Une double crise d'économie politique et de droit parlementaire s'est ouverte au Sénégal avec le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026 et la conférence de presse du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô du 25 octobre Loin du discours officiel revendiquant une stricte « vérité des comptes », l'analyse de la trajectoire budgétaire soumise à la représentation nationale révèle quatre biais structurels qui vicient le principe de sincérité garanti par l'article 30 de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF).
L'examen du cadrage macro-budgétaire met d'abord en lumière une impasse globale de 880 milliards de francs CFA, fruit du croisement entre 340 milliards de moins-values fiscales non détaillées et 540 milliards de charges nouvelles. Pour combler cet écart, l'exécutif ampute les dépenses en capital de 555 milliards, laissant un besoin de financement à découvert estimé entre 205 et 505 milliards selon le mode de comptabilisation des arriérés et des 120 milliards du Composant d'intervention d'urgence (CERP) de la Banque mondiale. Cette tension budgétaire surprend d'autant plus que le Plan de Redressement Économique et Social (PRES) a déjà permis de mobiliser 326 milliards.
L'ajustement repose sur une véritable illusion comptable. En maintenant les autorisations d'engagement de manière purement faciale tout en stérilisant les crédits de paiement effectifs, le gouvernement acte une éviction de la formation brute de capital fixe (FBCF) publique. Cet assèchement de l'investissement public sert directement à éponger l'explosion des subventions énergétiques non ciblées. Celles-ci bondissent de 250 à 790,3 milliards de francs CFA (soit 3,5 % du PIB contre 1,1 % initialement), figeant un statu quo régressif pour contourner toute réforme de la fiscalité pétrolière.
Le traitement réservé aux filets sociaux vient contredire le narratif gouvernemental. L'annonce politique d'un doublement des bourses de sécurité familiale à hauteur de 70 milliards masque une contraction sévère actée dans le marbre du texte. La LFR n'inscrit concrètement que 22 milliards pour ce poste, validant non seulement une coupe de 13 milliards par rapport au budget initial, mais confirmant surtout un déficit de 48 milliards face aux promesses de l'exécutif. Pendant ce temps, 355 013 ménages continuent de subir des arriérés de paiement.
Le projet occulte, de surcroît, la dynamique d'insoutenabilité qui frappe actuellement la dette souveraine. Avec un déficit propulsé à 7,6 % du PIB repoussant la convergence communautaire des 3 % de l'UEMOA à 2029, un encours franchissant la barre des 130 % du PIB et un service de la dette siphonnant près de 70 % des recettes fiscales, le décrochage entre la croissance réelle révisée (2,7 %) et les taux de refinancement régionaux (8 à 9 %) amorce un effet boule de neige critique. Cette dérive est politiquement couverte par la rétention des rapports d'audit (IGF, Forvis Mazars) et le silence autour des 1 956 milliards de francs CFA d'arriérés intérieurs et de dette non financière.
Sur le plan institutionnel, sommer les députés d'amender le texte au titre de l'article 82 de la Constitution tout en leur refusant l'accès aux 14 jeux de données exigés par la Commission des Finances relève d'une instrumentalisation assumée de l'asymétrie d'information. L'objectif était d'inverser la charge de la preuve budgétaire une manœuvre finalement neutralisée par l'exercice rigoureux du contrôle parlementaire sous l'autorité du président de l'Assemblée nationale, Ousmane SONKO
Au-delà du simple artifice comptable, l'épreuve de la LFR 2026 consacre l'épuisement d'un mode de gouvernance fondé sur l'opacité. Pris en tenaille entre le mur de la dette et l'intransigeance d'un Parlement émancipé, l'exécutif a définitivement perdu le monopole du narratif budgétaire.
L'échec de ce passage en force acte la fin d'un cycle : le redressement macroéconomique du Sénégal ne peut plus s'accommoder de fictions financières mais exige désormais une transparence radicale sous la surveillance stricte du pouvoir législatif.
Commissariat Scientifique ECOPLAN MONCAP