Le désordre qui règne à Dakar est devenu inacceptable. Des Jakarta sur l'autoroute, des charrettes sur la corniche, des garages à chaque coin de rue, des gargotes à ciel ouvert, des vendeurs à la sauvette dont les mégaphones tournent à plein volume du matin au soir. On a fini par s'y habituer. C'est peut-être le plus grave.
Dans quelques semaines, le monde nous regardera. Avec les Jeux olympiques de la jeunesse, l'Afrique accueille pour la première fois un événement olympique, et le Sénégal en a l'honneur. Cet honneur est aussi une dette : on ne reçoit pas ses hôtes dans une maison où il faut enjamber le désordre pour atteindre la porte.
Les autorités essaient, il faut le reconnaître, mais timidement. Il faudra faire davantage. Il faudra nettoyer Dakar au Kärcher.
Prenez l'autoroute. Cars Ndiaga Ndiaye, clandos, Jakarta, cars rapides s'y arrêtent où bon leur semble pour charger des clients, le plus souvent sous l'œil indulgent des forces de l'ordre. Ce n'est plus de la débrouillardise, c'est de l'impunité.
Le visiteur verra aussi les ordures au pied des murs, les eaux usées qui stagnent, les trottoirs transformés en ateliers ou en parkings, les chantiers qui n'en finissent pas, les rabatteurs qui l'assaillent, le taxi qui fixe le prix à la tête du client. Il était venu chercher la teranga. Il repartira avec le souvenir d'une cohue.
Et les habitants, eux, ne repartent pas. J'ai vu, à la plage de Diamalaye, un propriétaire obligé de fermer sa maison : laveurs de voitures, mécaniciens de rue, terminus sauvage de bus TATA, gargotes à ciel ouvert, tout s'était installé devant sa porte. Ses voisins, sans autres moyens, supportent cela en silence. Ce n'est pas de la sagesse, c'est de la résignation. Le cas est précis, le lieu est connu : il n'est pas besoin d'enquête pour agir.
Pourquoi tant de timidité ? Je me suis souvent posé la question. Un pouvoir qui pense à sa réélection compte ses électeurs avant de faire respecter la règle. J'ai entendu plus d'un citoyen sérieux plaider pour un président à mandat unique : celui-là ne songerait pas à la prochaine élection et pourrait assainir les habitudes, pour un vrai nouveau départ. L'argument se défend. On peut lui opposer qu'un président qui ne répond plus rêdevant les urnes risque de ne répondre devant personne. Je ne tranche pas. Je constate seulement que le courage d'appliquer la loi ne devrait dépendre ni du nombre de mandats ni de l'humeur des électeurs.
Soyons justes, enfin. Le mécanicien, la gargotière, le laveur, le vendeur ambulant ne sont pas les ennemis de la ville. Ils font vivre des familles là où l'emploi manque. Leur tort n'est pas leur métier, mais l'endroit où on les laisse exercer. Chasser sans proposer de place, c'est déplacer le désordre sans le résoudre. Qu'on leur aménage des marchés, des zones artisanales, des espaces dignes, et qu'on exige ensuite qu'ils s'y tiennent.
L'ordre n'est pas l'ennemi du peuple. C'est la première politesse qu'une cité doit à ses habitants, avant même de la devoir à ses hôtes.
Moustapha DIAO