Un ami m’a transmis plusieurs textes constituant un véritable tir groupé contre Boubacar Boris Diop à propos de sa lecture des rapports entre Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia et Ousmane Sonko.
Je ne cherche ni à défendre Boris Diop à tout prix, ni à faire de Sonko un nouveau Cheikh Anta Diop. Ce serait historiquement absurde. Mais il faut préserver une distinction essentielle : un héritage n’est ni une identité, ni une succession, ni une propriété privée.
Dire qu’un acteur politique réactive certaines problématiques d’une pensée ne signifie nullement qu’il en est l’égal, encore moins son continuateur intégral, ou son héritier exclusif.
Cette distinction est d’autant plus importante lorsqu’il s’agit de Boris Diop. Son rapport à Cheikh Anta Diop n’est pas celui d’un commentateur venu après coup. Il fut un compagnon de lutte et un proche de Cheikh Anta Diop, qu’il fréquentait régulièrement. Il fut également l’un des derniers à s’entretenir avec lui de son vivant, à l’IFAN, le 6 février 1986, la veille de sa mort.
Cette proximité ne rend évidemment pas sa lecture sacrée. Mais elle devrait au moins nous obliger à la discuter avant de la condamner.
Un texte critique annonce fièrement : « Treize erreurs de Boubacar Boris Diop. »
Treize ! Le chiffre possède une curieuse puissance théâtrale. Il donne au lecteur l’impression d’entrer dans un tribunal : treize chefs d’accusation, treize fautes, treize coups portés à l’accusé. Il ne manque plus que le verdict. Mais il y a un petit problème : un chiffre ne constitue pas une démonstration. Treize est certes un nombre premier. Mais il ne produit pas, par magie, une vérité première. Trois erreurs solidement démontrées peuvent être décisives. Treize accusations mal établies peuvent n’être qu’une longue addition de reproches.
La vraie question est donc simple : ces treize « erreurs » sont-elles réellement distinctes ? Sont-elles démontrées ? Et surtout, correspondent-elles à ce que Boris Diop a effectivement écrit ?
Car lorsque l’appropriation, le messianisme, l’instrumentalisation, l’amnésie ou la falsification reviennent sous des formulations différentes, on peut se demander si nous sommes encore dans l’analyse critique ou déjà dans l’art de multiplier les chefs d’accusation pour donner au dossier une apparence de gravité. Treize accusations ne font donc pas nécessairement treize erreurs. Treize numéros ne font pas une science.
La rigueur commence autrement : retourner au texte, identifier la thèse, distinguer les arguments et produire les preuves. Avant de compter les erreurs, il faut donc poser la question la plus élémentaire : Qu’a réellement dit Boris Diop ?
Le même auteur nous brandit aussi le terme de « messianisme », comme s’il suffisait de prononcer le mot pour clore le débat. Mais où est la démonstration ? On nous affirme que Boris Diop ferait la promotion d’un homme qui se prendrait pour un messie. Affirmation lourde, preuve légère.
Surtout, il faudrait peut-être commencer par s’entendre sur le mot. Le messianisme ne désigne pas seulement la prétention d’un leader à incarner le salut. Il peut aussi exprimer une demande sociale de rupture : dans des périodes de crise économique, sociale ou politique, une société peut investir dans une figure l’espoir d’un changement radical. Certaines personnalités peuvent alors être perçues comme des « messies », sans nécessairement s’être elles-mêmes proclamées comme tels.
Et surtout, depuis quand le fait d’être perçu comme messianique annule-t-il un héritage intellectuel ? Un homme peut-il être critiqué pour son charisme, son projet ou même pour les projections messianiques dont il fait l’objet, et pour autant ne plus pouvoir réactiver certaines idées de ceux qui l’ont précédé ?
Sauf erreur de ma part, Boris Diop ne dit pas que Sonko serait Cheikh Anta Diop, son égal scientifique ou son successeur direct. Il met en relation certaines orientations politiques de Sonko avec des problématiques de Diop et de Mamadou Dia : souveraineté, autonomie économique, développement endogène, production, monde rural, transformation de l’État.
On peut discuter cette lecture. On peut la contester. Mais pourquoi faudrait-il l’interdire ?
L’héritage n’est pas une photocopie.
Une pensée vivante ne se transmet pas comme un objet sous scellés. Elle voyage, se transforme et change de génération. C’est ce que résume la formule de Souleymane Bachir Diagne : « fidélité dans le mouvement ».
Être fidèle, ce n’est pas conserver une pensée dans un mausolée. C’est lui permettre de marcher encore. Il serait donc artificiel d’écrire : Diop / Dia → Sonko.
Mais il serait tout aussi artificiel de nier toute continuité entre certaines questions qu’ils ont posées.
Prenons Mamadou Dia.
Son projet faisait du monde rural, des coopératives et de l’organisation collective des instruments de transformation sociale. Lorsque Sonko remet aujourd’hui en avant les coopératives, la transformation agricole et l’organisation du monde rural, peut-on sérieusement interdire d’y voir une résonance avec certaines préoccupations de Dia ? Cela ne fait pas de Sonko un nouveau Mamadou Dia.
Mais cela pose une question historique essentielle : comment une idée traverse-t-elle le temps sans rester prisonnière de sa première incarnation ?
La même question se pose avec Cheikh Anta Diop. Dans Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire, Diop voulait une Afrique capable de produire, de transformer, de transporter, d’énergiser, de former, d’innover et de maîtriser ses infrastructures.
Derrière cette ambition se trouve une question fondamentale : Qui produit ? Qui transforme ? Qui possède la technologie ? Qui contrôle les infrastructures ? Qui capte la valeur ?
Lorsque Sonko parle aujourd’hui de transformation des matières premières, d’industrialisation, d’infrastructures et de chaînes de valeur, il est légitime de mettre ces orientations en regard de certaines préoccupations de Diop. Non pour proclamer Sonko « diopiste », mais pour constater une résonance. Et une résonance n’est pas une identité.
La réflexion de Diop sur le mode de production africain invitait à regarder les sociétés africaines à partir de leurs propres réalités plutôt qu’à leur imposer mécaniquement des catégories venues d’ailleurs.
C’est aussi sous cet angle que le rôle des Domou Daara dans la mobilisation de PASTEF mérite d’être interrogé. Dans une interview publiée dans Afrique-Asie en 1978 (1), Diop soulignait le potentiel politique de forces religieuses enracinées dans la paysannerie, l’artisanat et le commerce, et leur possible contribution à la construction d’un État national démocratique et populaire.
Il serait extravagant d’en déduire que PASTEF appliquerait aujourd’hui une stratégie conçue par Diop. Mais il serait tout aussi pauvre de ne voir aucune résonance.
Comment une transformation politique africaine peut-elle s’appuyer sur les formes sociales et culturelles propres aux sociétés africaines ? Les Domou Daara ne sont pas Cheikh Anta Diop. Mais leur mobilisation peut nous conduire à relire Diop. C’est cela aussi, l’histoire intellectuelle : le présent réveille parfois les questions que le passé avait laissées en sommeil.
Le travail d’Abdoulaye Elimane Kane offre une autre illustration de cet héritage en mouvement. Ses recherches sur les systèmes de numération parlée en Afrique de l’Ouest (2) interrogent les rapports entre langue, pensée, culture et connaissance. Il ne reproduit pas Diop. Il poursuit, avec ses propres outils, une interrogation sur les formes africaines de production du savoir.
L’héritage demeure ainsi vivant non par répétition mécanique, mais par transformation. Et c’est précisément à ce moment que la question de Boris Diop devient plus intéressante : pourquoi cette lecture dérange-t-elle autant ?
Boris Diop, Sonko et la police des héritages
Boubacar Boris Diop appartient à cette catégorie d’intellectuels que la tradition de Gramsci, notamment sa réflexion sur l’« intellectuel organique » dans Les Cahiers de prison, permet de penser et qu’Edward Said, dans Representations of the Intellectual (1993), a reprise et actualisée.
L’intellectuel organique ne se contente pas de produire du savoir : il intervient dans les conflits de sa société et met en question les représentations dominantes. C’est précisément ce qui peut rendre certaines positions de Boris Diop dérangeantes.
Il intervient dans les rapports de pouvoir, les questions de souveraineté et les rapports entre pensée africaine et catégories héritées de la domination coloniale.
Ses prises de position peuvent ainsi heurter ce que l’on pourrait appeler l’habitus néocolonial : cet ensemble de réflexes et de catégories qui rendent certaines dépendances normales et certaines ruptures suspectes.
Lorsqu’un intellectuel remet en cause un tel habitus, il ne conteste pas seulement une opinion. Il déstabilise une manière de percevoir le monde. (Voir Sylla, Ndongo Samba & Sagna, Mahamadou Lamine. « Que faire de la dette impayable du Sénégal ?).
Cela peut expliquer pourquoi certaines critiques semblent parfois dépasser la discussion intellectuelle. Car dans certains textes, la critique de Boris Diop quitte progressivement l’histoire des idées pour devenir un procès de Sonko : son charisme, son parcours, ses affaires, son mouvement, son supposé messianisme.
Je ne prétends pas connaître les intentions des auteurs. Mais le déplacement est visible : on part de Boris Diop, on convoque Cheikh Anta Diop, et l’on finit par juger Ousmane Sonko.
On peut être hostile à Sonko. On peut combattre son projet, critiquer sa stratégie ou son bilan. Mais une condamnation politique n’est pas une démonstration scientifique.
Une affaire judiciaire ne réfute pas une hypothèse d’histoire des idées. Un désaccord politique ne suffit pas à effacer une résonance intellectuelle. Il faut laisser aux deux débats leur espace propre. C’est finalement le paradoxe.
On affirme que Cheikh Anta Diop n’appartient à personne, puis certains deviennent des douaniers de sa mémoire : celui-ci peut l’invoquer ; celui-là non. Celui-ci est héritier ; celui-là usurpateur. On dénonce la confiscation tout en confisquant. Mais Cheikh Anta Diop n’a pas besoin de prêtres. Il a besoin de lecteurs. Des lecteurs qui le discutent, le prolongent, le contredisent et confrontent ses hypothèses aux connaissances nouvelles.
La vraie question n’est donc pas : « Sonko est-il Cheikh Anta Diop ? » Cette question n’a aucun intérêt. La vraie question est : dans quelle mesure certaines orientations du projet politique contemporain réactivent-elles, transforment-elles ou déplacent-elles des questions déjà posées par Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia ?
Sur la souveraineté. Sur la production. Sur le monde rural. Sur les coopératives. Sur les ressources naturelles. Sur les infrastructures. Sur la monnaie. Sur l’intégration africaine. Sur la participation populaire. Voilà le débat.
On peut répondre : « Je vois une continuité. » Ou : « Je n’en vois aucune. » Mais dans les deux cas, il faut apporter les preuves. Pas d’excommunication. Pas de canonisation. Pas de police des héritages. Car l’héritage est une fidélité dans le mouvement. Une pensée n’est vivante que lorsqu’elle accepte de sortir du tombeau de ses certitudes.
Cheikh Anta Diop n’a pas construit un mausolée pour sa pensée. Il a ouvert une brèche. À nous de continuer à penser à travers elle.
NB
(1) Ndiaye, Khadim. Cheikh Anta Diop par lui-même : itinéraire, pensées, confidences, opinions et combats. Montréal : Afrikana, 2023. Préface de Dialo Diop.
(2) Kane, Abdoulaye Elimane. Les systèmes de numération parlée en Afrique de l’Ouest : modes de dénombrement et imaginaire social. Paris–Dakar : L’Harmattan Presses universitaires de Dakar, 2017, 350 p. Préface de Souleymane Bachir Diagne.
(3) Sylla, Ndongo Samba & Sagna, Mahamadou Lamine. « Que faire de la dette impayable du Sénégal ? » publié dans plusieurs journaux en ligne (voir Google)
Mahamadou Lamine Sagna
Enseignant-chercheur
Worcester Polytechnic Institute, États-Unis