Dans cette seconde et dernière partie de nos échanges, Boubacar Boris Diop pointe la détermination de puissances étrangères à régenter la région sahélienne. Cette situation complique la tache aux membres de l’Alliance des Etats du Sahel (Mali-Burkina Faso-Niger), ex-alliés de la France confrontés aux attaques de groupes armés ouvertement soutenus par des forces extra-africaines mais soucieux de protéger leur fragile modèle d’émancipation. Une vision souverainiste qu’ils partagent en théorie avec l’alliance défunte Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko. Pour l’essayiste, en restant radicalement fidèle aux engagements électoraux de Pastef et à ses convictions panafricanistes, Ousmane Sonko peut être considéré comme l’héritier légitime de Cheikh Anta Diop et de Mamadou Dia.
– La loi relative à la déclaration de patrimoine a été censurée par le Conseil constitutionnel, de même que celle cassant le lien entre fonction présidentielle et chef de parti politique. Elles ont été combattues par des membres de la société civile et des acteurs politiques alors qu’elles ouvraient potentiellement la voie au vote d’autres dispositions constitutionnelles tout aussi progressistes.
Entièrement d'accord. Il n'appartient par exemple pas à des individualités de dire à la place des députés ou de l'Exécutif quel article de la Constitution devrait être abrogé ou réaménagé mais l'un de ces articles est assez choquant au pays de Cheikh Anta Diop et c'est celui qui stipule que pour pouvoir être candidat à la présidence de la République du Sénégal, il faut savoir lire, écrire et parler français. Je pense qu'il doit purement et simplement disparaître de notre Loi fondamentale. Il faut dire que dans cette affaire, beaucoup ont poussé des cris d'indignation contre Pastef sans jamais oser engager une discussion franche avec lui sur ses propositions elles-mêmes. Le fait est que toutes ces propositions relevaient du simple bon sens et s'inscrivaient, comme vous le dites, dans une véritable trajectoire progressiste.
- Ce projet avorté de révision constitutionnelle ne maintient-il pas le Sénégal et sa démocratie dans la tyrannie de l'hyper-présidentialisme ? Cette crainte découle du fait que l'Assemblée nationale a été presque dépouillée de toute possibilité d'initiative...
Sonko n'est pas du genre à se résigner à une telle impuissance. Diomaye ne fera certes pas de cadeaux aux députés de la majorité et c'est de bonne guerre mais il aura fort à faire avec cette Assemblée nationale archidominée par Pastef.
- Justement, la dissolution de l'Assemblée nationale semble être dans l'agenda présidentiel de décembre apparemment. En même temps, il y a l'idée de couplage des législatives et des élections locales. Sommes-nous dans une phase d'accélération de la prise en main du pays par le Président désireux d’avoir les coudées franches à partir de 2027 pour être en meilleure position en 2029 ?
La dissolution de l'Assemblée nationale est de plus en plus à l'ordre du jour et cela se comprend. S'il advient, ce sera l'heure de vérité pour Diomaye et son nouveau parti. Le président a prononcé un discours très enlevé lors du lancement de Kiiraay-Les Patriotes Républicains mais de nouvelles consultations dans de telles conditions seront pour lui une question de vie ou de mort. Il lui faudra absolument renverser la vapeur car rien n'est plus désagréable que d'être un Président que l'on définit par sa seule illégitimité. Peut-être se satisferait-il d'un nombre d'élus lui permettant de rester malgré tout dans le jeu politique ? Le vrai problème toutefois, c'est qu'il lui reste très peu de temps d'ici la présidentielle de 2029, certainement pas assez pour avoir le contrôle de porteurs de voix beaucoup trop conscients de sa vulnérabilité.
- Premier ministre pendant 2 ans, Ousmane Sonko a tenté d'agir dans un esprit de rupture mais y a-t-il des secteurs où vous avez jugé ses initiatives critiquables ?
Pour être franc, j'ai eu beaucoup de mal à me faire une opinion ferme pendant ces deux années, même si j'ai toujours fortement sympathisé avec Pastef. On m'a souvent sollicité pour des entretiens mais je les ai toujours déclinés d'une façon ou d'une autre, n'étant pas tout à fait sûr de ce que j'allais bien pouvoir dire.
Aujourd'hui, je peux répéter ce que j'ai dit il y a quelques minutes, en regardant n'importe qui dans le blanc des yeux : Sonko et le Pastef sont parmi les meilleures choses qui soient arrivées à ce pays depuis notre indépendance. Je ne suis pas pour autant d'accord avec toutes ses déclarations, même si la plupart de celles-ci ne portent pas sur des points fondamentaux.
Par exemple, j'ai trouvé très imprudente sa boutade sur les origines africaines des joueurs de l'équipe de France qui a permis aux racistes et identitaires de tous bords en France et ailleurs de relever la tête. J'ai eu également du mal à comprendre la petite "bromance", apparemment sans lendemain d'ailleurs, avec Jean-Luc Mélenchon, chef du mouvement La France Insoumise (LFI). Cet homme politique, remarquable face au Rassemblement National et aux génocidaires de Gaza, ne me semble pas en revanche l'allié le plus fiable pour qui cherche à en finir avec la Françafrique. Je vois en Mélenchon le fils spirituel du machiavélique Mitterrand et je l'imagine difficilement accepter de priver son pays des formidables avantages de cette singulière relation néo-coloniale. Selon moi, il serait pire que Macron et Hollande parce qu'infiniment plus déterminé qu'eux.
- Sonko et Mélenchon ont des convergences, disons de gauche et de gauche plutôt radicale...
Justement, cela ne se passe pas ainsi. Souvenez-vous, Mitterrand promettait les pires misères à la Françafrique. Mais aussitôt installé à l'Elysée, il reçoit Le-Floch Prigent patron d'ELF-Aquitaine, littéralement spécialisé dans le pillage du pétrole du Congo-Brazzaville. Le PDG pense qu'avec l'arrivée des socialistes au pouvoir, son heure est venue mais Mitterrand le rassure avec un petit sourire complice : "Faites pour nous ce que vous faisiez pour nos prédécesseurs et tout ira bien !" C'est Le-Floch Prigent lui-même qui rapporte l'anecdote dans Françafrique, l'excellent documentaire de Patrick Benquet. Il y a eu aussi ce jeune ministre idéaliste, Jean-Pierre Cot, que le père Bongo a fait immédiatement virer ! J'ai envie d'ajouter que de toute façon la Françafrique a toujours ignoré le clivage gauche-droite. Mais peut-être qu'en poussant un peu la réflexion, on peut se dire que Sonko a surtout voulu se montrer reconnaissant envers le seul homme politique français qui ait systématiquement pris sa défense quand il était persécuté par Macky Sall.
- Revenons á ma question sur les initiatives critiquables d’Ousmane Sonko…
Oui. Je crois qu'une petite anecdote suffira pour illustrer la remarque que je veux faire. J'étais dans un taxi deux ou trois jours avant la Tabaski 2025 et il y avait à la radio un débat très animé sur la reddition des comptes et les intervenants parlaient avec enthousiasme des centaines de milliards qui allaient être récupérés sur telle ou telle personnalité politique pour ouvrir des dispensaires et des écoles.
Mais quand nous sommes arrivés au premier carrefour après le Virage de Ngor, au moins une quinzaine de gendarmes étaient en train de semer la pagaille sous prétexte, Tabaski oblige, de contrôler les papiers de tous les conducteurs. Le taximan s'est isolé avec un homme de loi et m'a dit à son retour lui avoir donné mille francs. Il n'était même pas en colère, il m'a juste dit avec mépris qu'aucun gouvernement n'arriverait à mettre fin à de telles pratiques car trop de gens importants en profitent.
Du coup, l'affaire changeait de dimension, on passait du racket d'un gang de policiers désireux de régler leur problème de bélier à une forme de crime organisé au cœur de l'État. En plus, cela concernait tous les secteurs de l'administration. Pastef, et notamment Sonko Premier ministre, a assimilé la corruption à un crime économique et tout tenté pour faire rendre gorge aux grands prédateurs. Mais peut-être a-t-il sous-estimé les ravages de la petite corruption, qui ne cesse de gangrener notre société et même de la paralyser. Ce combat est moins spectaculaire mais tout aussi nécessaire au progrès d'une nation.
- Ce sont surtout des problèmes de société dont la corruption.
Oui et c'est pourquoi on ne doit pas s'attendre à les voir résolus du jour au lendemain par la force. Il s'agit d'en reconnaître d'abord l'extrême gravité et d'amener les citoyens à s'en démarquer progressivement. Il est vrai aussi que très vite empêtrées dans leur confrontation au sommet de l'Etat, nos nouvelles autorités ont été comme paralysées et n'ont pu accorder à ces questions de fond l'attention qu'elles méritaient. D'ailleurs il faut bien admettre que l'impression d'immobilisme est encore plus grande aujourd'hui après le départ de Sonko de la Primature.
- Vous dites avoir hésité à vous prononcer pendant quelque temps. Qu'est-ce qui vous a finalement décidé ?
Je suis parti d'un constat très simple : à travers notamment les prises de parole de Sonko et de Guy Marius Sagna, Pastef est le seul parti formulant des propositions claires sur le panafricanisme, la souveraineté politique et économique, l'impératif d'une moralisation de la vie publique, entre autres questions majeures. On peut faire exception pour Tahirou Sarr qui lui, oppose systématiquement "nationalisme" et "panafricanisme". Quant aux autres acteurs, au lieu de décliner leur offre politique sur ces sujets-là, ils se contentent de tourner en dérision celle de Pastef. À mon avis, c'est naïf d'espérer combler un tel vide par des pirouettes verbales aussi insignifiantes.
Même si nous savons bien que comparaison n'est pas raison, Sonko peut être tenu pour l'héritier de Cheikh Anta Diop, de Mamadou Dia et de tous ceux qui sous diverses bannières idéologiques se sont battus pour la libération, encore inachevée, de notre pays. Ce sont les individualités qui donnent corps à un projet politique et depuis bientôt trois années de Pastef au pouvoir, Sonko reste d'une remarquable fidélité à ses idées et principes et la crise au sommet de l'Etat s'explique en grande partie par sa détermination à respecter coûte que coûte ses engagements. Certains le jugent arrogant mais au Sénégal ne pas chercher à plaire à tout le monde est pour un homme public une immense qualité.
Le premier quart de ce siècle a été marqué par l'émergence dans notre pays d'une kleptocratie sauvage et Pastef a, avant l'actuel conflit, posé des actes destinés à nous faire sortir de ce cycle. Sur ce point au moins, les deux têtes de l'Exécutif ont toujours paru en phase et si Sonko jouit d'une telle popularité, c'est que les Sénégalais accordent une grande importance à l'intégrité personnelle de leurs dirigeants. La sienne est au-dessus de tout soupçon : quand il est arrivé en troisième position dès sa première participation à une présidentielle en 2019, Macky Sall a cru pouvoir facilement lui couper les jambes puisqu'il était Inspecteur des Impôts. Et c'est parce qu'on n'avait rien trouvé dans sa gestion pour le faire taire, que l'on a monté de toutes pièces une ridicule affaire de mœurs, qui a coûté si cher à la crédibilité de notre système judiciaire.
- On peut en dire autant de Diomaye : incorruptible lui aussi à la Direction générale des impôts et domaines.
Absolument. Même si ces histoires de fonds politiques et de Fondation des Premières dames sont assez troublantes, je reste convaincu que Diomaye et Sonko ont en commun de n'avoir jamais conçu la politique comme un moyen d'amasser une fortune personnelle, je vous l'ai d'ailleurs dit il y a quelques instants. Certaines accusations sont beaucoup trop graves pour qu'on les formule à la légère et cela n'a rien à voir avec le fait que Diomaye soit ou non le chef de l'Etat, ce n'est juste pas acceptable d'un point de vue humain. Mais on peut aussi se demander si, comme Senghor et Diouf dont l'histoire reconnaît aujourd'hui la probité, Diomaye ne va pas devoir fermer les yeux sur les abus des grands électeurs pour pouvoir rester maître du jeu. À vrai dire, on ne voit pas comment il pourra faire autrement.
- Vous avez mentionné Cheikh Anta Diop. Quel aspect de sa pensée vous semble pouvoir être particulièrement utile pour la mise en œuvre du projet Pastef au Sénégal ?
- L'école du parti Pastef s'appelle "Daaray Séex Anta Jóob" et, soit dit pour taquiner certains vieux camarades, je verrais très bien que l'on inscrive sur façade le mot fameux de Senghor : "La culture est au début et à la fin du développement". C'est très intéressant de penser que cette phrase aurait pu se trouver dans un livre de Cheikh Anta Diop, ce qui prouve que rien n'est simple quand on en vient à certains affrontements intellectuels entre nos aînés. La culture est véritablement au cœur de la pensée de Diop, avec la particularité d'exclure tout complexe d'infériorité vis-à-vis de l'Occident ou de l'Orient, bien au contraire. Comprise dans la profondeur historique, sur la très longue durée, elle nourrit l'esprit de résistance des peuples africains.
J'ai fait exprès de ne pas isoler un point particulier de la pensée de Diop, tel que la question des langues nationales : cela veut dire que tout chez lui est à prendre en considération. On peut se risquer à une analogie en se référant à l'Iran qui, adossé à une civilisation trois fois millénaire, a pu aisément casser les reins à la puissante mais trop jeune Amérique.
Pastef peut profiter de l'engouement de la jeunesse pour son projet en formant ses cadres à une meilleure compréhension de la vie et de l'œuvre de Diop mais aussi des grandes figures militantes de l'histoire africaine. Au Sénégal, cela fait des années qu'il est question d'enseigner la pensée de Cheikh Anta Diop à l'école mais en attendant que cela puisse se faire de manière satisfaisante à l'échelle du pays, cette solution transitoire mérite d'être explorée.
- L'idéal souverainiste survivra-t-il à la crise politique...? Doit-on redouter que le Sénégal rentre dans le rang après avoir posé des actes pour en finir avec la Françafrique ?
Vous savez, depuis l'éclatement du conflit entre Sonko et Diomaye et surtout depuis le lancement de "Kiiraay-Les Patriotes Républicains", il faut considérer qu'il y a au Pastef un avant et un après sur les questions idéologiques majeures. J'ai d'ailleurs l'impression que celles-ci n'intéressent pas tant que ça le président Diomaye Faye, ce qui est assez amusant quand on y pense bien. Qui l'a jamais vu prendre position sur de tels sujets ? On a toutefois entendu le ministre Abdourahmane Diouf reprocher à un certain souverainisme - celui de Sonko, je suppose - d'être une "parole qui blesse" au point d'incommoder "les partenaires du Sénégal" et de "menacer sa stabilité". Alioune Guèye, directeur de Petrosen récemment limogé par Diomaye, lui a directement répondu sur sa page Facebook par un texte particulièrement brillant.
Cette accusation de populisme - qui encore une fois absout trop aisément d'un débat de fond - est également servie au sujet du franc CFA dont le placide successeur de Sonko à la primature est un des plus fervents partisans. Il serait vraiment naïf de se faire la moindre illusion sur une quelconque volonté d'émancipation de Diomaye et de ses camarades vis-à-vis des puissances extérieures habituées depuis l'indépendance à contrôler notre économie. L'idéal souverainiste sera la première victime de la crise et cela souligne l'importance des interférences étrangères dans nos affaires intérieures.
- Quid du panafricanisme ?
C'est un autre sujet vital, le nom même de Pastef affiche une ambition panafricaniste très claire. Quand Pastef est arrivé au pouvoir, la Cedeao était en train d'imploser, la naissance de l'AES s'était faite sous le signe d'un panafricanisme de combat et cela se voyait bien sur les réseaux sociaux au travers des déclarations incendiaires et parfois assez pertinentes de certaines célébrités du Net telles que Kémi Seba et Nathalie Yamb. Sonko et Diomaye eux, régulièrement élus au Sénégal, devaient naviguer entre leur complicité idéologique avec les régimes militaires de l'AES et les exigences de la realpolitik. Le choix qu'ils ont fait de prétendre œuvrer à un retour au bercail du Mali, du Niger et du Burkina-Faso, était une manœuvre dilatoire et un signe de leur embarras. Le peuple des réseaux les a vite soupçonnés de tiédeur révolutionnaire - à l'exclusion de Guy Marius Sagna qui fonctionnait plus ou moins en électron libre - et cela m'a semblé particulièrement injuste. Il était possible, voire souhaitable, pour les acteurs politiques de la nouvelle génération, de converger vers l'idéal panafricain à partir de parcours historiques différents. Mais on peut aussi supposer qu'aux yeux de ce courant radical de plus en plus afrocentriste, le conflit au Sénégal a eu le mérite de clarifier les positions de Diomaye et Sonko et que l'AES est plus en phase avec ce dernier.
- Diomaye Faye est depuis le 19 juillet le président de la Cedeao. Pourrait-il faire de ce sujet un de ses chantiers ?
Ce serait souhaitable mais à en juger par l'accueil assez froid que lui a réservé le président Assimi Goïta à Bamako, il n'est pas au bout de ses peines. En outre, la frilosité de ces organismes régionaux est bien connue, on y évite soigneusement les sujets qui fâchent. Sans être des coquilles vides, la Cedeao, l'Uemoa et même l'Union africaine servent au niveau stratégique les intérêts de ceux qui les financent de l'extérieur. La première nommée, la Cedeao, amputée du Burkina, du Mali et du Niger, n'a jamais été aussi fragile.
- Vous parliez il y a un instant du franc CFA. La Cedeao a confirmé le lancement de l'eco en 2027...
Les trois pays de l'AES ont immédiatement déclaré qu'ils n'ont rien à voir avec cette décision. On sait bien pourquoi : l'eco ne sera que le nouveau nom du franc CFA. D'autres pays tels que le géant nigérian et la Gambie y sont défavorables et trois ou quatre autres Etats sont plus que réservés. L'affaire est assez étrange car seul Ouattara y croit vraiment...
Pour le Président Faye, c'est d'un véritable test de sa volonté d'émancipation vis-à-vis de Paris qu'il s'agira. Mais il y a fort à parier qu'il lui faudra avaler cette couleuvre aussi, la nomination d'un Premier ministre qui s'est battu sa vie durant pour le CFA ne doit rien au hasard.
Ici aussi, l'anti-populisme servira d'alibi commode à la soumission à l'étranger : Paris et l'Union européenne se donneront ainsi du répit mais devraient se préparer à enfin admettre qu'on ne peut pas aller éternellement à contre-courant de l'histoire. Et en fin de compte la seule vraie question est la suivante : l'Eco a-t-il la moindre chance de devenir réalité au vu de tous les obstacles qui se dressent sur son chemin ?
- Vous avez parlé une fois d'un lent étranglement de la Françafrique au Sénégal.
Ah oui... C'était lors de la présentation de l'ouvrage de Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud, "De la démocratie en Françafrique". La situation politique a complètement changé mais à l'époque où je disais cela, on sentait un certain désarroi chez les stratèges de la Françafrique. Diomaye et Sonko ont d'emblée refusé les gestes rituels d'allégeance à l'Elysée à la différence de Macky Sall qui, moins d'une semaine après sa première élection en 2012, s'est précipité à l'Élysée avec une grosse délégation pour une sorte de confirmation solennelle d'embauche ; en outre, Faye et Sonko ont décidé de commémorer le massacre de Thiaroye sans attendre la permission de Paris.
Le seul président sénégalais qui avait jusqu'ici été assez téméraire pour y penser, avait pris peur et piteusement reculé quand on lui a fait comprendre que la France ne plaisante pas avec cette question. À leur ambassade, ils appelaient cela une ligne rouge !
On peut aussi rappeler la fermeture des bases militaires françaises. Et pendant ce temps, la réflexion se poursuivait sur les voies et moyens d'une rupture en profondeur, au plan économique notamment et ce combat était porté par Sonko. Le Sénégal allait peu à peu vers un divorce à l'amiable avec l'ancien maître colonial. C'est cela qui va malheureusement être remis en question, au moins jusqu'en 2029.
- N'est-ce pas paradoxal, ce potentiel retour en force de la Françafrique au Sénégal au moment où la France est si manifestement affaiblie dans son ex-Empire colonial mais aussi sur la scène internationale ?
C'est justement cela qui l'oblige à s'accrocher avec l'énergie du désespoir à ce qui lui reste de terres d'influence, en particulier en Afrique. La France n'a jamais pu se résigner à l'indépendance de ses anciennes colonies mais elle voit bien aujourd'hui qu'elle a de moins en moins le contrôle de la situation.
Il faut aussi dire que le Sénégal est un des pays où la Françafrique a des chances de résister le plus longtemps, ses élites intellectuelles étant follement amoureuses de la France, de sa langue, de sa culture et de ses joutes politiques et intellectuelles.
Cela n'a rien d'étonnant si Senghor, qui nous appelait les "Grecs de l'Afrique", est une des figures marquantes de notre histoire politique et littéraire. Pour reprendre la réflexion très fine d'un universitaire sénégalais, Mamadou Diallo, c'est la "République des évolués" qui a été vaincue par Pastef à l'issue de la dernière présidentielle. Dans l'euphorie de ce triomphe, nous l'avons crue morte de sa belle mort mais le cadavre bouge encore.
- Comment s'analyse le sentiment anti-français dont on a beaucoup parlé à un moment donné en rapport, par exemple, avec l'émergence de l'Alliance des Etats du Sahel ?
Le processus qui a conduit à la naissance de l'AES a été court et brutal. Personne n'a rien vu venir et c'est le genre d'accélération historique qui devrait nous inciter, nous les analystes, à plus d'humilité. Il suffit pour en prendre la mesure de se souvenir qu'entre le moment où en décembre 2019, Macron a convoqué publiquement à Pau et avec une arrogance inouïe, les chefs d'Etat du "G5-Sahel" et celui où son armée a été tour à tour chassée du Niger, du Mali et du Burkina, il s'est à peine écoulé trois ans. À l'échelle de l'histoire, c'est le temps d'un éclair. Lors de cette réunion de Pau, le discours particulièrement hypocrite du chef de l'Etat français, s'est résumé à ceci :
"La France envoie ses enfants verser leur sang pour vous protéger et pourtant vous continuez à alimenter en secret le sentiment anti-français. Si vous n'arrêtez pas ce double jeu, nous allons retirer nos troupes de vos pays et vous n'aurez que vos yeux pour pleurnicher !"
Macron, que le président nigérien Tiani traite d'ailleurs ouvertement de "fou" dans ses conférences de presse, ne se rendait pas compte qu'il était juste en train de porter l'AES sur les fonts baptismaux ! Entre-temps il y avait eu en octobre 2021 l'insolite "Sommet de Montpellier" qui s'est surtout traduit par la mise en place d'un fonds de 30 millions d'euros pour la démocratie et la bonne gouvernance... Avec le recul, tout cela prête à sourire.
- Que voulez-vous dire par là ?
Que rien ne pourra freiner la perte d'influence de la France en Afrique. Aujourd'hui, l'Afrique de l'Ouest francophone est dans une nouvelle dynamique de libération nationale et l'Ivoirien Ouattara reste pour Paris le seul leader encore vraiment fiable. Pour ce qui est du Sénégal, Diomaye, qui n'est plus que l'ombre de lui-même, a déjà consommé la moitié de son premier et probablement unique mandat. La connexion entre tout cela et la lutte des Etats du Sahel est d'autant plus évidente que comme l'a rappelé le même président nigérien au cours d'une récente sortie, la France agit aussi en Afrique de l'Ouest pour le compte de l'Union européenne et de concert avec elle.
L'implication de l'Ukraine sur le terrain et l'incroyable soutien aux terroristes affiché en juillet 2024 par Yurii Pyvovarov, son ambassadeur à Dakar, sont lourds de sens. Paris met en ce moment le paquet sur le Sahel avec sa presse de propagande et des personnages si douteux qu'ils en sont caricaturaux, se présentant comme des journalistes spécialistes du jihadisme.
On notera au passage que ce dernier mot leur permet de ne pas appeler les terroristes par leur nom. Quant à nous Sénégalais, nous ne pouvons pas continuer à faire comme si tout cela avait lieu sur une autre planète : des attaques répétées contre le Niger, douze mille terroristes lâchés sur le Mali et la déstabilisation systématique du Burkina, le tout à partir de pays voisins bien identifiés, nous devons admettre que cela se passe littéralement sur nos terres. À travers ces événements, c'est le destin de toute l'Afrique de l'Ouest qui est en jeu et le panafricanisme bien compris, c'est une solidarité pour la survie.
- Oui mais la situation dans ces pays de l'AES n’est pas reluisante non plus...
Comment fait-on pour être sûr que nous sommes mieux lotis qu'eux ? On a imposé une guerre horrible à ces pays parce qu'ils veulent être maîtres de leur avenir et de leurs ressources. Imagine-t-on ici à Dakar ce que cela représente, douze mille mercenaires armés jusqu'aux dents lancés un samedi matin à l'assaut de la ville ? En fait, nous avons inconsciemment tendance à voir nos propres situations à travers le regard de l'Occident et ça c'est une déformation très grave. Certes, en considérant les dynamiques en cours dans chaque Etat de l'AES, on peut émettre des critiques ou pas mais ce qui importe au final c'est le tableau global : l'Occident s'est lancé à la reconquête de ces pays avec la France comme porte-étendard et il s'y heurte à une farouche résistance populaire. Et ici, une chose nouvelle et très intéressante, c'est la position de neutralité d'Etats comme le Togo, la Guinée et le Bénin post-Talon, qui refusent d'être les complices de cette agression impérialiste. Dans le Sahel, l'enjeu ce n'est pas la lutte pour la démocratie mais le combat contre des forces impérialistes d'autant plus décidées à semer le chaos qu'elles se savent en train de jouer leur dernière carte en Afrique.
- Il est beaucoup question ces temps-ci, avec le député sénégalais Tahirou Sarr, des risques que feraient courir les Guinéens à l'économie sénégalaise et à notre sécurité collective. Accuseriez-vous, comme certains, ces "Nationalistes" de xénophobie ou de nuire à l'image du Pays de la teraanga ?
Cela fait en effet quelque temps que Tahirou Sarr critique la communauté guinéenne du Sénégal, mais aussi la communauté libanaise en rapport avec les mauvais traitements infligés aux Africaines, interdites d'accouchement au Liban selon certaines informations. L'élu est même en train d'accélérer la cadence et cela lui donne une identité politique de plus en plus forte. En ce qui me concerne, j'ai fustigé dès avril 2024 ce que j'appelais "le discours xénophobe de Tahirou Sarr". Deux ans plus tard, je serais certainement moins brutal.
Les propos des "nationalistes" sont très inquiétants, il est inadmissible de s'en prendre aux Guinéens installés au Sénégal ou à d'autres étrangers mais le respect de la teraanga ne doit pas nous empêcher d'écouter plus attentivement ce que Tahirou Sarr a à nous dire.
Gouverner c'est prévoir, dit-on, et la meilleure façon d'éviter des dérapages sanglants, c'est de déterminer dans quelle mesure les comportement qu'il dénonce sont avérés afin d'y apporter le cas échéant une réponse rationnelle et civilisée, en concertation amicale au besoin avec les autorités des pays concernés et même au travers de discussions avec leurs représentants au Sénégal. Il y a peut-être à boire et à manger dans les accusations de Tahirou Sarr mais les questions qu'il soulève relatives au foncier, à l'état-civil et au statut légal des étrangers, sont très sérieuses. En refusant de les examiner, on crée de l'espace pour des discours de haine qui précédent toujours le passage aux actes. À mon avis il ne faut ni nommer ni encore moins viser une communauté.
- Les pogroms ethnico-religieux, l’Afrique connait déjà.
Oui, au Rwanda les tueurs n'ont pas dit un matin à leur réveil : "le génocide commence aujourd'hui." La stigmatisation verbale précède toujours de plusieurs années le passage à l'acte.
Le problème soulevé est très grave et il faut éviter d'y proposer des solutions simplistes ou souffler sur les braises. Ce qui se passe en ce moment même en Afrique du Sud devrait inciter les Nationalistes à plus de sérénité.
Nos autorités aussi devraient en prendre de la graine mais on a parfois l'impression qu'elles ont trop à faire ailleurs pour s'intéresser à un tel sujet, même à la veille des Jeux Olympiques. Craindraient-elles de crédibliser Tahirou Sarr dont le discours peut à moyen terme faire mouche dans tous les segments de l'électorat ? Il faut surtout retenir la leçon sud-africaine : on a laissé pourrir la situation et ce pays vit à présent la plus grave crise de son histoire depuis la fin de l'apartheid. Chacun sait enfin que les Sénégalais sont partout en Afrique de l'Ouest : s'attaquer aux migrants africains présents au Sénégal, c'est exposer nos compatriotes à de violentes représailles. Mais s'il y a quelque chose de pire que les ratonnades que certains promettent parfois aux Guinéens, c'est l'indifférence de l'Etat.
- Pour revenir à la situation nationale, que peut-on dire du proche avenir du Sénégal ? Beaucoup d'observateurs redoutent le pire ou s’interrogent...
Le monde politique sénégalais est si versatile qu'il n'est jamais prudent de prétendre anticiper les événements. Ce qui est selon moi un réel motif d'inquiétude, c'est l'écart entre l'écrasante supériorité électorale de Pastef et la faiblesse de tous ses rivaux réunis, y compris le nouveau parti présidentiel. À mon avis les groupes très puissants, nationaux et surtout étrangers, dont Sonko menace les intérêts risquent de s'opposer à son accession au pouvoir par tous les moyens possibles et imaginables. Ça fait froid dans le dos de penser à ce qu'ils sont capables de faire pour l'empêcher de devenir le sixième président de la République du Sénégal. [FIN]