Le froid s’est abattu sur Paris et avec lui, une évidence trop familière : la rue tue. Dans les nuits glaciales de janvier, des centaines de personnes dorment dehors, à même le sol ou sous des tentes de fortune, à quelques mètres seulement des façades illuminées de l’Hôtel de Ville. Ce mercredi soir, dans les rues du 4ᵉ arrondissement, la misère était visible, brute, exposée.
Des enfants, parfois très jeunes, emmitouflés sous des couvertures trempées, attendaient qu’une solution d’hébergement d’urgence se débloque. Des femmes seules, des hommes isolés, des familles entières, patientaient en file pour une distribution alimentaire ou une place temporaire, souvent en vain. Malgré l’activation du plan Grand Froid le 28 décembre, beaucoup n’ont accès à rien.
- Des scènes choquantes au cœur de la capitale
Des tentes alignées en pleine neige, des personnes dormant sur des cartons au pied des bâtiments administratifs, d'autres assises sur le trottoir glacé. Le contraste est brutal. L’Hôtel de Ville, cœur du pouvoir municipal, trône face à cette détresse. Dans un silence résigné, les bénévoles s’activent. Antoine, d’Utopia 56, raconte : « Tous les soirs, on reçoit une soixantaine de familles sans solution. Elles appellent le 115, elles n’ont pas de place. Alors elles viennent ici. Et nous, on essaie de faire ce qu’on peut avec notre réseau d’hébergeurs solidaires. »
Mais le système est saturé. « Ce sont des solutions d’un soir. Le lendemain matin, les familles sont remises à la rue. Des enfants vont à l’école dans le froid, sans avoir dormi, sans avoir pu faire leurs devoirs. »
Et cela ne concerne pas qu’un groupe restreint. Ce soir-là, ce sont des centaines de personnes, visibles sur une zone de quelques centaines de mètres, qui erraient ou s’installaient pour survivre à une nouvelle nuit glaciale.
- Des morts évitables, des chiffres accablants
L’hiver 2026 a déjà fait ses victimes. À Chartres, un homme sans abri de 58 ans est mort d’hypothermie sur le parking d’un supermarché. À Paris, une autre personne a été retrouvée morte sous la dalle des Olympiades. Ces drames s’ajoutent aux 912 décès de sans-abri recensés en 2024, selon le collectif Les Morts de la Rue – un record.
Selon la fondation pour le Logement des défavorisés, anciennement fondation Abbé-Pierre, 350 000 personnes vivent sans domicile en France, dont environ 20 000 à la rue. À Paris, la municipalité estime qu’ils sont plus de 3 500 à dormir dehors chaque nuit.
- L'État dépassé, les associations débordées
Le plan Grand Froid a certes permis l’ouverture de 1 450 places supplémentaires depuis fin décembre, selon la préfecture d’Île-de-France. Mais pour les associations de terrain, ce n’est pas à la hauteur. Le 115 est saturé, les places s’envolent, et de nombreuses familles restent sans solution.
Antoine le résume ainsi : « Même les enfants les plus vulnérables ne sont pas tous hébergés. Et c’est toute l’année. Pas seulement l’hiver. Mais quand il fait –3 °C, l’urgence devient visible. »
- Une critique politique de plus en plus forte
La situation a provoqué des réactions politiques. Jean-Luc Mélenchon, dans un message publié sur X (ex-Twitter), dénonce l’aggravation de la crise :
« Depuis qu'Emmanuel Macron est au pouvoir, on est passé de 140 000 à 350 000 sans-abri en France. [...] Notre pays, 7e puissance économique du monde, ne sait pas affronter des vagues de froid sans que des gens en meurent. »
Il accuse une société où « l'indifférence à la souffrance des autres s'est imposée » et appelle à « en finir avec cette société ».
Alors que la France traverse l’un des hivers les plus rigoureux de ces dernières années, la situation des personnes sans domicile fixe redevient visible. Mais elle ne disparaît jamais. Le froid agit comme un projecteur brutal, révélant des défaillances anciennes : un système d’hébergement saturé, des politiques publiques insuffisantes, une précarité croissante.
Chaque nuit, des vies basculent ou s’éteignent dans l’indifférence. Et chaque hiver, le même constat : la rue tue, et ce n’est pas une fatalité. [AA]