : ils ont soutenu les mouvements de libération, accueilli des exilés, imposé des sanctions et payé parfois très cher leur engagement. Or, depuis la fin du printemps 2026, c'est l'Afrique du Sud libérée qui voit des foules appeler à l'expulsion d'autres Africains. Plus de 160 000 étrangers auraient quitté le pays depuis fin mai. À Mossel Bay, des habitants ont incendié 55 baraques après une marche contre des migrants accusés de prendre les emplois. Le Nigéria, le Malawi, le Ghana, le Zimbabwe et le Mozambique ont dû organiser le rapatriement volontaire de leurs ressortissants. Un haut responsable de l'ONU y a vu une trahison de l'héritage de liberté du pays. L'argument est le même que partout : les étrangers voleraient les emplois et nourriraient la criminalité, dans un pays où le chômage atteint 32 %. Pourtant, les immigrés ne sont que 3 à 4 millions sur près de 63 millions d'habitants. La peur n'a pas besoin de chiffres exacts, seulement d'un coupable à portée de main.
Le Sénégal n'a pas le droit d'oublier
Le Sénégal n'est pas un spectateur de cette histoire, il en fut un acteur. Sous Léopold Sédar Senghor, Dakar a accueilli l'un des tout premiers bureaux permanents du mouvement de libération sud-africain, et Nelson Mandela y fut reçu par une foule immense. En juillet 1987, sous la présidence d'Abdou Diouf, une cinquantaine de Sud-Africains de toutes tendances y ont rencontré la direction de l'ANC en exil, et c'est là que celle-ci s'est publiquement engagée en faveur d'une solution négociée. Des années plus tard, le président Jacob Zuma est venu à Dakar saluer le rôle pivot joué par le Sénégal pendant les jours sombres de l'apartheid. L'engagement fut progressif et parfois prudent, mais il fut réel.
Cette hospitalité ne s'est pas limitée à la politique. En avril 1966, le Festival mondial des arts nègres a réuni à Dakar Aimé Césaire, Langston Hughes, Amadou Hampâté Bâ, Duke Ellington et Joséphine Baker : Senghor en faisait un « rendez-vous du donner et du recevoir ». Des exilés sud-africains, namibiens et zimbabwéens, des artistes et intellectuels haïtiens fuyant la dictature, y ont trouvé de quoi écrire, enseigner et publier. Camara Laye, auteur de *L'Enfant noir*, y a poursuivi ses recherches jusqu'à sa mort en 1980. Un chef d'État lui-même, Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, condamné à mort par contumace dans son pays, y a trouvé refuge : il est mort à Dakar en novembre 1989 et repose au cimetière musulman de Yoff. La terre sénégalaise l'a reçu vivant et l'a gardé mort. Combien de futurs dirigeants du continent se sont aussi formés ici ! L'École William Ponty a vu passer Hamani Diori, futur président du Niger, et Bernard Dadié.
Et cette histoire continue. Mohamed Bazoum, ancien président du Niger, a fait toutes ses études universitaires à Dakar, de 1979 à 1984, en philosophie politique et morale : il compte parmi les chefs d'État issus de l'université Cheikh Anta Diop. Brice Clotaire Oligui Nguema, aujourd'hui président du Gabon, a été en poste à Dakar comme attaché militaire de son pays, et le Gabon fait du Sénégal l'une des destinations privilégiées de ses étudiants boursiers. Ce que nous refuserions aujourd'hui à un étranger, nous le refuserions peut-être au futur président d'un pays frère. Et nous ne sommes pas seuls à vivre de l'hospitalité des autres : nos compatriotes de l'extérieur dépendent, à Abidjan, à Libreville, à Nouakchott comme à Milan ou à New York, de l'accueil qu'on leur fait. Si nous apprenons à nos enfants que l'étranger est un problème, ne soyons pas surpris que d'autres l'enseignent aux leurs à propos de nos frères.
Il reste l'avertissement de nos voisins. La Côte d'Ivoire fut longtemps la terre d'accueil par excellence, avec une part très importante de sa population née ailleurs. Le jour où le débat politique s'est mis à trier les « vrais » des « faux » citoyens, avec le concept d'ivoirité, le pays a glissé vers la guerre. J'y ai travaillé sous la bannière des Nations unies, et j'ai vu ce que coûte une nation qui se met à compter ses hôtes.
Régulons, contrôlons, exigeons des règles claires, mais gardons la teranga. Elle ne se décrète pas, elle ne subsiste que par la pratique. Chaque fois que l'on sera tenté de pointer du doigt « l'étranger », que l'on se souvienne de Dakar en 1987. Une vertu que l'on cesse d'exercer finit par disparaître, et nous nous retrouverions avec une belle devise sur nos maillots et plus rien dans nos cœurs.
Moustapha DIAO