Préambule: dans le contexte du football
Que cela nous plaise ou non, ce qui n’était autrefois, à l’époque de l’insouciance et de la simplicité, qu’un simple jeu de divertissement, est devenu aujourd’hui l’un des phénomènes les plus sérieux, les plus complexes et les plus omniprésents de notre monde. Je parle bien sûr du football.
Dieu bénisse ces jours où nous fabriquions un ballon en roulant de vieux chiffons de toutes les couleurs et de toutes les étoffes usées. Nous le lancions, puis nous courions derrière lui dans tous les sens, le frappions du pied, le piétinions, le projetions avant de le rattraper… jusqu’à ce qu’il se désagrège. Chaque peuple lui donnait alors un nom inspiré de son propre univers culturel.
Et aujourd’hui? Tout s’est considérablement complexifié. Nous avons désormais la CAF, la FIFA, l’UEFA, la CONCACAF… avec leurs structures sophistiquées, leurs règlements élaborés et leurs arsenaux juridiques auxquels chacun est tenu de se conformer.
La deuxième Coupe et sa portée
Après la victoire de notre pays à la Coupe d’Afrique des Nations en 2021, j’avais publié un article intitulé: «La Coupe tant rêvée: l’ivresse de la victoire et les trophées qui demeurent».
À l’occasion de cette deuxième consécration, des millions de Sénégalais – ainsi que tous ceux qui partageaient leur joie, par affection pour eux ou, parfois, par opposition à leurs adversaires – ont poussé un immense soupir de soulagement lorsque Pape Guèye, à la 94ᵉ minute, inscrivit le but de la victoire.
Alors éclatèrent des clameurs de bonheur qui résonnèrent du majestueux fleuve Sénégal, au nord, porteur d’eau et de prospérité, jusqu’à notre façade atlantique méridionale.
Disons-le d’emblée: nous ne partageons nullement la vision de ceux qui condamnent ces instants de joie collective. Ces moments d’exutoire permettent aux peuples de se libérer d’énormes charges émotionnelles. Car, lorsque les frustrations s’accumulent sans trouver d’issue, les réactions sociales qu’elles engendrent peuvent produire des explosions aussi violentes que destructrices.
Quel est le mécanisme qui nous manque?
Une interrogation essentielle s’impose pourtant à nous. Elle paraît simple dans sa formulation, mais ses implications sont considérables. Pourquoi certaines forces présentes dans notre société sont-elles capables de mobiliser les foules, humainement, financièrement et affectivement?
Il s’agit notamment: du football, de la lutte traditionnelle, des confréries et autorités religieuses, dans toute leur diversité, ainsi que des artistes et des acteurs du monde culturel.
Pourquoi, en revanche, l’État, malgré toute l’autorité dont il dispose, ne parvient-il pas à susciter une mobilisation comparable lorsqu’il s’agit de bâtir la nation, de promouvoir les valeurs civiques, de conduire le pays vers le progrès et, plus largement, de réaliser l’idéal d’une patrie sûre, prospère et heureuse?
Comment transformer cette extraordinaire capacité de mobilisation populaire, que nous observons dans les stades ou les arènes de lutte, en une force au service de projets nationaux capables d’extraire notre pays des difficultés dans lesquelles il s’enlise? Quel est donc le mécanisme manquant? La réponse réside-t-elle dans la psychologie collective de notre peuple, ou bien dans l’incapacité des élites intellectuelles et politiques à actionner le levier capable de mettre cette énergie en mouvement?
Le trophée: une lecture des ressorts de la victoire
Au plus fort de l’enthousiasme populaire qui s’empara d’une grande partie de notre peuple lorsque le capitaine de l’équipe nationale souleva et serra contre lui cette deuxième Coupe, j’avais rédigé quelques lignes pour célébrer cet événement à ma manière.
Puis, une fois la tempête émotionnelle retombée – cette tempête au cours de laquelle beaucoup choisirent de courber un instant la tête, afin de préserver leur sérénité ou d’éviter d’être emportés par la ferveur générale –, il m’a semblé opportun de revenir sur le sujet avec davantage de recul.
Je voudrais ainsi partager quelques réflexions inspirées par cette Coupe qui nous a tant réjouis, alors même que nous ne l’avons jamais tenue entre nos mains. Puisse cette lecture contribuer à éveiller les consciences, stimuler les énergies latentes et susciter un nouvel élan collectif.
Les ingrédients de la réussite
Reconnaissons qu’un certain nombre d’éléments essentiels font défaut – ou demeurent insuffisamment présents – dans la «recette nationale » dont nous nous nourrissons depuis des décennies pour bâtir et développer notre pays.
Premièrement: l’ambition élevée
L’une de nos plus grandes faiblesses réside dans l’insuffisance des grandes ambitions lorsqu’il s’agit des intérêts supérieurs de la nation. Combien d’initiatives prometteuses naissent pour mourir aussitôt, comme ensevelies avant même d’avoir vu le jour!
Deuxièmement: renforcer les facteurs de motivation
Le Président de la République s’est montré particulièrement généreux envers l’équipe nationale, à l’instar de ses prédécesseurs lors de précédents succès sportifs. Rien ne justifie de contester cet hommage.
Mais une question demeure:
Cette même politique de reconnaissance s’applique-t-elle aux savants, aux chercheurs, aux agriculteurs, aux penseurs, aux écrivains, aux inventeurs, aux artisans, aux entrepreneurs autodidactes et à tous ceux qui partent de rien, persévèrent durant des années et finissent par atteindre l’excellence dans leurs domaines respectifs?
Une nation qui récompense équitablement toutes les formes de mérite construit les fondements de son avenir.
Troisièmement: planifier suffisamment tôt
Notre sagesse populaire enseigne que: «le dîner se mange la nuit, mais il se prépare durant la journée».
Si cette maxime guidait davantage notre action publique, nombre de nos grands objectifs seraient déjà devenus réalité, améliorant concrètement les conditions de vie des citoyens et donnant davantage de sens aux efforts quotidiens de chacun.
Lorsqu’il s’agit de compétitions sportives nationales, continentales ou internationales, nous savons faire preuve d’unité, d’enthousiasme et de dépassement de nos divergences. Nous reportons volontiers nos préoccupations personnelles pour soutenir notre équipe.
Mais cet esprit disparaît presque totalement lorsqu’il faut mobiliser les citoyens pour nettoyer les espaces publics, soutenir les populations vulnérables, lutter contre les maladies, faire face aux épidémies ou encore reboiser les zones menacées par la désertification. Pourquoi cette même énergie collective ne serait-elle pas mise au service des grandes causes nationales?
Quatrièmement: persévérer jusqu’au bout
La persévérance est devenue une valeur trop souvent absente, tant chez les dirigeants que dans la société.
Nous privilégions souvent la culture de l’instant et de l’événement. Nous nous enthousiasmons rapidement, nous suivons le mouvement collectif, puis, dès que l’émotion s’estompe, chacun retourne dans ce refuge familier qu’est l’attentisme, tout en continuant à dénoncer les difficultés sans véritable engagement. Or, aucune œuvre durable ne peut être bâtie sur un enthousiasme éphémère.
Cinquièmement: l’entraînement continu
Le succès, quel qu’en soit le domaine, exige les mêmes conditions: un effort prolongé, une discipline constante et une amélioration continue.
Cela vaut aussi bien pour l’éducation, la formation, l’agriculture, l’élevage que pour la préparation des jeunes aux compétences utiles.
Celui qui manque d’endurance ou de clairvoyance ne verra jamais se lever l’aube de la victoire.
L’équipe nationale ne s’est pas hissée sur la plus haute marche du podium par hasard; elle y est parvenue grâce à un travail patient, méthodique et continu.
D’autres enseignements mériteraient encore d’être soulignés: l’esprit d’équipe, le sens du sacrifice, la juste répartition des rôles et des responsabilités, ainsi que l’équilibre entre l’exigence de rendre des comptes et la reconnaissance des réussites.
Dans la partie suivante, je traduirai «Le dilemme entre la base et le leadership » ainsi que «Investir l’élan spirituel », qui constituent le cœur intellectuel de votre réflexion.
Le dilemme entre la base et le leadership
Une autre difficulté majeure entrave notre marche en avant: l’absence d’harmonie entre les deux pôles de la pyramide nationale, à savoir la base et le leadership.
On dit souvent que les montagnes les plus élevées, bien qu’elles semblent toucher le ciel, s’enracinent profondément dans la terre. Leurs fondations seraient plusieurs fois plus profondes que leur hauteur visible. Cette image illustre parfaitement la relation indispensable entre un peuple solidement ancré et une direction capable de l’élever.
À cet égard, les paroles du Très-Haut prennent tout leur sens:
«Et Il a implanté dans la terre des montagnes solidement ancrées afin qu’elle ne vacille pas sous vos pas». (Coran, 16: 15).
Puisque nous parlons de football, rappelons qu’un hommage rendu au capitaine de l’équipe ne diminue en rien le rôle du gardien de but.
Mais le gardien auquel nous pensons ici n’est pas seulement celui qui se tient devant les cages pour repousser les attaques adverses. Le véritable gardien de la nation est tout citoyen intègre qui porte dans son cœur le souci du bien commun, travaille au bonheur présent et futur de ses concitoyens et veille à protéger la communauté contre ceux qui cherchent à la fragiliser ou à porter atteinte à son unité. Une nation ne se protège pas uniquement par ses dirigeants; elle se protège aussi par la vigilance quotidienne de ses citoyens.
Investir l’élan spirituel
Je voudrais ici reprendre une idée que j’avais exprimée après notre premier sacre continental:
«Parmi les acquis les plus précieux que nous devrions chercher à préserver figure cette résonance spirituelle qui s’élève chez une partie de notre jeunesse, et plus particulièrement parmi les sportifs. Elle s’exprime dans la prosternation d’un joueur au milieu de la liesse populaire, dans un geste de solidarité envers les plus démunis, dans un acte de secours envers une personne en détresse ou encore dans un choix personnel inspiré par une haute exigence morale. Tous ces comportements traduisent une conscience renouvelée du sens de l’appartenance et de la responsabilité».
Dans mon précédent article consacré à la première Coupe d’Afrique remportée par le Sénégal, j’avais déjà évoqué cette brise de renouveau spirituel qui soufflait au sein de l’équipe nationale.
Aujourd’hui, cette brise semble s’être transformée en un courant plus profond, comme en témoignent les déclarations de l’entraîneur national lorsqu’il répondit à ceux qui lui reprochaient, ainsi qu’à ses joueurs, d’avoir tenu à accomplir la prière du vendredi. Face à ces critiques, il répondit avec une spontanéité remarquable:
«Existe-t-il quelque chose de plus important que la prière? Vous, vous craignez le vent; nous, nous craignons Dieu, Celui qui a créé le vent. Nous sommes venus ici pour disputer un match, qui n’est au fond qu’un divertissement. Nous ne devons jamais oublier que nous avons été créés pour adorer Dieu. Même s’il s’agissait de la finale de la Coupe du monde et que nous y participions, nous quitterions le terrain pour accomplir la prière du vendredi, quitte à perdre le trophée. Ne nous donnez pas de leçons concernant notre religion et nos obligations religieuses».
Ces paroles méritent une attention particulière.
Lorsque l’entraîneur affirme: «nous sommes venus pour un match de divertissement; nous ne devons jamais oublier que nous avons été créés pour adorer Dieu», il rappelle une hiérarchie des priorités qui dépasse largement le cadre du sport.
Ce message est particulièrement précieux pour les jeunes générations, souvent confrontées à une confusion des repères et des valeurs. Il nous invite à rétablir un juste équilibre:
* entre le sérieux et le divertissement;
* entre les valeurs permanentes et les préoccupations secondaires;
* entre les grandes causes nationales qui rassemblent tous les citoyens et les questions sur lesquelles la diversité des opinions demeure légitime.
En définitive, une victoire sportive ne prend tout son sens que lorsqu’elle demeure au service de l’élévation morale de l’homme et de la cohésion de la société.
La prochaine partie abordera les «Questions pour éclairer l’avenir », «Une opportunité historique » et le message adressé au Président de la République, qui constituent la dimension politique et prospective de votre article.
Des interrogations pour éclairer l’avenir
Malgré les aspects positifs et les nombreuses leçons que nous pouvons tirer de cette victoire, le devoir du moment nous impose de poser un certain nombre de questions brûlantes. À mes yeux, y répondre constitue une priorité absolue dans l’ordre de nos urgences nationales, tant celles-ci sont nombreuses et étroitement imbriquées.
Parmi ces interrogations essentielles figurent notamment les suivantes:
* Que révèle l’aggravation de certains phénomènes qui secouent aujourd’hui en profondeur la société sénégalaise, en particulier la progression de pratiques contraires aux valeurs morales et religieuses qui ont longtemps constitué le socle de notre vivre-ensemble?
* Quelles sont les causes profondes de la crise que traversent nos universités, au point de menacer l’héritage scientifique et intellectuel patiemment construit depuis la création des premières institutions d’enseignement supérieur dans notre pays?
* D’où provient cette montée d’une violence aveugle, dans les paroles comme dans les actes, qui semble désormais gagner toutes les composantes de la société?
* Qui a intérêt à fragiliser ce remarquable tissu social qui fait depuis toujours la singularité du Sénégal et qui constitue l’un des fondements de son «exception »?
Autant de questions auxquelles il devient urgent d’apporter des réponses lucides et courageuses.
Une opportunité historique
Il n’est pas étonnant que les nations connaissent des revers au cours de leur ascension vers les sommets.
En revanche, ce qui serait véritablement dramatique, c’est qu’elles finissent par s’accommoder de la médiocrité et de la décadence, au point de voir grandir des générations incapables de distinguer le vrai du faux, le bien du mal.
Lorsqu’un peuple s’habitue à la dégradation de ses repères, la réforme devient infiniment plus difficile et le risque de déclin s’accroît. Puisse Dieu nous préserver d’une telle issue.
Un message au Président de la République
Monsieur le Président,
Nous saluons sincèrement l’esprit d’ouverture et le ton de réconciliation qui transparaissent dans vos prises de position et dans vos discours.
Vous en avez donné une illustration éloquente lors de la commémoration du centenaire de la naissance de l’ancien Président Maître Abdoulaye Wade, à qui nous souhaitons longue vie. Le discours que vous avez prononcé à cette occasion portait des messages d’apaisement et d’espérance qui ont été compris bien au-delà des cercles politiques.
Vous avez également marqué les esprits en réservant un accueil chaleureux à votre prédécesseur, le Président Macky Sall. Ce geste a rappelé que ce qui unit le peuple sénégalais est infiniment plus fort que ce qui peut le diviser.
Il a aussi confirmé que ce que l’on appelle communément «l’exception sénégalaise » ne saurait se réduire à un simple slogan politique, mais qu’elle peut devenir une réalité vivante lorsque prévalent le respect mutuel, le sens de l’État et l’intérêt supérieur de la nation.
Un mal qui ronge la société
Monsieur le Président,
Il nous sera impossible d’obtenir d’autres victoires – dans l’agriculture, la sécurité, la santé, l’éducation ou le développement économique – tant que nous ne nous serons pas débarrassés de l’esprit de haine et des divisions qui empoisonnent progressivement notre société.
Nous ne bâtirons pas une nation prospère si nous ne sommes pas capables:
* d’assurer à chaque citoyen les conditions minimales d’une vie digne;
* d’offrir aux malades les soins auxquels ils ont droit;
* d’accompagner les jeunes talents qui naissent chaque jour au sein de notre peuple afin que leurs capacités soient mises au service du progrès collectif.
Les véritables trophées auxquels une nation doit aspirer ne sont pas seulement sportifs; ils sont également économiques, scientifiques, éducatifs, sanitaires et moraux.
Le trophée historique
Dans cette perspective, il appartient aux institutions de l’État, aux forces vives de la nation, aux médias et à la société civile d’unir leurs efforts afin de soutenir la candidature de l’ancien Président Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies, en faisant de cet objectif une véritable cause nationale.
Une telle perspective représenterait une opportunité historique que peu de peuples ont la chance de connaître.
Monsieur le Président,
Si nous laissions passer une telle occasion — à Dieu ne plaise —, nous aurions perdu une chance exceptionnelle d’inscrire durablement le Sénégal dans l’histoire contemporaine.
Au-delà des bénéfices diplomatiques, politiques et stratégiques qu’une telle élection pourrait apporter, il constituerait une immense fierté pour notre peuple de voir un Sénégalais, Africain authentique, accéder à la plus haute fonction administrative des Nations Unies.
Ouvrir la porte du renouveau
Pour conclure, il est douloureux de constater la succession des reculs moraux qui affectent notre société et la propagation de comportements qui menacent les fondements mêmes d’une vie collective saine.
Or voici que s’ouvre le mois sacré de Muharram, mois de renouveau et de transition, qui nous rappelle qu’aucune société n’est condamnée tant qu’elle conserve la volonté de revenir vers Dieu, de corriger ses erreurs et de se réformer.
C’est une invitation à une repentance collective, à un effort sincère de purification morale et sociale, afin d’ouvrir une nouvelle page fondée sur les valeurs, la responsabilité et le bien commun.
Il nous appartient alors de tendre la main à ceux qui souhaitent se réformer, de contenir ceux qui propagent la corruption et de nous laisser guider par cette parole divine:
«Pourquoi donc n’y eut-il pas, parmi les générations qui vous ont précédés, des hommes vertueux qui interdisaient la corruption sur la terre, hormis un petit nombre de ceux que Nous sauvâmes? Quant aux injustes, ils s’abandonnèrent aux jouissances qui leur avaient été accordées et persistèrent dans le crime. Ton Seigneur n’aurait jamais fait périr injustement des cités dont les habitants étaient réformateurs». (Coran, sourate Hûd, 11: 116-117).
Mouhamed Said Bâ